Depuis quelques mois, des affaires, des scandales surviennent où il est question d'enregistrements. Des personnalités sont mises en cause sur la foi d'un enregistrement souvent inaudible où l'on croit reconnaître la voix du suspect. Dans la plupart des cas, c'est avéré et la diffusion de cette preuve sonore a pour effet, au moins, de décontenancer la personnalité en question et, finalement, de la faire avouer. Triomphe : vous voyez bien que nous avions raison, c'est un salaud !

 

L'opinion publique, toujours friande d'histoires glauques, de pansements soulevés, de regards sous les jupes, d'oreilles collées aux portes, de trous de serrures, se délecte. En plus, il s'agit presque toujours de personnalités appartenant à un autre monde où l'argent coule à flot ou bien de personnes qui paient mal leurs impôts à l'heure où l'on demande aux plus modeste de cracher au bassinet. Quand, en plus, le suspect appartient à ces deux catégories, la mesure est comble et, avant même que la justice ait pu établir la culpabilité, l'opinion publique a tranché et monté l'échafaud.

 

Pourtant, notre pays est habituellement rétif à tout ce qui s'apparente à la délation. L'épisode de l'occupation pendant les années 1940 a laissé dans l'imaginaire collectif une trace indélébile. De sorte que, ici, tout ce qui s'apparente à une dénonciation est vigoureusement condamné. On entend volontiers que « la balance » est pire que le malfaiteur. On prend facilement fait et cause pour le délinquant ou le criminel pour peu qu'on fasse l'effort de comprendre ses motivations. En revanche, aucune excuse pour le dénonciateur, pour le judas. Ainsi, au contraire de ce qui se passe dans les pays anglo-américains, il est impossible de mettre en place une surveillance de voisinage dans les zones pavillonnaires. Si l'on voit des mouvements suspects autour des voisins, on aura soin de détourner le regard. Une publicité récente a d'ailleurs mis en évidence ce comportement. Les voisins sont partis et il y a de la lumière chez eux en pleine nuit ? Ho ! Ho ! La note d'électricité ! Des déménageurs vident la maison du voisin à une heure indue ? Quand même, ils auraient pu nous prévenir... Il est intéressante de voir comment l'esprit humain trouve les ressources pour se convaincre du contraire de ce qui se passe. Fermons la parenthèse qui souligne l'impossibilité de compter sur l'aide de ses semblables ici en suivant le principe selon lequel on ne dénonce pas.

 

Dans le même ordre d'idée, un chanson pas si ancienne fustigeait le repenti qui obtient une remise de peine en échange d'informations qui vont permettre de mettre fin à des activités criminelles. « Repenti, j'ai trahi ». La trahison est pire que le crime. Pourtant, quand il s'agit de riches qui fraudent ou de parvenus qui veulent vivre comme eux, tous les moyens sont bons et la dénonciation est la bienvenue. En plus, voyez bien, on avait raison. Donc, puisque c'était vrai, on légitime les moyens qu'en d'autres circonstances on trouverait ignobles.

 

Il y a quelques années, le prince Charles avait été piégé par l'enregistrement d'une conversation téléphonique avec sa maîtresse supposée. La presse tabloïd anglaise s'était déchaînée. Cette presse n'existe pas vraiment ici. Les journaux à scandales d'autrefois et la presse « pipole » d'aujourd'hui se contentent de traquer les baisers à la dérobade de couples illégitimes et les gestes malheureux qui dévoilent une partie de l'anatomie des vedettes. Outre Manche, « The Sun » vend un million d'exemplaires chaque jour en flattant les bas instincts de l'humanité, en faisant battre les montagnes, en poussant au crime. Ses concurrents essaient d'en faire autant entraînant une course infâme à l'horreur. On croyait notre beau pays épargné à tout jamais par cette tendance. Pourtant, depuis quelques années, les occurrences se multiplient. Certes, elles ne sont pas quotidiennes ni mensuelles mais tout de même, le délai entre chacune rétrécit.

 

On dira que ce n'est pas pareil. On dira que les Anglais sont friands de regards par les trous de serrures et que ça concerne surtout les frasques de la famille royale ou de quelque vedette tandis qu'ici, n'est-ce-pas, c'est de l'investigation. En effet, il y a, à l'origine, généralement, une solide enquête journalistique. Seulement, pour faire bonne mesure et porter un coup fatal, il importe de sortir de sa manche un atout. On a bien vu que l'affaire Boulin, par exemple, n'a jamais débouché sur quoi que ce soit en bientôt quarante ans. Pourtant, les enquêtes les plus sérieuses ont doublé celle de la police ainsi que l'instruction. Rien ! Pour des affaires autrement moins graves, les choses ont bougé à partir du moment où un journaliste a pu produire un enregistrement. On peut se demander qui possède de tels enregistrements et dans quel but. Il faut comprendre que, désormais, chacun est susceptible d'avoir sa voix enregistrée à la dérobade dans un tiroir ou sur le disque dur d'un ordinateur quelconque. Comme le bacille de la peste, il attend, quelque part, une circonstance favorable, une poussée de chaleur, un rat vecteur qui furète innocemment, et c'est l'épidémie. Les cadavres tombent et il s'en trouve pour suggérer que c'est là le bras d'une justice immanente.

 

Les journalistes qui ont dénoncé les scandales, fourni les enregistrements, ne disent pas autre chose. On peut se demander aussi comment ils procèdent. Ont-ils des correspondants dans les milieux intéressants qui se sentent une vocation frustrée de James Bond et de chevalier blanc, toujours prêts à enclencher le bouton d'un appareil ? Lancent-ils des appels pour trouver ceux qui auraient, dans quelque tiroir, un enregistrement compromettant ? À l'heure des caméras miniatures, des smartphones qui enregistrent et filment, on savait déjà que n'importe quel quidam peut devenir reporter pour peu qu'il se trouve sur les lieux de l'événement, au grand dam des vrais reporters et des photographes de presse. Maintenant, n'importe quel citoyen peut se dire que ces propos peuvent être enregistrés par un ami ou un interlocuteur quelconque et qu'un jour, l'autre, on sortira l'enregistrement et l'utilisera contre soi.

 

On dira – comme chaque fois qu'on éprouve une mauvaise conscience à approuver un comportement douteux – que ça n'est pas pareil. La délation est chose abjecte. Elle a mis en place un système policier et conduit à l'extermination en masse. Les films de gangsters nous font détester celui qui fait tomber le méchant, généralement incarné par un acteur de premier plan. La presse de caniveau fait l'unanimité contre elle, bien que seul secteur à avoir progressé au cours de ces vingt dernières années qui ont vu les vente de journaux sur papier diminuer considérablement. En revanche, on ne doit reculer devant aucun moyen pour abattre le ministre qui cache à l'étranger ses avoirs ou tient des propos tendancieux au cours d'une petite fête entre amis. Pareil quand un riche est espionné par son loufiat ou un proche collaborateur. On dira que là, c'est pour la bonne cause.

 

En fait, comme très souvent, les moyens importent peu, la morale encore moins. Tout dépend du suspect. En passant, on remarquera que la « présomption d'innocence » n'a pas cours dans ce genre d'affaire jetée en pâture à la populace. On la réclame volontiers pour le malfrat pris la main dans le pot de confiture mais pas pour celui dont on croit reconnaître la voix sur un mauvais enregistrement. Peut-être la loi a-t-elle changé mais il n'y a pas si longtemps, au contraire du droit anglo-saxon, les enregistrement n'étaient pas reconnus comme preuves, même s'ils pouvaient aider. Qu'importe. Quand c'est pour la bonne cause, il ne faut reculer devant aucun moyen. Toute la question est de savoir quelle est la bonne cause. On sait que la notion est abstraite et subjective. On sait qu'elle évolue et subit l'influence des modes et des variations d'opinions. Ainsi, la synchronicité entre des affaires crapuleuses et la dénonciation de pratiques dangereuses ou scandaleuses à grande échelle, mis en place par des États, a conduit à créer un nouveau terme : le lanceur d'alerte. Par conséquent, si c'est pour une cause reconnue bonne sur le moment, le délateur passera lui aussi pour un « lanceur d'alerte ». Bien sûr, le risque est de qualifier, inversement, le véritable lanceur d'alerte comme un vulgaire délateur. En attendant, le mal sera fait.

 

Tout de même, il est frappant de constater que les mêmes ont hurlé, il y a peu, lorsqu'on a appris qu'une agence de renseignement d'un pays ami espionne toutes les conversations téléphoniques du monde entier, que les mêmes hurlent lorsqu'on installe des caméras de surveillance mais trouvent tout à fait normal qu'un individu sorte de son tiroir un enregistrement réalisé à l'insu d'une personnalité afin de l'envoyer au cachot. Une telle incohérence qui flotte sur la rumeur ne dit rien qui vaille.