Il est plus difficile de désintégrer une croyance qu'un atome

(Albert Einstein) 

 

Le projet de dénoncer les idées reçues ne date d'aujourd'hui. D'autres l'ont fait avant et il n'y pas de raison pour que d'autres, encore, à force d'exaspération, ne se décident à dénoncer à leur tour.

 

Les idées reçues occupent notre quotidien sans nous en rendre compte. On est persuadé que les daltoniens confondent le rouge et le vert et, par conséquent, provoquent des accidents de voitures. Les taureaux sont naturellement excités par le rouge alors qu'ils sont daltoniens. On y revient.

Ceux qui n'ont jamais vu un champ cultivé vous affirmeront que les tournesols, comme leur nom l'indique (vous voyez bien que j'ai raison), tournent leurs fleurs vers le soleil tout au long du jour. Il est vrai que la chose peut s'observer à un moment de la journée et donner raison aux citadins qui se piquent de connaître la nature. La pie est la femelle du corbeau et le crapaud, le mâle de la grenouille.

 

Dans une atmosphère où tout passe par le prisme de l'anti-racisme, on part du postulat que les peuples colonisés autrefois apprenaient « Nos ancêtres les Gaulois » pour aussitôt en rire et dénoncer, au mieux, une absurdité. Boris Vian et son ami Henri Salvador l'ont fait avec talent. Les autres ne sont que des plagiaires. N'empêche, ce postulat sert aujourd'hui pour récuser l'idée qu'un peuple, les Gaulois, occupait à l'origine un territoire qui correspond à la France d'aujourd'hui et que nous en serions les descendants.

 

Le problème, c'est que plus personne n'a appris une telle absurdité. N'empêche, on continue de le croire. Ce sont autant d'idées reçues qui perdurent et sont entretenues de génération en génération. L'été dernier, des études ont paru, qui montrent qu'on peut implanter de faux souvenirs dans la mémoire de soldats. Ils sont, ainsi, persuadés avoir participé à une opération et fournissent même force détails alors que l'opération n'a jamais eu lieu.

 

http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/06/05/des-chercheurs-creent-de-faux-souvenirs-de-guerre-chez-des-soldats/

 

http://www.generation-nt.com/chercheurs-reussissent-implanter-faux-souvenirs-souris-actualite-1766312.htm



Pas besoin de faire des expériences poussées. Il suffit d'interroger n'importe qui sur sa scolarité – particulièrement des personnalités – pour entendre aussitôt la réponse selon laquelle on était dernier et qu'on était toujours au fond de la classe à côté du radiateur. Comme si le radiateur était dans le fond. Ceux qui ont suivi une scolarité dans les préfabriqués, ont connu le poêle à mazout, mais il était devant, pour que le prof ne gèle pas après une journée passée dans ces locaux soi-disant provisoires. Quant à ceux qui étaient dans des classes en dur, ils avaient des radiateurs de chauffage central disposés d'un côté. Qu'importe : « j'étais toujours dans le fond de la classe à côté du radiateur ».

Les instituteurs, eux-mêmes, sont les principaux vecteurs d'idées reçues. Ainsi, pour participer à une ronde où il est question d'un train, le maître va faire un mouvement avec les bras pour imiter les bielles d'une locomotive à vapeur, engin qui a totalement disparu des rails depuis un demi-siècle. Autrement dit, plus aucun enseignant n'a connu les locomotives à vapeur et presque plus personne n'a connu les classes en préfa avec un poêle unique. N'empêche, tout le monde jurera avoir passé sa scolarité à côté du poêle, dans le fond de la classe. C'est un peu comme les adieux de Brel. Tout le monde jure y avoir été alors que la salle de l'Olympia ne contenait qu'un peu plus de 1500 places. Dans une pièce de « boulevard », un personnage triche sur sa date de naissance pour prétendre avoir connu Napoléon et, chaque fois qu'il raconte sa rencontre avec l'empereur, il fournit de nouveaux détails qui forcent l'admiration de son auditoire. L'idée n'est pas neuve. En passant, on peut se demander si les institutrices savent à quoi correspond ce geste qu'ils font avec les bras quand il est question d'un train dans une ronde.

 

De même, tout le monde jurera avoir appris à l'école « nos ancêtres les Gaulois ». Tout le monde jurera que la France s'appelait autrefois la Gaule et qu'elle a été envahie par les méchants Romains et son chef cruel et stupide Jules César. D'où vient que nous fonctionnions autant sur de tels clichés éculés, des idées reçues erronées comme la plupart ? Faut-il croire que les Français sont aussi férus d'Histoire au point de rappeler avec fierté pour les uns, avec dégoût pour les autres, cette origine supposée ? En fait, tous les pays du monde fonctionnent selon ce modèle. Dans l'imaginaire collectif, on trouve une légende fondatrice et embellie, une histoire insignifiante amplifiée par ceux qui la racontent depuis des siècles. On aura soin de choisir un (ou plusieurs) personnage hauts en couleur qui s'est trouvé dans une situation invraisemblable et qui s'en est sorti (ou pas dans le cas de Vercingétorix). C'est particulièrement amusant dans les pays récents et, notamment, en Amérique où les descendants d'Européens revendiquent des histoires de peuples indigènes. Où l'on voit que les descendants des agresseurs se vantent de l'Histoire des ancêtres de leurs victimes.

 

En France, pas plus qu'ailleurs, la population n'est au fait de son Histoire et de l’enchaînement des circonstances qui l'ont constituée. Qu'est-ce qui assure aux Français une telle certitude sur leur supposée origine ? Dans certaines contrées, on le sait, l'oralité joue une grand rôle dans la transmission des connaissances. L'oralité a ceci d'avantageux qu'il ne nécessite pas une démarche de la part de l'apprenant. Par ici, l'oralité n'a pas cours. Si l'on veut apprendre, il faut chercher l'information dans les livres ou, plus récemment, dans les outils audiovisuels et informatiques. Mais il faut faire la démarche. Il y a donc, en France, quelque chose qui permet de s'affranchir de ce préalable et d'accéder directement à l'information. On se doute que tout le monde n'a pas lu de livres d'Histoire ; même de simple vulgarisation. On sait, encore plus, que les jeunes, sitôt affranchis des contraintes scolaires, s'empressent d'oublier ce qu'ils ont appris, voire de le renier. Ça complète, d'ailleurs, le syndrome de la place près du radiateur dans le fond de la classe. Le moyen d'information simple et accessible à tous, c'est Astérix. Tout le monde connaît la page de garde de tous les albums. Même si l'on ne l'a jamais lue, on la voit, on reconnaît les contours de la France d'aujourd'hui et, dans l'inconscient, cette page avec ses noms de régions différents (mais identifiables) apporte une caution de réalisme qui conditionne efficacement le lecteur ; qui, bien sûr, ne cherche pas dans Astérix à apprendre quelque chose. Raison de plus qui renforce la crédibilité des histoires. C'est la même démarche que ceux qui suivaient, autrefois, les jeux radio ou télévisé en se disant qu'ils y apprenaient toujours quelque chose.

 

Les historiens officiels de la fin du 19ième siècle, dans un contexte de luttes d'influence en Europe, ont eu pour tâche d'établir une Histoire officielle afin de consolider une mémoire collective dans laquelle tous les Français, quelque soit leur origine, puissent se reconnaître. D'où la fameuse formule sur « nos ancêtres les Gaulois ». Gaulois étant un jeu de mot de Jules César lui-même qui a écrit un récit de ses hauts fait transalpins où, sa seule préoccupation était de s'attribuer le rôle de stratège ingénieux face à la supériorité des adversaires et à leur connaissance du terrain. Toutes les querelles autour de la situation de la bataille d'Alésia viennent de là. Il fallait, à la fin du 19ième siècle, montrer qu'il a toujours existé un esprit de résistance en France et que les Français ne sont forts que s'ils sont unis.

On sait que la réalité est différente puisque les Celtes (et non les Gaulois) étaient divisés, que les uns étaient alliés aux Germains et que, précisément pour lutter contre ceux-là, les autres n'ont eu d'autre choix que de s'allier aux Romains qui ont poussé leur avantage. Vercingétorix n'a jamais pu unifier les Celtes – pourtant plus nombreux et disposant d'une cavalerie – contre les Romains.

Dans un pays qui s'appelle « France », on pourrait penser que, logiquement, nos ancêtres seraient les Francs. C'est d'ailleurs le cas mais, par anticléricalisme, il ne fallait pas commencer l'histoire de la France avec un roi qui s'est fait baptiser. Donc, Ernest Lavisse et consorts ont monté en épingle l'échec de Vercingétorix dont seuls les spécialistes auraient dû entendre parler. L'historien Gaston Bonheur a eu cette phrase merveilleuse : « Les deux inventions majeures du 19ième siècle sont la machine à coudre et les Gaulois ». C'est ainsi que naissent les idées fausses. C'est ainsi que, de nos jours, on s'appuie sur « nos ancêtres les Gaulois » pour mieux récuser l'assertion et faire passer l'idée que personne, du coup, n'a d'ancêtres gaulois et n'est davantage légitime à occuper le territoire français.

 

Bien sûr, René Gossiny, auteur des histoires d'Astérix ne peut en être tenu pour responsable. Son but était d'amuser les enfants avec les histoires fantastiques d'un petit Gaulois moustachu (autre idée reçue) affublé d'un compagnon monstrueux et stupide, aux cheveux roux, comme il se doit pour un Celte. La bande reprend tous les clichés, tous les poncifs sur les peuples, les régions et les accentue pour les caricaturer. Le but est de faire rire mais, à force, la popularité de la série en a fait un sujet d'études et, rapidement, on a pris les contextes au sérieux. Astérix évolue dans un monde qui a existé et seules ses aventures sont imaginaires. Beaucoup de lecteurs de littérature prennent pour argent comptant les contextes et pensent même « apprendre des choses » en lisant de la fiction. Après tout, c'est ce qui a fait le succès d'Alexandre Dumas et tout le monde est persuadé de la véracité des faits quand interviennent des personnages historiques réels dans un contexte réel.

 

Tous les anachronismes destinés à faire rire prennent une dimension historique tant Astérix est devenu une référence parce qu'il flatte le caractère frondeur des Français d'aujourd'hui. Rappelons que, au départ, il s'agissait de transposer la France gaulliste et la débrouillardise proverbiale des Français pour mieux s'en amuser. Très vite, on a compris que le « village gaulois » d'Astérix symbolisait la résistance de la France à l'impérialisme des États-Unis qui venaient de gagner une guerre mondiale tout comme les Romains qui avaient soumis toute l'Europe et tout le bassin méditerranéen.

 

Idem, pour revenir dans le milieu scolaire, les « lignes » à recopier cent fois n'ont existé que dans une époque trop lointaine pour que les vivants d'aujourd'hui les aient connues. N'empêche, tout le monde jurera, sinon en avoir copié, du moins avoir connu un camarade qui... L'histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu la bête est sûrement le schéma de mémoire collective le plus répandu, le plus efficace et le plus crédible.

 

Donc, parce que tous les Français (et même plus) ont lu Astérix et sa page d'introduction, on part du principe que tout l'enseignement de l'Histoire est contestable afin d'imposer une nouvelle vision de l'Histoire et de culpabiliser la population. Parfois, ça tient à peu de choses.

 

Le dernier Astérix se passe chez les Pictes. On comprend qu'il s'agit des ancêtres des Écossais puisqu'ils portent le kilt (anachronisme et poncif). Beaucoup vont donc penser que, à l'époque d'Astérix, les Celtes de là-haut étaient en jupes. Curieux cette appellation de « pictes » puisque dans l'excellent Astérix chez les Bretons, il est question, avant la fameuse partie de rugby, d'une fanfare de « bardes calédoniens ». Wikipédia ne nous renseigne pas mieux puisqu'ils affirment que

« Les Pictes étaient une confédération de tribus brittoniques vivant dans ce qui est devenu l'Écosse du nord et de l'est, présents avant la conquête de l'île de Bretagne par les Romains et jusqu'au Xe siècle lorsqu'ils se réunirent avec les Gaëls. Ils sont considérés comme étant les descendants des Caledonii et autres tribus identifiées par les Romains ou figurant sur la carte du monde de Ptolémée ».

 

quant aux Calédoniens :

« La Calédonie est l'ancien nom de l'Écosse. C'est la forme française du terme latin Caledonia (utilisé aussi en anglais) qui désignait la partie de l'île de Bretagne au nord du mur d'Hadrien, puis du mur d'Antonin. »

 

« La Calédonie ne fut pas conquise par les Romains malgré l'expédition militaire de Julius Agricola de 82/84, et la victoire des « Mons Graupius », elle ne fait jamais partie de l'Empire romain. (...)

En 122 l'empereur Hadrien vient en Britannia afin de consolider la frontière avec la Calédonie et fait édifier le Mur d'Hadrien.

 

On comprend qu'on préfère se fier aux belles histoires, surtout si elles sont drôles, aux idées reçues, aux poncifs plutôt qu'à des vérités historiques contestées. L'inconscient collectif a besoin de certitudes mêmes erronées.

Par conséquent, on continuera de voir des curés en soutane dans les films et d'affirmer que nos ancêtres étaient bien les Gaulois.

 

 

 

On relira :

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2012/06/03/24406971.html