Tout au long de ce blog, j'ai rappelé, chaque fois que l'occasion se présentait, que la crise n'a pas débuté en 2008.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2008/03/30/8532696.html

 

Les personnes nées dès 1958 n'ont, pour ainsi dire, connu que la crise. Les plus anciens étaient trop jeunes pour se rappeler l'abondance des « Trente Glorieuses » de leur enfance. Dès 1974, on nous a parlé de la crise. J'évoque souvent ce dessin de Plantu (alors débutant), qui dénonçait un terme derrière lequel se cachaient tous les dysfonctionnements de notre société. C'était devenu l'explication avancée quand on n'arrivait plus à cerner les problèmes émergents et encore moins leur apporter des solutions. Nous raisonnions – nous raisonnons toujours – selon des schémas qui datent au mieux de la fin de la guerre. Encore – surtout – aujourd'hui, les politiques menées depuis une trentaine d'années ne font que tenter de répondre aux urgences sans prendre la peine de mener une réflexion sur la mutation de notre société. Il est vrai que le système capitaliste produit nombre de personnes et de groupes qui ont tout intérêt à ce que rien ne change et qui presseront le citron jusqu'à la dernière goutte pour profiter jusqu'au bout et priver les autres. Le citron étant souvent le pétrole et autres hydrocarbures sans lesquels nos sociétés ne fonctionneraient pas du tout. C'est un peu la version moderne de « encore une minute monsieur le bourreau ».

 

la crise

La « crise », puisqu'il faut l'appeler par ce nom, a débuté à la faveur de la guerre du Kippour en octobre 1973. L'impossibilité des pays arabes à dominer Israël a conduit les pays arabes non-belligérants à faire pression sur les soutiens de l’État hébreu en suspendant la fourniture de pétrole afin d'obtenir ce que les armes n'avaient obtenu. Les cours du pétrole ont augmenté de 70% en quelques jours ; d'autant plus qu'on trouvait normal, jusque là, de puiser le pétrole sans compter et de le revendre pour trois fois rien. Cette brutale hausse, suivie par le reprise en main de la production par les pays producteurs qui entendaient désormais contrôler le marché, a ébranlé toutes les économies. C'était « la crise » !

 

En fait, comme l'a démontré bien plus tard Naomi Klein, ce premier choc pétrolier a permis aux plus grandes entreprises du monde de procéder à des licenciements, privant ainsi les salariés de revenus et des moyens de s'organiser ensemble. Affaiblis, au lieu de revendiquer des améliorations de leurs conditions, ils devront consacrer toute leur énergie à survivre. Afin de se prémunir des risques d'émeutes de la faim, on aura pris soin d'exiger des États un certain nombre de dispositifs destinés à assurer la survie. En d'autres, termes à clouer le bec aux revendications. Dans le même temps, on aura diffusé des théories économiques fumeuses, inapplicables, mais que les partis politiques conservateurs auront à cœur de vouloir appliquer à tout prix, ne serait-ce que parce qu'elles prennent le contre-pied des politiques teintées de social menées jusqu'alors et qui ont assuré l'expansion et l'abondance.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2006/11/20/3214653.html

 

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2007/08/25/5997859.html

 

Surtout, les concernés ont compris rapidement l'intérêt de politiques qui allaient permettre de reprendre tous les avantages conquis et toute la protection sociale qui permis l'expansion. Dans le même temps, on aura pris soin de favoriser les divertissements, l'esbroufe, les apparences, le culte du corps et le marché des soins corporels qui vont avec, les émotions plutôt que les idées. « On » n'est pas un groupe qui complote dans l'ombre et tire les ficelles. Ce sont autant d'auxiliaires qui agissent dans un sens favorable et que ceux qui ont intérêt vont encourager par le biais d'investissements ciblés ici, de licenciements là, de fondations philanthropiques ailleurs. Une population dont la majeure partie n'a jamais connu que la crise est semblable à ces reclus du mythe de la caverne de Platon qui n'ont jamais connu que les chaînes et la paroi d'un mur sur lequel sont projetées des ombres. On fait avec, et l'on hésite même à s'affranchir des chaînes. Ça s'appelle le conditionnement. Ça devient la résignation dans laquelle nous baignons. Depuis Platon, les chaînes ont changé de nature ainsi que les ombres projetées.

 

Il n'y a pas eu une volonté de créer une crise ni, encore moins, de tirer parti de la situation. Les monarchies pétrolières, ultra-conservatrices, n'ont jamais voulu que les grandes firmes licencient leur personnel.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2007/01/13/3677037.html

 

Personne n'a provoqué les raz-de-marée et autres séismes. N'empêche, certains ont compris plus vite que d'autres que c'étaient là des occasions qu'on n'osait même pas rêver. L'occasion fait le larron. Depuis l'automne 1973, la crise est parsemée de petites crises qui agissent comme autant de piqûres de rappel et font passer l'envie de se révolter. La crise de 2008 n'est qu'un avatar. Les crises locales (crise de l'immobilier chez les « dragons » d'Asie du sud-est, crise grecque, crise argentine, islandaise, turque etc.) agissent comme des avertissements : bientôt votre tour si vous ne vous pliez pas ! On nous rebat les oreilles avec la « théorie des dominos ». On a réactualisé le principe avec « l'effet papillon ». Autant de divagations sur le thème : bientôt votre tour. On trouve une formulation amusante, qui évoque vaguement une sagesse orientale pour s'assurer du résultat. C'est le conditionnement. La pensée unique, théorisée en son temps par la Thatcher, s'est imposée à tous : « il n'y a pas d'alternative !». Toute pensée divergente est repoussée ou, mieux, ringardisée. Le ridicule ne tue pas mais abat durablement. http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2010/06/24/18408754.html

 

Bien sûr, tout comme chaque année en -3, l'anniversaire du début de la crise passe inaperçu ou alors pour évoquer l'aspect militaire ou géopolitique. La mémoire est chose peu développée dans nos sociétés du divertissement et de l'audiovisuel. Fin 1992, une émission d'anthologie commençait par ces paroles : « La crise ? Quelle crise ? » pour finir par ce titre culte : « Vive la crise ! ». On a tout intérêt à ce qu'il en soit ainsi et à ce qu'on ne réfléchisse pas trop, ni sur l'origine de la crise, ni sur des solutions qui remettraient en cause des intérêts particuliers qui convergent fort opportunément. Pour le moment, ces intérêts minoritaires tiennent le bon côté du manche et tiennent les médias. Il n'est pas sûr qu'ils puissent tenir indéfiniment et qu'ils sauront faire face à des milliards d'exclus, d'autant que certains commencent à se doter d'armes et de moyens de propagande.

 

Seulement, la crise et les divers épisodes et autres piqûres de rappel ne font pas que produire des exclus et des précaires. Le chômage de masse est à l'origine d'économies parallèles, mafieuses ou non, qui échappent au contrôle des États, qui ajoutent à l'exploitation des exclus, qui remplit les prisons en les transformant souvent en véritables universités de ce qu'on appelle les « zones de non droit ». Le danger est réel et les fameux « réseaux sociaux » amplifient le phénomène. En se servant du choc pétrolier pour reprendre aux travailleurs les conquêtes sociales, le grand capital a libéré des forces qu'il a parfois soutenues avant qu'elles ne se retournent contre lui. En ce sens, elles séduisent nombre d'exclus mais en asservissent encore plus. Ces forces, une fois libérées, deviennent incontrôlables. Seulement, tout entier préoccupés par les gains immédiats et démesurés, les acteurs de la grande finance internationale et leurs séides ne voient pas le danger. Il est vrai qu'ils ont encore les moyens de s'en prémunir. Ceux qui viendront après n'auront qu'à se débrouiller dans les gravats qu'ils auront laissés.

 

Nous subissons la tyrannie du court-termisme, l'impatience puérile de l'enfant gâté, la cupidité du nanti. Cette logique interdit de regarder ailleurs et de se projeter. C'est elle qui domine. Les programmes de télévision où abondent les émissions infantilisantes, promouvant l'artificiel, les apparences, la sexualité, les marques, façonnent des personnalités préoccupées essentiellement par la satisfaction immédiate du besoin ; besoin qu'on aura pris soin de créer artificiellement, comme le reste. Ainsi, l'on prévient efficacement toute tentation d'imaginer un avenir. Entre les désespérés qui reprennent le slogan « no future » et ceux qui sont à peine plus nantis mais qui ont loisir de se consacrer aux amusements puérils, nous avons une opinion publique qui accompagne l'absence de vision même à moyen terme. Tant qu'il y a des super profits à réaliser, pas de raison pour se projeter dans l'avenir. L'avenir, pour ceux qui profitent, c'est juste bon à faire peur aux braves gens et à les culpabiliser au sujet d'une dette qu'ils n'ont pas contractée mais qu'ils vont laisser à leurs enfants. Bien entendu, les exclus n'ont pas la latitude de se projeter un tant soit peu vu qu'ils ne peuvent que vivre au jour le jour.

 

Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire d'une société qui ait survécu longtemps à l'absence de vision d'avenir et à la hâte de profiter. Des leçons d'Histoire, les Français ont surtout retenu Louis XIV. On a oublié les guerres et la tyrannie pour ne retenir que Versailles et Molière grâce auxquels il savait pouvoir entrer dans la postérité. Des dizaines d'années plus tard, la noblesse strictement encadrée du temps du Roi Soleil, pour servir ses desseins, a voulu reprendre sa primauté. Malmenée par les mouvements populaires du XVIIIième siècle, acculée, elle a cru pouvoir tout reprendre en profitant de l'indécision de Louis XVI. On sait ce qu'il en est advenu. Jamais plus la noblesse n'a retrouvé un rôle de premier plan et le roi l'a payé de sa tête. Si l'Histoire servait à quelque chose, elle pourrait rappeler certains mécanismes mais, justement, on s'interroge sur la réduction du volume d'heures enseignées. Il est vrai que, pour ce que ça servait. L'Histoire repasse les plats, accommodés au goût du jour.

 

En attendant, la crise n'en finit pas. On ne sait même plus laquelle il s'agit. Certains parlent de celle de 2008, d'autres de crises étrangères comme en Grèce, d'autres encore de la crise actuelle que certains affirment terminée. Cette confusion entretient l'angoisse, favorise le stress (dont les humoristes se moquent en évoquant la consommation d'antidépresseurs), crée l'insécurité qui permet d'accepter tous les sacrifices, tous les renoncements pourvu qu'on ait encore un peu de plaisir et d'artifice pour les uns, un salaire et un toit pour les autres, de plus en plus nombreux.

 

Au fait, fin septembre, 306 personnes étaient déjà mortes dans les rues ; soit plus d'un mort par jour depuis le début de l'année. C'est quoi qu'y a marqué sur ton T-shirt ?