la lanterne de diogène

Il suffit d'AIMER (sœur Emmanuelle)

16 novembre 2006

Jean-Marie Floch, n'est-ce pas?

Ça pourrait être une nouvelle version du fameux « Doctor Livingston, I presume ? », c’est un clin d’œil que tous ceux qui l’ont connu comprendront : ce fameux « n’est-ce pas ? » qui ponctuait, pour ainsi dire au sens propre, chacune de ses moindres phrases.

Jean-Marie Floch a été mon professeur en seconde et, comme j’ai redoublé, j’ai eu la chance de le retrouver deux années de suite.

Floch était un ferment intellectuel. Il nous parlait de choses dont on n’avait pas idée. Il avait une façon d’aborder les thèmes qui nous déconcertait tous. Personne avant lui ne nous avait montré les choses sous cet angle. Il restait en dehors de toutes les conventions, de tous les schémas traditionnels et même des schémas dits révolutionnaires. Il possédait sa propre logique et l’on sentait, imperceptiblement, qu’outre une porte qui s’ouvrait, on allait découvrir un univers nouveau et qu’on allait s’approcher de la vérité. On comprenait que l’on passait à un stade supérieur, que nous n’étions plus des enfants.

Qu’on me comprenne bien, il ne prétendait nullement posséder la vérité et, encore moins, cherchait-il à nous imposer son point de vue. Cependant, quiconque l’a approché quelque peu en demeurait profondément imprégné et finissait par se ranger à sa manière de regarder, d’analyser tant cela paraissait lumineux et, finalement inévitable. Pourtant, il ne faut pas croire qu’il rencontrait l’unanimité, bien au contraire. Quelques élèves se plaignaient à leurs parents de cet escogriffe chauve et aux cheveux longs qui perturbait le confort de ce qui leur tenait lieu de pensée. Il agitait en permanence nos neurones qui prenaient l’habitude de cette gymnastique intellectuelle. On ne pouvait pas rester indifférent en assistant à ses cours. Forcément, cela ne plaisait pas à tout le monde. En clair, en ces années 1970, il passait pour un dangereux gauchiste. Quelle idée ! comment pouvait-on le cataloguer ? il était inclassable. C’était l’archétype de ce que l’on appelait à une époque un honnête homme, c’est à dire d’une grande connaissance au service de l’agrandissement de l’homme. Toujours, était-il que, la direction du lycée se méfiait de lui et l’a finalement persécuté. Aujourd’hui, on parlerait de harcèlement. Quel gâchis !

Parlant de porte ouverte, il convient de bien souligner que cet adjectif le qualifiait superbement. Le moindre texte, notre support privilégié au lycée, il le reliait à d’autres références dans les domaines les plus éclectiques : peinture, arts plastiques en général, linguistique, cinéma, théâtre, danse, architecture, photo, dessin, pour ne reprendre que les principales occurrences. Il donnait l’impression de tout connaître et peut-être de tout savoir. En cela, il illustrait parfaitement cette injonction de Gargantua à son fils Pantagruel, parti étudier, de devenir « un abîme de sciences ».  Je retiens de cet extrait (d’ailleurs publié à toutes fins utiles cet été), goût personnel oblige, son insistance à étudier les langues étrangères, chacune pour son utilité pratique. Floch ne parlait pas celles, moyen-orientales, citées par Rabelais mais il en connaissait pas mal. De toute évidence, le latin et le grec n’avaient pas de secret pour lui. En bon élève qu’il avait dû être, il connaissait l’allemand mais ignorait l’espagnol, ce qui le handicapait visiblement. En revanche, il avait appris le russe. Pourtant, il était capable d’entrer dans le système logique d’une langue alors qu’il ne la parlait pas. Ainsi, il pouvait disserter sur la pertinence des champs sémantiques dans différentes langues étudiées, comme le danois, s’appropriant les travaux des meilleurs linguistes. Des années plus tard, j’ai pu dire pour démystifier les appréhensions que l’on a lors de l’apprentissage d’une langue que si les autres parlent une autre langue, c’est qu’ils ne pensent pas comme nous. Je suis certain qu’il aurait apprécié l’aphorisme, pour ce qu’il contient d’exigence de tolérance.

Il faut aussi insister sur son engagement en ce sens que son vaste savoir en faisait un esprit critique et généreux. Encore une fois, un tel choix, hors des appartenances claniques lui valait surtout la méfiance de tous et des ennuis. N’était l’impression qu’il produisait sur ses pairs, les autres professeurs, il aurait été rejeté par tous. Pourtant, tous sentaient qu’il se situait bien au-dessus d’eux et bien au-dessus de tous les débats habituels.

Il citait tous les grands intellectuels de son siècle comme s’il les connaissait personnellement et complètement ; et comme s’ils nous étaient aussi familiers qu’à lui. Il n’en était rien, bien sûr, mais, en secret, chacun de nous essayait de réunir des renseignements pour, la prochaine fois, mieux comprendre la référence. Jamais il ne nous serait venu à l’idée de dire que c’était trop compliqué et qu’on n’y comprenait rien.

Lorsque je me suis retrouvé en terminale, je me suis beaucoup ennuyé pendant les cours de philosophie, au moins parce que je connaissais déjà la plupart des noms cités, et quelques uns de leurs principes. Seulement, il n’y avait plus cette dynamique de l’apprentissage intellectuel qui caractérisait les cours de français de M.Floch. Avec lui, nous savions déjà toutes ces choses-là et j’attendais plus encore, ce que mon professeur de philo ne pouvait, de toute évidence pas m’apporter.

Personnellement,  j’ai appris de lui à refuser systématiquement ce que l’on nous donne pour acquis. L’intellectuel ne doit pas se fournir chez les « prêts à penser » quand bien même aurait-on de la sympathie pour une tendance ou une recherche. Je me rappelle ses corrections générales qui pouvaient devenir une séance extrêmement blessante. Il lisait à voix haute des extraits de nos dissertations et, sévère, demandait à l’élève : « sur quels critères vous fondez-vous pour affirmer cela ? ». Pas d’idées reçues, pas d’arguments spécieux. J’en ai retenu qu’il fallait toujours justifier ce que l’on affirme moyennant quoi, on peut tout dire.

Je garde le souvenir de son intérêt pour le surréalisme, le roman noir, l’anthropologie, la photographie américaine,  ses références à l’analyse épistémologique, ses nombreuses citations, son goût pour l’architecture et notamment Gropius ou le Corbusier.  A cause de lui, j’ai dû me taper « le Manifeste du Surréalisme », « les Champs Magnétiques », « Qu’est-ce que la Littérature ? », « la Chartre d’Athènes », « La Psychanalyse du feu », « Mœurs et Sexualité en Australie »,   et bien sûr « Mythologies ».

D’une manière générale, au cours de chaque séance, il nous donnait les références de quatre ou cinq livres en précisant qu’ « on ne pouvait pas vivre si l’on ne les avait pas lus ».

Pourtant, il restait d’une modestie qui n’avait d’égal que la vaste étendue de sa culture et de ses connaissances. Sa timidité l’empêchait, de toute façon, de se mettre, un tant soit peu, en avant. En apprenant qu’il avait soutenu avec succès une thèse sur « sémiotique et plastique », nous avions voulu en savoir plus. Il nous avait vertement répondu : « mêlez vous de vos affaires !». Quand, passé en première, je recherchais ses conseils, il m’a, une fois, répondu : « vous avez du mal à couper le cordon ombilical ! ». L’importance qu’on voulait lui accorder lui paraissait, tout simplement, insupportable.

Ainsi, en fin de terminale, je lui avais demandé de me conseiller pour mon orientation universitaire. Bien sûr, je voulais faire de la recherche en linguistique, comme lui, sur ses traces. Il m’avait alors dressé un portrait sombre de l’Education nationale, des inspecteurs et des chercheurs. Ces deux dernières catégories étant peuplées de mauvais professeurs incapables de tenir une classe et que l’on planquait dans ces catégories où ils n’avaient de cesse de tourmenter les autres. J’ai donc poursuivi des études pour éviter l’enseignement. Il m’a quand même rattrapé et, lorsque j’ai été harcelé, j’ai souvent repensé à son avertissement. Héla, je n’ai pas sa capacité de travail qui lui permettait de cumuler trois activités et de pouvoir claquer la porte pour se consacrer à ce qui le passionnait. Je l’ai revu plus tard et il me confiait ses inquiétudes quant à ses chances d’obtenir un poste à l’université. Ainsi qu’il me l’avait dit quelques années avant, les meilleurs postes sont attribués à des incapables, il me restait à apprendre que cela dépend aussi de l’appartenance politique et selon le moment. J’ai pu m’en rendre compte en tant qu’élu étudiant au conseil d’administration. 

J’en suis arrivé à écrire ces lignes, au printemps dernier, après avoir regardé un DVD. Il s’agissait d’un des nombreux  « films qu’il  fallait absolument avoir vus », précédant de quelques décennies les recommandations d’un ministre qui voulait donner aux collégiens une culture cinématographique. Parmi ceux-ci, se trouvaient « Johnny Guitar » et « Little Big Man ». Ce n’est que des années après que j’ai pu voir ce dernier. Quelle n’a pas été ma surprise en constatant qu’au générique figure l’acteur Chief Dan George. Ce nom ne m’était pas inconnu puisque nous avions étudié avec lui un texte de ce chef amérindien. Ce texte que je connaissais bien prenait, désormais, le visage radieux du chef Peau-de-vieille-hutte.

Donc, après l’avoir revu, j’ai eu l’idée de rechercher sur l’Internet le nom de Jean-Marie Floch. Je m’attendais à trouver la référence de sa thèse et, peut-être, quelques travaux universitaires. Je m’attendais aussi à quelques homonymes. J’espérais trouver une adresse électronique ou un numéro de téléphone. Le résultat a dépassé mon imagination : des dizaines de pages de moteur de recherche y font référence et dans de nombreuses langues. Je me suis limité à celles que je parle : anglais, espagnol, italien, portugais. Il y en avait aussi beaucoup en allemand. J’ai vu un site consacré à une exposition en hommage à Jean-Marie Floch, à Sao Paulo. J’ai lu aussi cet éloge selon lequel Floch était à la sémiotique ce que Barthes avait été à la linguistique. Dès lors, deux réflexions s’imposent : d’abord, Floch n’était pas aussi connu que Barthes ; ensuite, si Barthes vivait à notre époque, il serait aussi méconnu que Floch….

Son nom figure à peine dans la bibliographie de l’article que l’encyclopédie Wikipedia consacre à la sémiotique. En revanche, dans la version italienne on peut y trouver quelques lignes : « la ligne sémiologico-linguistique de la discipline peut être identifiée dans celle, déjà mentionnée, de Saussure, du linguiste danois Louis Trolle Hjelmslev et de Barthes. De cette ligne théorique ont dérivé deux des prospectives les plus intéressantes de la sémiotique  contemporaine ; la sémiotique structurale et générative d’Algirdas-Julien Greimas [professeur de Floch . ndt] et la sociosémiotique développée par Jean-Marie Floch (1947-2001) et Eric Landowski. » et encore : « ces dernières années, la sémiotique s’est consacrée, de plus en plus, à l’analyse de divers discours social et médiatique (journalistique,  scientifique, publicitaire, religieux, économique etc.). Dans un tel contexte, on se souvient surtout du travail fondamental du Français Jean-Marie Floch en particulier quant à l’analyse du discours publicitaire, de la mercatique, de la sémiotique des espaces et du stylisme. »

En ouvrant quelques pages de web, j’ai donc eu le bonheur rare de revoir sa chère écriture ; cette écriture qui m’a fait connaître tant de belles choses, qui m’a appris à réfléchir, qui a façonné ma pensée et pour tout dire ma personnalité profonde. J’ai eu, également, la tristesse d’apprendre sa mort. Ainsi, je retrouvais sa trace, et avec quelle joie, et par la même, j’apprenais sa disparition. Quel atroce paradoxe ! Jamais plus, je ne le reverrai. J’ai téléchargé quelques dessins où je l’ai reconnu tel que l’avais laissé la dernière fois que nous nous sommes croisés, à Paris, au métro Odéon. Je crois reconnaître aussi dans ses crayonnés un paysage de Saint-Véran, et je me dis que, quelques fois, nous avons, peut-être, été proches l’un de l’autre. J’ai alors recherché, dans ma bibliothèque, les textes qu’il nous avait distribués en abondance et les notes prises pendant ses cours. J’ai retrouvé le texte de Dan George et je l’ai relu comme on se promène dans un paysage familier et rassurant.

Parmi toutes les merveilles que Floch m’a fait découvrir et aimer, je mentionnerai tout particulièrement Montaigne, Camus et surtout Eluard : « La terre est bleue comme une orange ».

Jean-Marie Floch aurait eu cinquante-neuf ans ce mois-ci. Difficile de l’imaginer à la veille de la retraite tant il semblait toujours en avance sur tout et tout le monde. Encore plus difficile de se convaincre que je ne le verrai plus, ni par hasard, ni à l’aide de l’Internet. Alors, ce texte du chef Dan George que j’avais tant aimé, j’en avais fait une adaptation poétique que j’avais dédiée à mon professeur, en espérant pouvoir le lui faire lire, un jour que je le reverrais. C’est ce texte que je te propose en hommage à Jean-Marie Floch.

Je suis né il y a mille ans

Je suis né il y a mille ans

Je suis né dans une culture d'arcs et flèches

Né à une époque qui aimait la nature

Où le gens l'aimaient toute entière et lui parlaient

Votre monde m'a jeté sur la terre sèche

Et a rendu les miens honteux de leur culture

Tandis que les vôtres nous ridiculisaient

Mais je dis merci au soleil qui se lève

Je suis né il y a mille ans

Là-bas tout près de la rivière qui chante

Sur cette terre sacrée qu'on m'a otée

Et qui avait le beau nom de Tessoualouit

Quand ils paraissent m'aider les vôtres me mentent

Eux qui m'on retiré jusqu'à ma dignité

Et jusqu'à la beauté que possédait ma vie

Mais je dis merci au soleil qui se lève

Je suis né il y a mille ans

Et je ne sais pas s'il y aura demain encore

Dans ces villes que vous voulez mous imposer

Ainsi je suis sans terre et je suis l'autochtone

Pour vous parler je dois retrouver mon trésor

Car nous avons payé pour être respectés

Et maintenant je ne veux pas de votre aumône

Car je ne suis pas un mendiant

Je suis né il y a mille ans

PS.J’aimerais beaucoup que ceux qui l’ont connu ces dernières années m’écrivent à la suite de cet article. J’aimerais correspondre et échanger nos connaissance du grand homme. Merci d’avance.

Posté par la colere à 13:30 - coups de coeur - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

A propos de jm Floch

Bonjour;

Je suis étudiante en license de sciences du langage et je veux faire un dossier sur une oeuvre de Jaean-Marie Floch. Dans ce dossier, je dois donner une biographie de l'auteur choisi, et expliquer son parcours de recherche (en sémiotique). Malheureusement, je n'ai réussi a trouver que quelques lignes sur lui, et ce n'est pas suffisant pour mon dossier. Pourriez vous, m'aidez?

Posté par solene, 04 janvier 2007 à 00:30

help!!!

Bonjour,
je suis en licence sciences de la communication. J'analyse le texte de Jean Marie Floch sur les identités visuelles, notamment les concepts développés dans l'analyse de la publicité Waterman. Je n'ai rien trouvé à son propos sur Internet. Pourriez-vous m'aider à comprendre son étude de la production de signification de l'identité, notamment l'opération métasémiotique, le parcours génératif de la signification et sa référence à Paul Rocoeur et son identité narrative.
Je vous remercie d'avance.

Posté par nastasya, 11 février 2007 à 18:06

JM floch

j'ai eu la chance d'avoir ce monsieur comme professeur...il a été une rencontre essentielle pour moi...j espères que nous parlons du même homme.
A tres vite de vos nouvelles.
Michel Muller

Posté par muller, 10 novembre 2007 à 00:59

JM FLOCH

Bonjour,
je tombe par hasard sur votre article en faisant une recherche sur mon père, Jean Marie FLOCH, maintenant disparu il y a 8 ans.
Merci pour ce beau texte qui me rappelle à quel point il me manque.
Et quel plaisir de voir que je suis aujourd'hui étudiant en architecture et mon frère dans la photographie..!

Posté par Pierre Floch, 21 février 2009 à 22:24

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