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Il est mort !

Pendant ma première année de lycée, j’étais allé avec ma classe d’espagnol au Théâtre de la Ville, à Paris. A l’heure du début du spectacle, les lumières se sont éteintes plongeant la salle dans le noir absolu. Alors qu’une pâle lueur apparaissait sur la scène, une voix forte retentit : « Pour ce qu’ils ont fait, je demande le CHATIMENT ! » . Un frisson a parcouru les gradins. Suivait une litanie d’horreurs, d’exactions pendant qu’apparaissaient sur la scène, des hommes barbus vêtus de ponchos sombres. C’étaient les Quilapayuns habitués du Grand Echiquier, l’émission phare de la télévision nationale, animée par Jacques Chancel.

« Ah ! Malembe !Malembe ! »

Pour tous ceux qui sont nés après la guerre, l’horreur avait un nom, Pinochet et un pays, le Chili d’après 1973. Bien que pré-ado à l’époque, je me suis trouvé confronté à l’injustice à grande échelle, à la violence militaire, à la connivence entre les entreprises multinationales et les intérêts d’une petite partie de la population : les nantis dans un pays émergent. Ce que j’avais quelque fois vu au cinéma dans des films d’une autre époque se déroulait en vrai dans un pays lointain mais si proche par la culture. Encore une fois, à l’époque, le mot d’ordre était : tout sauf les Rouges ! aujourd’hui, on en constante encore les conséquences funestes quand on voit les mouvement intégristes musulmans menacer le monde après avoir été encouragés, financés et utilisés pour lutter contre les démocrates qualifiés, à l’époque, de communistes.

Dans les années 1970, on se méfiait de toute avancée démocratique dans les pays du Sud et particulièrement en Amérique, l’arrière cour des Etats-Unis. Après la victoire du socialiste Salvador Allende aux élections présidentielles au Chili, tout a été fait pour entraver l’alternance démocratique. Le fait majeur a été la paralysie du pays par une grève des chauffeurs routiers organisée de l’extérieur et financée par les firmes multinationales dont le trust ITT qui contrôlait la téléphonie, l’electro-ménager, l’hôtellerie, notamment. Le coup d’Etat militaire allait être le début d’un bain de sang. Arrestations arbitraires, emprisonnements, torture, disparition des détenus, mutilations des prévenus, torture encore, mise en place d’une dictature, torture toujours, torture, torture…

Un chanteur, Victor Jarra a eu les mains tranchées pour qu’il ne puisse plus jouer de la guitare.

La dictature chilienne nous a fait sortir des rêves de l’enfance et a déterminé un certain engagement qui était peu de chose par rapport à ce qui se vivait là-bas. Dans ma classe, au lycée, se trouvait un réfugié. Tous ceux qui ont vibré aux nouvelles de Santiago, ont accueilli avec joie, dans les années 1990, le processus démocratique tout en redoutant une réaction de l’ancien dictateur, devenu sénateur à vie et toujours appuyé par l’armée sur-équipée. Heureusement, le pire n’a pas eu lieu. Et puis, le juge Garzon, encore lui, gardien infatigable de la démocratie, a lancé ce mandat d’arrêt qui a permis, au moins l’assignation à résidence de l’ex-dictateur, dans le pays où est né la démocratie moderne, la Grande-Bretagne, pendant quelques cinq cents jours. Bien que n’ayant pas de membre de ma famille ni d’ami proche victime de la dictature militaire chilienne, j’ai pleuré de joie en apprenant qu’il était sous le coup d’une procédure. La justice semblait en route. Le gouvernement, pourtant travailliste, après une série de coups de passe-passe, a pu remettre le bourreau de son peuple dans l’avion. Lamentable…

Il nous a fallu déchanter mais, désormais, rien n’était plus pareil et il savait qu’il risquait d’être puni. La suite laissait présager une bonne nouvelle. La levée de l’immunité de l’ancien dictateur allait permettre des poursuites et un espoir de procès.

La dernière fois que les exilés ont pleuré en apprenantASOCFILE1820050104141133 l’inculpation du bourreau de son peuple, j’avais remarqué que la presse française (y compris Le Monde pourtant peu prodigue de photos) avait illustré la nouvelle par la photo de l’ex-dictateur tandis que la presse des autres pays montraient  la joie des Chiliens.

La semaine dernière, ils priaient pour qu’il ne meurent pas avant d’avoir été jugé et condamné, au moins pour une infraction au code de la route. La dernière inculpation concernera le détournement de fonds à son profit. Voleur en plus d’assassin. Las, il emporte dans sa tombe le poids de ses crimes monstrueux. La seule consolation qu’auront tous les hommes de bonne volonté, c’est qu’il n’est pas mort tranquillement comme il l’espérait. Mais, combien d’innocents meurent de maladie ?… J’aimerais qu’il ait éprouvé, ne serait-ce qu’une seconde, quelque remord ; mais je ne me fais pas d’illusion. Comment peut-on demeurer sûr d’agir comme il faut quand on fait autant souffrir ?

Malgré la joie de voir disparu l’ennemi, le bourreau, le meurtrier, les Chiliens ne peuvent voir leur plaies cicatrisées et toujours ils entendent les hurlements des victimes de la dictature, les mutilés, les noyés, les assassinés. Le peuple qui a souffert ne pourra pas sécher toutes ses larmes puisque le dictateur n’a pas été jugé.

Il est mort, vive le Chili !

Ce soir, mes pensées vont à Ernesto mon pote du lycée, et à Abelardo, autre réfugié, que j’ai rencontré plus récemment ainsi qu’à tous les Chiliens que j’ai pu côtoyer au hasard de mes pérégrinations. Que ce fût Ernesto, l’adolescent ou que ce soit Abelardo, l’adulte, j’ai été frappé par sa maturité et sa clairvoyance. Faut-il en passer par là pour grandir ?