mondialisation et environnement

Des nouvelles en provenance d’Amérique (du sud) me paraissent extrêmement encourageante. A son tour, le Pérou pourrait porter à sa tête un candidat, Ollanta Humala, qui propose de « nationaliser les secteurs stratégiques de l’économie ». Il suivrait les pas des président da Silva du Brésil, Chavez du Vénézuela,  Moralès de Bolivie sans compter que les présidents Kirchner d’Argentine et Bachelet du Chili ne sont pas très loin de cette option. Je ne parle même pas des populations qui le sont toutes. Cette tendance, qui s’affirme de plus en plus fort, souligne deux raisonnements.

Tout d’abord, il convient de se rappeler que le sous-continent américain a, le premier subi la mondialisation libéraliste. Les dessins de Quino (Mafalda) citent, dès le début des années 1970, l’Ecole de Chicago. Ce sont ses principes qui ont prévalu sur l’ensemble du continent et qui ont inspiré au Pentagone nombre d’actions extérieures visant à installer ou à maintenir des régimes honnis mais tout à fait favorables à ces principes, en clair, aux  intérêts étatsuniens. C’est dire si la « mondialisation » et ses conséquences funestes sont connues là-bas. Beaucoup l’ont payé de leur vie par la répression, la malnutrition, l’impossibilité de vivre normalement. Paradoxalement, la chute de l’URSS a peut-être favorisé la lutte contre l’ultra libéralisme qui se dessine en ce moment en Amérique (du sud). En effet, éliminé ce qui paraissait, pour Washington, comme le mal absolu qu’il fallait combattre par tous les moyens, on a pu laisser se mettre en place des régimes démocratiques ou en voie de le devenir. De plus, l’Europe a prouvé que seule la démocratie apporte la stabilité et constitue le seul rempart aux totalitarismes. Ainsi, ces pays qui sont proches de nous à plus d’un titre, qui regardent vers nous ( alors même que la réciproque n’est pas vraie), une fois éloigné (mais pas éliminé) le danger de la dictature militaire n’ont eu de cesse de combattre ce qui les affamait.

Ce sont les intérêts des sociétés privées, presque toutes étatsuniennes, qui ont ruiné les économies locales sans parler des dommages sur l’environnement c’est à dire sur la vie humaine. Avant guerre, l’Argentine était au niveau de la Suède. Les difficultés pour bâtir des pays souvent immenses ou avec des montagnes gigantesques ou des déserts ou des forêts inextricables ou des côtes dangereuses ont eu raison des meilleures volontés quand à ces problèmes inhérents se sont ajoutés la corruption des classes dirigeantes et les ingérences étrangères. L’anéantissement de l’espoir, la résignation et la peur sont les meilleures appuis des dictatures. L’environnement ressemble alors au passage d’Attila.

Les gouvernements démocratiques qui ont été plus ou moins contraints de fermer les yeux, dans un premier temps, sur la corruption induite par ces intérêts ont été désavoués maintenant que le danger de revoir des interventions étrangères paraît beaucoup moins certain. Les armées elles-mêmes ne semblent plus disposées à servir des intérêts contraires à ceux de leurs pays. Redisons-le, dans la tourmente des années 1970, les dictatures ont fait place a des dictatures, en Amérique latine et ailleurs. En revanche, aucune démocratie, même une des plus meurtrie, l’Italie, n’est tombée, à l’exception notoire du Chili. Sans doute, le désir de sa population de choisir son destin et surtout son niveau de développement rendaient insupportables toute velléité d’indépendance.

Quoi qu’il en soit, par la force ( conséquences des émeutes en Argentine en 2001), par les urnes, les populations qui ont subi les effets néfastes et inhérents de la mondialisation libéraliste sont aujourd’hui à l’avant-garde de la contestation. Doit-on attendre de subir le même sort pour que le vieux continent se réveille ? Pour le moment les dégâts ne sont encore pas énormes (encore qu’ils les soient pour ceux qui sont déjà touchés), c’est sans doute ce qui explique la relative inertie de ce coté-ci et l’accueil qu’il faut bien reconnaître favorable de la part des Européens. Le système libéraliste qui a la main mise sur la communication et même l’éducation entretient parfaitement l’illusion que, si les inégalités subsistent, chacun peut espérer se trouver du bon côté du manche. 

La deuxième réflexion souligne une mondialisation de fait, naturelle celle-ci. Il apparaît évident, aujourd’hui, pour les populations latino-américaines, que l’environnement ne peut pas être détenu par quelques intérêts privés. Les richesses du sous-sol n’appartiennent pas à celui qui achète une parelle et exploite ce qui est dessous et les hommes qui sont dessus tandis que les voisins doivent subir, impuissants, les conséquences . La localisation d’une richesse ne doit pas signifier que seuls ceux qui se trouvent à proximité doivent en bénéficier. Les hasards qui ont permis à quelques uns d’en profiter au premier chef ne doivent pas permettre l’élimination des autres. Encore plus si, un propriétaire particulier s’arroge le droit d’exploiter pour son seul profit les richesses que sa fortune du moment et quelques dispositions légales lui ont permis d’accaparer. Au Chili, une société nord-américaine a acquis un immense glacier andin qu’elle envisage de faire fondre, ni plus ni moins, afin d’accéder à l’or qui se trouverait en abondance dessous. En toute logique libéraliste, les nouveaux propriétaires ne comprennent pas l’opposition des populations locales puisque ils ont acheté ces terrains et ont donc tout à fait le droit d’en faire ce qu’ils veulent.

C’est bien le sens de la révolte des Boliviens qui n’ont pas accepté de voir le gaz enrichir quelques sociétés étrangères ( des Etats-Unis en l’occurrence), profiter à des consommateurs lointains et souvent opulents,  quand une grande partie de la population vit sous le seuil de pauvreté et ne connaît d’autre énergie que le bois ramassé qui est brûlé pour la cuisine et le chauffage. A contrario, le pétrole de Patagonie faisait vivre largement les employés de la société qui l’exploitait. Par conséquent, en profitaient aussi le commerce et autres activités auxquels avaient accès ces salariés et, par la même, toute une région par ailleurs assez hostile. Du jour où cette société a été privatisée, le cortège des licenciements a commencé, les œuvres sociales ont été supprimées (alors que c’est maintenant qu’elles seraient le plus utiles), des pans entiers de la population se sont trouvés ruinés ou dans la pauvreté. Les profits ont augmenté mais pour les seuls actionnaires étrangers de la nouvelle société. Dès lors, on comprend la démarche des Boliviens. Au Vénézuela, le président Chavez profite de la hausse mondiale des cours du pétrole, abondant dans son pays, pour se lancer dans un vaste programme d’éducation et de santé. Il convient de préciser que ce n’est pas le pays qui en a le plus besoin mais, comme dans beaucoup d’autres, il existe de larges poches de pauvreté et d’exclusion qui pourront bénéficier de ce programme.

D’une manière plus générale, des voix s’élèvent de plus en plus pour faire remarquer que les richesses naturelles n’appartiennent pas à un pays en particulier. Elles sont un patrimoine de l’humanité toute entière et ne sauraient profiter exclusivement à l’Etat qui s’est constitué localement. Elles devraient être le bien commun de tous et partagé entre tous. Cela paraît bien idéaliste et pour tout dire irréaliste. C’est peut être vrai mais, lorsque l’on voit comment elles sont utilisées, on ne peut que rejoindre ces voix et, au moins, attirer l’attention. Un exemple illustrera la disqualification de toute considération selon laquelle une richesse appartient au pays dans lequel on la trouve. Je voudrais évoquer le cas de l’Euphrate. Actuellement, la Turquie* où se trouve la source de ce fleuve antique construit des barrages afin de stocker l’eau. Outre que les terres fertiles des bords du cours sont noyées et les villages engloutis, afin d’irriguer les terres incultes (cherchez l’erreur), il est bien évident que cela prive les populations en aval de cette eau qui, sans toutefois les enrichir, leur permettait au moins de vivre et de pratiquer l’agriculture. Il s’agit en l’occurrence des Syriens et des Irakiens. Ces derniers n’auront après que les autres se seront servis qu’un cloaque transportant de l’eau impropre à la consommation et vecteur de maladies. C’est ce qu’est devenu le désormais mal nommé Rio Grande qui marque la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Ces situations montrent bien qu’un pays, quel qu’il soit ne peut pas se prétendre propriétaire d’une richesse naturelle. S’il y a une mondialisation, effective, réelle et même pérenne, c’est celle des richesses naturelles. S’il y a un effort à réaliser, ce devrait être de mettre en commun ces richesses et d’en faire profiter tout le monde. On peut toujours rêver. C’est ce qu’en son temps avait fait Icare.

Alors, si même à long terme on voit mal comment les richesses naturelles pourraient être mises en commun, on peut convenir que, faute de mieux, elles appartiennent aux populations que leurs ancêtres ont mis en valeur, voire préservé pour nous. En tout cas, il ne saurait être question de les voir accaparées par des intérêts privés. Privé, signifiant sans aucun doute, qu’ils privent les autres de quelque chose qui leur appartient tout autant.

En Amérique du sud, on l’a bien compris, d’autant plus que les inégalités sociales sont criantes et que la mondialisation libéraliste les a aggravées et a mis en évidence les causes. On a bien vu que la concurrence « libre et non faussée », pour reprendre une expression qui n’a pas fait long feu,  la privatisation des richesses naturelles et des services, loin de favoriser les consommateurs (nom donné par les économistes aux populations) a, au contraire, entraîné la paupérisation. Pour le moment, l’Europe semble quelque peu épargnée par ces conséquences funestes en raison de la protection sociale et de politiques de santé publique mis en place en cas de coup dur. Or la mondialisation libéraliste, c’est le coup dur permanent. Qu’en sera-t-il lorsque ces pare-chocs seront tombés ? Qu’en sera-t-il lorsque la protection sociale et la santé publique ne pourront plus faire face ? Qu’en sera-t-il lorsque les services seront, comme les richesses naturelles, entre les mains de quelques actionnaires ?

En d’autres termes, faudra-t-il attendre de se trouver au niveau de la population argentine puis de la population bolivienne pour comprendre que la mondialisation libéraliste apporte la pauvreté, la maladie et la malnutrition ? Faudra-t-il attendre pour réagir et comprendre ce que les sud-américains ont compris depuis longtemps. Il fut un temps où leurs ancêtres regardaient vers l’Europe des Lumières pour s’affranchir de la tutelle des puissances étrangères. Notre orgueil nous empêche encore de voir qu’ils nous ont dépassé, malgré eux et dans la souffrance. Ce sont eux qui, aujourd’hui nous montrent la voie : celle du refus d’une mondialisation qui profite, contrairement à ce que son nom le suggère, à quelques portefeuilles privés. Il nous appartient de les soutenir et d’apprendre d’eux la résistance. Puissions nous avoir l’humilité de reconnaître que c’est, désormais, vers l’Amérique latine qu’il nous faut regarder et prendre des leçons.

* La Turquie est le principal partenaire de l’OTAN en Méditerranée et, au titre d’ami des Etats-Unis bénéficie d’une totale impunité. De plus, assoiffer les populations des pays ennemis que sont la Syrie et l’Irak n’est pas pour déplaire au Pentagone. Imaginons que le contraire se soit produit…