Cette année, 90ième anniversaire de l’armistice de 1918, il n’y a plus de survivant de la Grande guerre, ni à la cérémonie, ni dans son foyer. Le dernier poilu est mort cette année.

 

Cela devrait être l’occasion de s’interroger sur cette commémoration. On pourrait profiter de la coïncidence pour cesser une cérémonie annuelle qui ne concerne plus personne directement. Trop souvent, l’Histoire, c’est surtout l’histoire des guerres et des nombreux morts qu’elles ont causés. Depuis des décennies, les générations actives ont pris l’habitude d’écrire elles-mêmes leur Histoire, sans doute par crainte que les suivantes ne les oublient. La tendance vient d’Amérique où les Etats, parce qu’ils sont nouveaux, ont la manie de mettre des plaques commémoratives de partout pour combler leur manque d’Histoire.

 

En Europe, ça n’a pas lieu d’être, sauf à considérer présomptueusement que ce qu’on a fait est plus important que ce qui s’est passé autrefois. Pourtant, les guerres, les batailles monstrueuses peuplent notre Histoire et, maintenant qu’il n’y a plus personne pour l’avoir vécu, il n’y a plus de raison de mobiliser troupes et matériel ainsi que le carburant pour le faire fonctionner. Cela ne doit pas empêcher d’entretenir la mémoire, c’est la fonction de l’étude de l’Histoire à l’école.

 

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veut-on encore voir cela?

En revanche, dans dix ans, on pourrait envisager d’organiser une cérémonie grandiose, à l’image du bicentenaire de la Révolution, pour le centenaire de la fin des hostilités. On pourrait alors monter un gigantesque défilé en uniformes d’époque, véhicules d’époque (dont les fameux taxis de la Marne), lecture de lettres de poilus etc. comme en 1968 pour le cinquantenaire. La commémoration avait eu lieu sur le cours de Vincennes à Paris et la tribune d’honneur se situait près des colonnes du Trône et des édicules de Ledoux.

Les idées ne manqueraient pas.

 

En voici une : restaurer le film d’Abel Gance « J’accuse » qui traite de la Grande guerre. M. Jacques Lang a bien faitresize restaurer son « Napoléon », dommage que ce film dérangeant n’ait pas bénéficié du même traitement.

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/J%27accuse_(1919)

 

http://www.horreur.com/critique-1163-accuse%20-%20j.html

 

http://www.critikat.com/J-accuse.html

 

http://www.cineclubdecaen.com/realisat/gance/jaccuse.htm

 

 

Cet article a été rédigé bien avant les propositions de la commission Kaspi sur les commémorations. D’abord une remarque : cette commission a été nommée afin de diminuer le nombre de commémorations qui a augmenté ces dernières années.

« Ce que je veux, c'est d'abord prendre en compte le fait qu'il y a beaucoup de commémorations, puisqu'une véritable inflation s'est faite depuis 1999, relevant parfois du "clientélisme" et du "communautarisme" ».

 Cela participe encore de l’idée reçue selon laquelle les Français ne travaillent pas assez et qu’il faut rogner dans ce temps consacré à autre chose. On connaît la ficelle. On commence par convaincre la population : oui, c’est vrai, il y en a de trop… Ensuite, on supprime un jour férié au nom de la solidarité ou au nom de la « liberté » de travailler. Enfin, on en supprime un autre puis finalement tous les autres. Resteront probablement Noël, en raison de l’activité commerciale qu’il suscite, le Jour de l’An, parce qu’on ne pourra pas faire autrement, Pâques, parce que ça tombe un dimanche et qu’un dimanche chômé dans l’année, ça ne sera pas trop d’autant qu’il y aura des dérogations, le 14 juillet, parce que, là non plus, on ne pourra pas faire autrement.

 

http://www.defense.gouv.fr/sga/enjeux_defense/histoire_et_patrimoine/memoire/commemorations/commission_kaspi_comment_commemorer_demain

 

La commission Kaspi propose de ne retenir que trois jours de commémoration : le 8 mai, le 14 juillet et le 11 novembre. On comprend pour le 8 mai. Quant au 14 juillet, on peut s’interroger sur la compétence d’une commission qui considère la fête nationale comme une commémoration. Doit-on rappeler à ces historiens que c’est le jour de la fête de la Fédération qui a été retenu ? Quant au 11 novembre, les lignes ci-dessus soulignent qu’il n’y a plus personne directement touché par l’événement. Dans le même temps, les autres commémorations, qui ne donnent lieu à aucun jour chômé, mobilisent du monde. Dans ces conditions, il est pour le moins surprenant, voire méprisant, de les exclure alors que des gens ont dû batailler pour obtenir un droit de commémorer officiel. Les autres dates auraient "un statut régional" ou "communautaire", "mais elles pourraient de temps à autre avoir un statut national, par exemple tous les 5 ou 10 ans, ou dans des circonstances particulières". On note en passant le formidable mépris dans lequel tient la commission qui parle de "clientélisme", de "communautarisme", de " statut régional". N’est bonne commémoration que celle à laquelle on participe. Les autres peuvent aller se rhabiller pour retourner bosser. Là encore, le mot « réforme » habille un formidable retour en arrière.

 

Enfin, il convient de revenir sur l’argument suprême en faveur de la commémoration du 11 novembre : ne pas oublier pour ne pas que ça recommence. Alors que les soldats de la première guerre mondiale étaient encore vivants et actifs (à l’exception des mutilés), il a suffit de vingt et une petites années pour lancer la deuxième 7857931_pguerre mondiale. Avait-on déjà oublié ? Manquait-il de cérémonies commémoratives ? Certainement pas et la tendance était à la surenchère plutôt qu’à l’oubli.

 

Si la deuxième guerre mondiale a été possible –ainsi que la première –c’est que la population y adhérait. Cette adhésion avait été préparée longtemps à l’avance. Il n’est pas difficile de convaincre une population entière du bien fondé d’une mobilisation et d’une guerre. Récemment, le président W.Bush en a donné l’exemple. Pour venger l’humiliation de son père, il a convaincu près de 300 millions d’étatsuniens et d’autres qu’il fallait faire la guerre en Irak. Sommes-nous si sûrs d’être plus intelligents qu’eux ? En 1975, le roi du Maroc en difficulté avec ses sujets les a mobilisés en prétextant une menace à la frontière. C’était la « marche verte ». En 1990, ici même, en France, on était convaincu qu’il fallait faire la guerre en Irak pour sauver l’indépendance du Koweit. Tous les jours on donnait des nouvelles rassurantes du front et saluait les initiatives individuelles. On trouvait une grand-mère qui écrivait des lettres aux soldats qu’elle ne connaissait pas. Un boulanger envoyait gratuitement tous les jours des croissants à ses anciens clients de la caserne d’à-côté, loin de leur boulangerie. Cet élan de solidarité a été rendu possible par la mobilisation exceptionnelle des moyens de communication publics comme privés. Il est très facile de convaincre 8185743un groupe qu’il est en danger et qu’il faut attaquer en premier.

 

On ferait bien d’y penser alors que les principaux groupes de presse et d’édition français sont détenus par des fabricants d’armes et d’aéronautique militaire. On ne fabrique pas des armes par bonté afin de procurer du travail à des salariés. Les armes qu’ils fabriquent sont destinées à tuer. Même en commémorant, même en entretenant le souvenir du calvaire enduré par les « poilus » et les autres, on n’est pas assuré qu’un conditionnement habile ou grossier ne conduira pas à de nouvelles hécatombes. 

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