Donc, le verdict est tombé. France-Inter demeure la deuxième radio généraliste. Que n’avait-on pas dit au début de l’été ? On répétait avec un plaisir morbide : « y aura-t-il encore des auditeurs à la rentrée ? » Comme s’il fallait se réjouir de la perte d’audience d’une radio financée par nos impôts.

En fait, ce résultat n’étonne que ceux qui ont feint de croire à une « catastrophe industrielle » ; pour reprendre l’expression d’un PDG de TF1. En effet, la polémique qui a occupé tout le printemps et le début de l’été 2010 n’a agité qu’un petit nombre de personnes peu au fait des pratiques des radios mais qui défendaient leurs humoristes préférés. Les auditeurs fidèles ou au moins plus âgés en ont vu d’autres et sont habitués aux changements de grille à la rentrée, voire aux bouleversements. Il est tout à fait normal d’être déçu voire en colère quand un rendez-vous qu’on appréciait est supprimé. Dans un domaine comme l’audiovisuel, très soumis à l’air du temps, les sièges sont plus éjectables qu’ailleurs.

Curieusement, les résultats suscitent peu de commentaires. Les intéressés affichent un profil modeste. Tout au plus les journalistes et animateurs plébiscités remercient-ils les auditeurs pour leur confiance. Le refrain est habituel et l’on peut comprendre que l’on soit satisfait de la reconnaissance de son travail. Dans le camp adverse, on ne dit trop rien d’un résultat qui infirme les données publiées en avant-première dès le mois dernier. On mesure également le côté éphémère de l’audiovisuel. Les animateurs passent. Même les plus talentueux sont oubliés dès qu’ils quittent l’antenne et même ceux qui étaient très populaires à un moment. Georges Lourier, animateur vedette d’Inter pendant des années, est inconnu dans les propres archives de la chaîne. Jacques Pradel, malgré d’excellents états de services sur France-Inter n’a commencé d’être connu qu’à partir du moment où il a présenté une émission douteuse sur TF1. Les humoristes maison de l’époque étaient tout étonnés quand on leur disait que c’était un ancien de la maison ronde et que c’est lui qui avait fait venir Françoise Dolto à l’antenne. Non, c’était impossible : ça ne pouvait être qu’un mauvais animateur, joufflu et ridicule pour oser se produire sur une chaîne commerciale et dans des faits-divers glauques. Personne à l’époque ne se demandait ce que pourrait être une telle émission sans un animateur de talent comme lui. Au passage, tout le monde critiquait mais tout le monde regardait et commentait chaque séquence en détail. Un Guy Carlier (Le Tallec à l’époque) en faisait son fond de commerce. Depuis qu’il est retourné à la radio, Jacques Pradel est retombé dans l’oubli. Pareil pour un Jean-Pierre Foucault, tout à fait inconnu au nord de Lyon puisqu’il travaillait sur Monte-Carlo mais vilipendé dès qu’il a animé des émissions de télévision. Cela enseigne le caractère essentiellement éphémère du succès dans l’audiovisuel.

Pourtant, il ne faudrait pas minimiser la grogne qui s’est exprimée en juin. Outre le règlement de comptes personnels et l’opposition politique, elle traduit, tout simplement une nouvelle pratique d’écoute de la radio. Il faut désormais tenir compte du fait qu’on n’écoute plus seulement la radio derrière un poste à transistor mais aussi sur son ordinateur, en direct ou en pod-chargement et, forcément, sur son téléphone. C’est tout à fait caractéristique d’une pratique de « zap » apprise en regardant la télévision mais aussi en faisant ses courses au supermarché. On s’arrête, on prend ce qu’on aime, la partie de ce qu’on aime. On rapporte ce qu’on a pris un peu trop vite. Le lendemain, on prend autre chose. On n’est pas plus fidèle à une radio que dans d’autres domaines de la vie quotidienne.

A partir de là, on peut se demander si les sondages, les mesures d’audience tiennent compte de ces nouvelles pratiques. Nous nous sommes déjà étonnés de constater les résultats de ces enquêtes qui mettent en tête les radios généralistes alors que les jeunes qui sont les plus grands consommateurs de radio ignorent jusqu’à leurs noms. On s’étonne également de n’avoir jamais été interrogé ni de ne connaître personne qui l’ait été.

La radio, elle-même, évolue beaucoup. Dès les années 1970, une station comme Radio Luxembourg a révolutionné le métier en prenant des initiales comme les marques industrielles si présentes sur son antenne. RTL embauchait les vedettes de la télévision exclues par les purges de 1968 et 1974. Une radio faisait sa publicité dans la presse et dans les rues en montrant en grand les portraits des nouvelles recrues : « Vous les avez vus à la télévision, écoutez-les sur … ». On était loin des innovations d’Europe n°1 qui avait inventé les flashes d’information horaires ou d’un Roland Dhordain sur France-Inter qui, le premier a réalisé une émission hors des studios. RTL faisait volontiers de la télévision sans l’image avec ses jeux et ses variétés en direct et en public dans le « Grand Studio », spécialement aménagé à cette intention. Inversement, les nouvelles sociétés de télévision issues de l’ORTF en 1975 ont proposé de plus en plus d’émissions de débats qui s’apparentaient plus à de la radio qu’à autre chose.

Dans les années 1970, la radio a changé sous l’influence grandissante de la télévision désormais présente dans chaque foyer grâce à l’amélioration du niveau de vie en cette période de forte croissance. Maintenant, les nouveaux supports ne sont pas sans impact sur ce vieux média. L’Internet, d’abord, permet de compléter une émission et de répondre à la question que se pose tout auditeur : « quelle tête il a ? ». Dès le début de la décennie, un Christophe Dechavanne, retourné à la radio, a été stupéfié quand un auditeur au téléphone lui a fait une remarque sur la couleur de son T-shirt et sur le gobelet qui était devant lui. Il n’avait pas compris que son émission sur RTL 2 était filmée et que l’image était diffusée avec un léger retard (à l’époque) et sans doute saccadée. C’était une expérience, sans suite pour le moment, mais de plus en plus de séquences sont enregistrées et visibles peu après sur l’Internet, notamment les entrevues politiques et quelques rubriques d’humour, justement celles en cause sur Inter. Il n’est plus nécessaire d’écouter la radio. Le bouche à oreille –ou plutôt le texto –ainsi que la recherche sur la toile incitent à se connecter sur la vidéo de son choix. La radio devient un fournisseur de données pour d’autres sites Internet.

La présélection de stations sur son téléphone ou son autoradio permet de changer à sa guise. On peut écouter l’humoriste d’Inter et provoquer un pic d’audience puis changer, passer pour écouter la matinale de Jean-Jacques Bourdin. Au passage, on aura occulté les messages de services et les publicités. Nul doute que les annonceurs voient ça d’un mauvais œil et préparent la parade. C’est probablement pour tenir compte de cette nouvelle pratique qui peut se doubler d’une alerte sur son téléphone que le site Internet de France-Inter indique désormais les interventions de la pléthore de chroniqueurs à la minute près. Dans « Le fou du roi », l’animateur n’hésite pas à couper la parole de son invité pour céder le micro au dit chroniqueur.

Parlant de la publicité, on remarque en consultant les forums et autres que les auditeurs supportent beaucoup plus mal les publicités pour les mutuelles (banques et assurances) sur Inter que celles pour les marques commerciales ailleurs. Les publicités collectives pour les poulets ou les fruits font l’objet de moqueries alors qu’il s’agit de défendre des produits de saison ou qualité quand on accepte sans broncher les slogans assénés pour les marques sur des mélodies entêtantes. C’est que, malgré tout, les marques font partie de l’environnement et témoignent de sa situation sociale quand les produits du terroir sont ringards. On se souvient qu’en son temps, un Laurent Ruquier avait défendu McDonald’s contre M. Bové (« qui sent la chèvre »). Il avait mis, lui et d’autres, les rieurs contre les défenseurs de la bonne bouffe au profit de la restauration à toute heure et accessible rapidement. C’est un peu ce qui se passe avec la radio. Un certain public préfère des messages courts de 15 ou 20 secondes (comme les pubs) plutôt qu’une émission d’une heure comme sur Inter.

A peu près au même moment, le groupe NextRadio (BFM, RMC) annonçait la création d’une nouvelle station radio diffusée également sur la TNT. On se demande s’il s’agit d’une radio avec l’image ou d’une télévision au rabais. Sans doute un peu des deux. Il y a gros à parier que ça fera des émules. Le coût réduit du projet a tout pour que ça marche. En plus, on pourra se payer sur la bête en incrustant à l’écran des publicités pendant que l’animateur fait son boulot qui apparait de plus en plus comme un simple support de pub et donc de recettes pour l’entreprise. L’information a peu à voir dans cette affaire. Pourtant, là encore, c’est bien d’une nouvelle pratique qu’il s’agit. On pourra mettre cette chaîne en fond sonore, capter des infos au vol, aller voir quand il y aura un graphique ou un petit reportage tout en sachant que si l’on rate, ça n’aura pas grande importance. Le peu qu’on aura regardé suffira à justifier le déroulement d’une pub.

On ne peut plus commenter France-Inter sans évoquer les humoristes. Très rapidement, voici qu’ils sont tombés dans les travers de leurs prédécesseurs. Désormais, la contrainte quotidienne les incite à simplement se moquer de l’invité de la matinale. Gérald Dahan n’a pas attendu longtemps pour s’y casser les dents face à une madame Alliot-Marie impassible. Comme l’imitateur n’a pas eu le loisir de réitérer l’exercice, il n’a pas eu le temps de mobiliser des auditeurs et les autres le considérant comme un traitre, on n’a pas moufté après la rupture de son contrat. Cela met bien en évidence que la solidarité affichée avec d’autres n’était pas le fait d’auditeurs scandalisés mais bien de supporteurs ne portant qu’un intérêt de circonstance à la radio de service public.

Dernier rebondissement de la matinale d’Inter, la belle Audrey Pulvar est mise en cause pour ses relations avec un élu du PS. Cela devrait la priver de l’entrevue de 7h 50. Rappelons qu’il s’agissait, au début, d’organiser un débat contradictoire de dix minutes avant le journal d’où le titre : « controverse » . Très vite, il a dû s’avérer difficile de réunir deux invités ensemble le matin une petite demi-heure avant le principal invité de la matinale. Cela ressemble de plus en plus à une entrevue au rabais, une mise en bouche avant la pièce de roi que constitue celle de 8h 20 menée par le journaliste maitre de cérémonie.

Rappelons surtout que madame Audrey Pulvar avait été engagée pour faire une séquence d’information tournée vers l’international afin de remplacer « Et pourtant elle tourne ». Comme nous l’avions indiqué, il paraissait pour le moins insensé de vouloir faire tenir trois quarts d’heure de reportages, chroniques étrangères et dossiers spéciaux dans une session amputée de deux journaux, de bulletins de services (météo, circulation) plus quelques nouvelles rubriques. D’une manière générale, la deuxième demi-heure (de 6h 30 à 7h) est complètement franco-française soulignée par le billet d’un chroniqueur de la presse régionale. En d’autres termes, on est passé d’une ambition internationale à l’expression du conservatisme de la bourgeoisie provinciale. Comprenne qui pourra…Rendons justice aux responsables de cette session pour diffuser une chanson. Souhaitons que l’entrevue de 7h 50 soit remplacée par une chanson et le retour de « Cartier libre ».