19 octobre 2009
Diam's noir's
On apprend la conversion de la rappeuse Diam’s à l’islam. Jusque là, rien à dire. Pourtant, les photos publiées dans la presse montrent une sorte de spectre sombre d’où seul un visage grave apparaît. Les commentaires indiquent qu’elle refuse, désormais, de faire la moindre bise à un garçon, contrairement à ce qu’elle revendiquait dans ses chansons. En d’autres termes, elle adhère à la vision la plus rétrograde de la religion, celle qui confine la femme dans la stricte sphère familiale d’où elle ne peut sortir que déguisée et sous surveillance. Là encore, n’était la notoriété de la personne, ça ne vaudrait pas la peine de gloser ; encore que.
Ce qui est frappant, c’est que, depuis qu’il existe des religions, ceux qui se convertissent se précipitent dans tous les artifices, toutes les restrictions et semblent n’aimer que les interdits. Quel parcours suit donc celle ou de celui qui se convertit à une religion ? Quelle réponse cherche-t-il ? Pourquoi croire en une force supérieure et spirituelle conduit à adopter un mode de vie plein de contraintes, oblige à porter des vêtements inconfortables, à manger mal, à restreindre le cercle de ses relations ? Pourquoi adopter une religion conduit à la caricaturer en n’en adoptant que les apparences ? Pourquoi l’adhésion à un mode de vie et de pensée pousse à l’exclusion de l’autre et s’exclut soi-même avec un complexe de supériorité clairement revendiqué ? Pourquoi cette attirance des nouveaux convertis ou adhérents pour ce qu’il y a de plus radical, de plus violent, de plus anachronique, de plus misogyne, enfin ? Curieusement, la misogynie se retrouve dans presque tous les extrêmes, religieux ou politiques. Pourquoi, pour les nouveaux convertis, l’alternative se situe entre se couper du monde ou emmerder tous ceux qui ne font pas comme eux ? Car, au delà d’un choix de religion, c’est la question de l’intolérance qui se pose. Tous les nouveaux convertis rejoignent les intégristes pour lesquels il n’est pas question que d’autres profitent de la vie et s’amusent quand eux s’internent volontairement. Il est vrai, aussi, que l’intégrisme présente le gros avantage sur toutes les autres activités de ne coûter pas cher. Au contraire, la simplicité des vêtements, la frugalité des repas, l’interdiction de tout loisir et de toute promiscuité avec les autres attire les pauvres qui sont économiquement exclus et parviennent à une reconnaissance par le biais d’une vision restrictive et réactionnaire d’une religion. La promesse de connaître une vie meilleure après une mort que l’on côtoie ajoute à l’attrait. D’ailleurs, partout on a pu noter que l’amélioration du niveau de vie éloigne des religions. A partir du moment où l’on prend un peu d’avance sur le paradis, on ressent moins le besoin de le placer en perspective.
En fait, le bien être est le seul rempart contre l’intolérance des religions et surtout des religieux. Alors que la crise commencée au milieu des années 1970 perdure et fait chaque année plus de victimes, on observe un retour du religieux notamment chez les exclus de plus en plus nombreux. Ce n’est sans doute pas un hasard si les prisonniers se convertissent si facilement à l’islam en prison. Ça ne coûte rien et ça permet de retrouver un groupe, voire une famille quand la sienne est détruite ou vous rejette.
Dans le cas de Diam’s, il semble que ce soit le contraire. C’est le succès qui lui aurait fait perdre la tête et elle aurait trouvé dans la religion de son mari les réponses à sa détresse. L’histoire abonde de parcours similaires : le jeune débauché qui rencontre Dieu…Certains ont même écrit des livres tel saint Augustin qui a trouvé le moyen d’inventer le mythe du péché originel avec ses conséquences. Une chose est sure, face aux excès et aux restrictions des religions, la spiritualité ne fait pas le poids. Quant à la révolte qui était celle de la rappeuse Diam’s, elle a été bien canalisée et ça, c’est tout bénéfice pour une société profondément inégalitaire. Dans le fond, c’est peut être ça l’essentiel.
09 octobre 2009
Souffleuse de feuilles
L’automne revient et revient la souffleuse de feuilles. Oh, c’est beaucoup moins poétique que tout ce qu’on a écrit dans le passé sur ces feuilles qui virevoltent avant d’effleurer le sol où elles forment un tapis que les enfants s’empressent de mélanger pour en extraire les plus beaux spécimens et en faire des bouquets.
La souffleuse de feuille est la machine la plus stupide jamais inventée. Elle pousse les feuilles éparpillées en un tas, non sans avoir signalé sa présence cent mètres à la ronde par son bruit et son nuage de fumée. L’ouvrier –ou plutôt le technicien –ganté et casqué imprime un mouvement à ce gros tuyau noir qui décolle une dernière fois ces pauvres feuilles mortes qui n’en demandaient pas tant.
Quel est l’avantage de cet appareil ? On m’a répondu que, par rapport au balai traditionnel, « ça va plus vite ! ». Voire. J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, d’observer, côte à côte, un ouvrier –pardon, un technicien – armé d’une souffleuse et un autre d’un balai. Il ne m’a pas semblé que l’un terminait avant l’autre. Admettons qu’il y ait, effectivement, un gain de temps. Le progrès n’est pas significatif, de toute façon. On peut aussi se demander quel est l’avantage à gagner du temps pour une telle opération qui consiste à mettre en tas des feuilles mortes.
Ensuite, il me semble que le bruit produit par le petit moteur ainsi que la pollution qu’il engendre compensent largement le gain de temps supposé. Moteur, signifie aussi carburant, entretien, panne. Si l’on ajoute ces opérations, quel est le gain de temps réel ? Ensuite, cela signifie une ligne de budget rien que pour acheter, entretenir et maintenir cet appareil qui ne fait pas (beaucoup) plus qu’un simple balai et qui ne fonctionne que quelques jours par an, en automne, justement.
Alors, on peut se demander l’origine du succès d’une machine aussi inutile que dispendieuse. La curiosité, le talent des commerciaux ont permis de lancer le produit. Ensuite, mettons-nous à la place de l’ouvrier –pardon, du technicien –qui voit cette machine. Il comprend tout de suite l’intérêt qu’il a à le manipuler. Il va échanger son balai, instrument à forte connotation péjorative, pour une machine. Il passe du statut de balayeur à celui de technicien, sans abus de langage, cette fois. Il signalera sa présence par le bruit intempestif de l’appareil et la pollution qu’il dégage ainsi qu’il se doit dans notre société. Il n’est plus une ombre drapée d’une salopette verte. Il voit son champ d’action étendu. Alors qu’avec un balai, il occupe une surface égale à la portée du manche, avec la souffleuse, il prend tout un périmètre infranchissable même après échange de politesse. Il occupe le terrain par le bruit, l’odeur et la zone de travail. On ne peut pas ignorer sa présence : tout le monde se retourne pour comprendre d’où vient le bruit et à quoi ça sert. De plus, une machine nécessite un minimum de connaissances : savoir réaliser le mélange pour le carburant, savoir faire démarrer, savoir quoi faire en cas de panne simple. En cas de panne plus compliquée, il faudra téléphoner, décliner son identité, négocier le délai de réparation et le prix. Il y a un carnet d’entretien : à chaque page figure la mention « signature du responsable ». De balayeur, on devient « responsable ». Malgré l’exposition du technicien au bruit, aux vibrations (légères), à la pollution, il n’y a aucune chance pour que cette machine soit remisée. Au contraire, tous les autres veulent en avoir une. En revanche, malgré les promotions dans les grandes surfaces, peu de particuliers investissent dans cet appareil, à part quelques m’as-tu-vu.
Le pire c’est qu’il est totalement vain de lutter contre et qu’il faut prendre son mal en patience. La souffleuse de feuilles, stupide et inutile annonce la déprime saisonnière par son bruit et sa fumée.
06 octobre 2009
Dénis de démocratie
Ils ont voté et puis après ?
C’est par ces mots que Léo Ferré fustigeait la démocratie qui demeure pourtant le moins mauvais de tous les régimes politiques. Or, ces dernières années, la plupart des décisions importantes sont prises par les gros intérêts privés par-dessus les Etats tandis que les résultats des suffrages démocratiques sont ignorés. Dans le premier cas, les grands groupes multinationaux exercent un chantage sur les pays démocratiques y compris les mieux installés comme ceux de l’Europe. Leur arme tient dans le chômage organisé. Il suffit de fermer une unité de production dans un pays pour lui couper les jambes et faire infléchir la politique intérieure. Ailleurs, on nage dans le virtuel puisqu’il s’agit de faire miroiter des investissements.
C’est dans ce contexte que se situent les différentes élections européennes depuis une vingtaine d’années. D’une part, les pays fondateurs de l’unité européenne voient leurs populations se désintéresser de la chose. D’autre part, les référendums organisés tournent à la mascarade quand les électeurs osent avouer qu’ils n’adhèrent pas à des projets technocratiques. Autrefois, le Danemark a été sommé de faire revoter ses gens afin de ne pas faire mauvaise figure. En échange, on a concédé un certain nombre de prérogatives qui, en passant, vident les traités de leur substance. On a rejoué le même navet avec l’Irlande en rassurant les susceptibles insulaires. D’autre part, quand on craint le résultat, on préfère ne pas convoquer d’élection. Le parlement, qui d’ailleurs est issu du suffrage démocratique s’arroge le droit de décider du sort de la population. Ces pratiques sont dignes des régimes totalitaires.
Dans ces conditions, on se demande s’il faut continuer à faire voter. Alors que l’on réclame partout plus de prise en compte des opinions, on s’ingénie à limiter l’usage des référendums. D’ailleurs, le fait que l’on se prononce davantage pour ou contre le pouvoir en place plutôt que sur la question ne plaide en faveur ce scrutin. Faut-il, dès lors s’interdire ce recours ? Quant aux échéances électorales, elles donnent, trop souvent, l’impression qu’elles servent à maintenir un personnel politique de plus en plus éloigné du quotidien de la population tandis que l’on pressent que les grandes décisions échappent aux chefs d’Etats eux-mêmes ; alors à plus forte raison par l’élu local.
C’est dans ce contexte aussi que, faute de pouvoir se faire entendre par les voies démocratiques institutionnelles, par les manifestations de rue, des syndicats et des organisations politiques ont provoqué une consultation qui, à l’exception de bureaux de votes définis, avait tous les aspects d’un scrutin banal. Il s’agissait de demander à la population son avis –par référendum –sur l’avenir du statut de la poste. Or, ainsi qu’indiqué plus haut, on craint l’opinion. Donc, un véritable référendum qui tournerait au désaveu de la politique libéraliste du gouvernement n’a aucune chance d’être organisé. Pourtant, comment se faire entendre si tous les moyens habituels sont déniés ? Attention, les moyens pacifiques ne sont indéfinis. On en aura vite fait le tour. Dès lors, que restera-t-il pour faire entendre sa voix ?
01 octobre 2009
France-Télécom : ligne de morts²
Dire qu’il y a encore des gens pour en sourire. 24 suicides en une vingtaine de mois à France-Télécom. Oui, il se trouve encore des gens pour penser, le plus sérieusement du monde que c’est parce qu’on veut faire travailler ces fonctionnaires ultra-nantis qu’ils préfèrent mourir. Décidément, en France, on croit toujours que la fonction publique serait une sorte d’atelier national destiné à fournir un salaire aux bons à rien. D’ailleurs, certains fonctionnaires eux-même le pensent. France Télécom ne peut plus être considéré comme un service public. Il a les mêmes contraintes qu’une entreprise avec, en plus, les stéréotypes issus de l’administration qui font que les cadres supérieurs nommés en CA s’imaginent qu’il faut changer les habitudes de ces employés peu au fait des règles du marché.
Pour l’heure, la question est de trouver les raisons de ces suicides et les responsables, car il ne saurait y en avoir qu’un seul. Imaginons qu’au lieu de 24 suicides on ait eu 24 milliards de pertes. Le PDG aurait aussitôt été contraint de démissionner tel Jean-Marie Messier en son temps à Vivendi, entreprise qu’il avait pourtant montée. Là, on attend. On attend un vingt-cinquième, sans doute ? Le PDG a parlé de « mode » de suicide avant de présenter des excuses mais le mal était fait et il demeure significatif. Dans la guerre que mène le capitalisme financier aux salariés, il est entendu que les dits salariés sont des privilégiés puisque assurés d’avoir les mêmes revenus à la fin de chaque mois, si faibles soient-ils. Tandis que les autres, les actionnaires ne peuvent se permettre de perdre ne serait-ce que vingt-quatre centimes. Et encore, tous les actionnaires ne sont pas égaux. Les petits épargnants sont considérés comme négligeables et variables d’ajustement des cours.
Dans le même ordre d’idées, le président de la république annonce que la prise en charge des accidents du travail sera soumise à l’impôt. Il est entendu pour les libéralistes que le salarié en arrêt maladie, voire consécutif à un accident dû au travail profite d’un privilège et qu’il convient non seulement de le lui faire comprendre mais en plus de le harceler pendant sa convalescence. Celui qui se suicide n’a, lui, rien compris aux lois du marché et à « la concurrence libre et non faussée ». Donc, il vaut mieux qu’il disparaisse.
Chez France-Télécom, d’après ce que l’on sait, ce sont des objectifs insensés qui sont mis en cause. Pour ceux qui ne le sauraient pas, « les objectifs » sont des résultats à atteindre. Ils sont annoncés en début d’année par les salariés mais fortement révisés à la hausse par les chefs d’équipes. De sorte que les salariés se voient contraints d’effectuer des tâches qu’ils savent ne pas pouvoir faire. Il y a des variantes selon les entreprises mais le principe demeure. Autre cause avancée : l’obligation de mobilité pour les cadres tous les trois ans. Tout le monde sait à quel point il est facile de déménager tous les trois ans, de payer le déménagement et de payer pendant un mois le loyer de l’appartement quitté et du nouveau, de passer quelques semaines ou mois à prendre ses marques, de trouver une école pour les enfants et un travail pour le conjoint. Déjà en période de plein emploi et de logement accessible, ce n’est pas évident. Alors, en période de crise immobilière avec la hausse que l’on connaît sur les loyers et les achats en propriété, on imagine ou plutôt, tout le monde sait ce qu’il en est pour soi ou pour ses enfants. D’ailleurs, les cadres de la direction générale de sont pas soumis à cette obligation de mobilité. Pourtant, eux, ont des facilités et peuvent même se payer le luxe de garder l’ancien logement et d’y retourner tandis qu’on s’en paie un autre.
Malheureusement, les suicides chez France-Télécom sont un peu comme l’arbre qui cache la forêt. En entendant les témoignages des employés de cette entreprise, chacun peut reconnaître tout ou partie de son quotidien. On part avec l’estomac noué. On a peur de ne pas y arriver et de se faire « encore » engueuler. On doit affronter les remarques méprisantes d’un supérieur pas si supérieur, d’ailleurs. On craint pour sa place en période de pénurie d’emplois. On pense aux conséquences du moindre pépin sur la vie de famille, sur l’environnement immédiat. On hésite à aller consulter le médecin. Si c’est déjà fait, on s’habitue à avaler des antidépresseurs et autres anxiolytiques. Il est tout de même significatif que tout le monde connaît les noms des ces médicaments. Tout le monde a eu à en prendre ou en prend encore. A chaque fois qu’on peut, on culpabilise encore ces Français qui consomment trop de ces tranquillisants sans jamais se demander pourquoi. On est convaincu que c’est du tir au flanc jusqu’au jour où ça vous arrive. C’est, sans doute, parce que, précisément, chacun reconnaît un peu ses conditions de travail dans celles de France-Télécom qu’on hésite, en haut lieu, à prendre les mesures qui s’imposent. On sait que, partout, on réclamera la même chose.
Ce qui est arrivé n’est pas nouveau. Il y a quelques années, au Japon, les employés se suicidaient pour des raisons identiques. Comme d’habitude, les Français, convaincus de leur singularité et de leur supériorité raillaient cette société japonaise axée sur le travail et le patriotisme. Aujourd’hui, personne ne fait le rapprochement. Personne ne demande quelles solutions on a trouvé là-bas. Non, les Japonais ont inondé le monde avec leurs produits, nous devons en faire autant, coûte que coûte. Si on laisse des gens sur le carreau, peu importe. C’est la sélection naturelle : il fallait en licencier, les suicides évitent une procédure qui entache l’image de l’entreprise.
En attendant, il est particulièrement odieux d’encore se demander s’il faut renvoyer le PDG. D’abord, lui-même devrait avoir la décence de démissionner. Ensuite, c’est toute la direction générale qui doit être changée. Encore une fois, qu’on songe à ce qui se passerait s’il s’agissait d’un déficit.
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