Un différend commencé par une demande d’effaceur a tourné au meurtre. Une fille en a appelé à son frère. Les deux garçons se sont battus au couteau l’un d’eux est mort. Même si ce ne sont pas les vraies raisons, on peut s’interroger sur une telle violence. Comment des lycéens peuvent-ils céder à la violence meurtrière quand, précisément, ils vont au lycée pour apprendre à se comporter autrement que comme des bêtes sauvages ?

 

Faut-il s’en étonner quand, depuis des années, des décennies, on vide petit à petit les programmes de tout ce qui a du contenu ? Dans les années 1970, on a supprimé une heure de français au lycée. Dans les années 1990, après d’autres péripéties, on a jugé qu’on ne devrait, éventuellement, étudier des auteurs comme Montaigne et Rabelais qu’en extraits. En sixième, on a fait rentrer la « littérature jeunesse », des livres souvent écrits en langage parlé et dont les intrigues relèvent du roman de gare, bourrés de bons sentiments tellement attendus et d’un manichéisme caricatural. Pendant ce temps, les œuvres qui ont fait rêver des générations de collégiens et ont donné à beaucoup le goût des belles lettres, sont mises au rebus. Le résultat c’est que la filière littéraire L attire encore moins que l’ancienne A. De leur côté, les « scientifiques » n’affichent plus une attirance pour les matières scientifiques mais un mépris pour l’écrit doublé d’un intérêt matériel à très court terme qui exclut la passion pour les sciences appréhendées comme un passage obligé, une formalité dont on se passerait si l’on pouvait. Comment leur en vouloir puisque rien n’est fait pour éveiller une curiosité quelconque et que le chômage menace tout le monde y compris les diplomés ?

 

La disparition de la dissertation de culture générale au profit de la très scolaire dissertation littéraire où, sans avoir lu plus que les textes du bac et en ayant suivi moyennement les cours, on peut s’en tirer avec la moyenne et finalement obtenir le bac. Dans les années 2000, la littérature a dû céder du terrain à de la technique littéraire, à un verbiage destiné à masquer le vide des démarches, à des exercices de détection auxquels même les professeurs amoureux des belles lettres doivent se soumettre. On dirait que tout est fait pour ne pas étudier les textes quand on voit le temps passé à étudier les couvertures de livres, le paratexte (mot ignoré par le correcteur d’orthographe), les indications scéniques appelées pompeusement « didascalies ». C’est autant de temps perdu pour le texte et son sens, parfois caché.

 

Sans jouer les anciens combattants, jusque dans les années 1970, les lycéens se forgeaient une personnalité avec des opinions assez précises en lisant le journal, en allant au cinéma, en lisant les essais des intellectuels de leur temps. Parfois, cela créait des conflits entre des œuvres qui paraissaient dépassées et la puissance des textes qu’ils découvraient en dehors de la classe. Cette confrontation était salutaire. De même, une danseuse commence à faire des pointes avant d’intégrer un grand corps de ballet contemporain. L’exigence morale a plus de force dans la lecture des grands auteurs classiques et modernes que dans les mièvreries de la « littérature jeunesse » où les gentils sont gentils et les méchants pas vraiment méchants si l’on sait leur parler.

 

Picasso_LacanJustement, les conflits nés des débats d’idées engendraient la contestation de la société. Les gouvernements se devaient donc d’y mettre fin. Plus question de voir des hordes de lycéens exercer leur droit de vote pour remettre le système en question en chantant des chansons dites « engagées » et en citant Marcuse, Castoriadis ou Aron. La contestation devait être tuée dans l’œuf. C’est chose faite. Elle est devenue anecdotique et sert de caution à la fameuse « pensée unique » qui permet l’alternance de forces politiques à peu près semblables et surtout nuancée par la personnalité de ceux qui l’incarnent.

 

Le meurtre est, bien entendu, l’exception, surtout chez les lycéens. Il ne faudrait pas faire d’un cas isolé un exemple. N’empêche, chacun sait bien que la violence est forte y compris parmi les lycéens. Elle n’est pas le seul fait de ceux qui ont été exclus du système scolaire et qui n’ont pas été intégrés dans le monde du travail. Un différend à partir d’une situation de classe, même aggravée par des problèmes personnels n’explique pas le passage au meurtre à lui tout seul. On trouvera de meilleures explications dans un contexte de violence dans l’environnement, le langage, les loisirs, les jeux, la sexualité ajouté à un nivellement des valeurs et surtout à l’absence d’une critique argumentée. Les résultats de ces jours-ci sont un garçon devenu meurtrier à 18 ans, qui va connaître la prison et d’autres criminels, qui va connaître la machine judiciaire à laquelle il ne va rien comprendre. C’est une famille éplorée par la mort d’un autre garçon de 18 ans. Ce sont d’autres filles et garçons, à peu près du même âge, ébranlés par tant de violence, tout surpris que la mort par homicide existe chez eux et pas seulement dans les films et les jeux vidéo.

 

Il est urgent de prendre les adolescents au sérieux et de cesser de les traiter en enfants qu’ils ne veulent plus être ; comme tous les adolescents du monde. Il est plus que temps d’admettre qu’ils peuvent lire de bons livres et qu’ils peuvent faire autre chose avec un texte que de relever les imparfaits ou d’entourer les points d’interrogation. Qui peut sérieusement prétendre que les lycéens d’aujourd’hui n’en sont pas capables ? Qu’on se décide à les prendre au sérieux et à leur donner les moyens d’exprimer leurs sentiments et –pourquoi pas ? –leur mal de vivre. Ceux qui se trouveront ainsi armés, capables d’argumenter pourront également devenir les porte-paroles de leurs camarades rejetés par le système. Le jeu en vaut largement la chandelle.

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