Il est rare que je fasse état de mes lectures. Pourtant, deux pages du Monde Diplomatique, de ce mois de novembre, sur le Traité transatlantique, méritent qu'on en parle tant elles annoncent ce que sera notre quotidien dans un avenir pas si lointain.

http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/WALLACH/49803

 

Il ne faudra pas dire après qu'on n'a pas vu venir. De quoi est-il question ? Si j'ai bien compris (parce ce que c'est tellement gros que je me le demande), en ce moment même, on discute, dans l'indifférence générale, de règles du jeu qui vont organiser l'économie et qui ont même déjà commencé à faire sentir leurs conséquences. Ainsi, dans deux grandes régions du monde, l'aire Atlantique et l'aire Pacifique, des accords sont discutés entre États afin d'offrir le maximum de latitude aux très grandes entreprises multinationales et transnationales. Si j'ai bien compris, l'idée est de permettre à ces entreprises de faire ce qu'elles veulent, avec les matières premières qu'elles veulent, de les vendre comme elles veulent et au prix qu'elles veulent sans que personne ne puisse intervenir. Par conséquent, toute contestation de la part d'associations environnementalistes, consuméristes et, bien sûr, de syndicats se trouve, au mieux inutile mais, le plus couramment, passible des tribunaux. Même dans le cas où la question est simplement posée de l'impact d'un produit sur la santé ou l'environnement, l'image déplorable que ça laisse, occasionnant un manque à gagner probable, fera l'objet d'une poursuite. Dans ces conditions, il est bien évident que la taxe sur les transactions financières n'a pas de place. Déjà que le gouvernement français de centre-gauche la repousse sans arrêt alors qu'il doit affronter l'impopularité de chaque nouvel impôt ou taxe, on peut penser qu'il joue la montre et anticipe sur la signature de cet accord qui la rendrait impossible.

Comme les nouvelles règles s'imposent aux États quelles que soient leurs législations propres, les tribunaux ne pourront que reconnaître le bien fondé des plaignants et leur donner raison avec ce que cela signifie en termes de dommages et intérêts. Au niveau mondial, on compte en milliards. Il faut comprendre que ce sont les contribuables qui devront délier leurs bourses ou ce qu'il en restera, d'autant que les parties déboutées seront le plus souvent des associations de riverains, de consommateurs et autres citoyens qui, non contents de subir des préjudices, devront encore indemniser leurs auteurs.

Les États émetteurs (ceux où sont décidés les orientations commerciales de ces très grosses entreprises) et les États récepteurs (ceux où leurs activités vont s'exercer) devront accompagner ces stratégies d'entreprises privées sous peine de poursuites. Bien entendu, je n'évoque même pas l'aspect social de ces accords tant ils sont évidents et tant ils ont déjà commencé à être appliqués. Là encore, l'indifférence prévaut et l'on ne mesure les conséquences que lorsqu'il est trop tard. Les salariés détachés sont déjà une réalité sans parler de pseudo-salariés étrangers qui travaillent avec un statut de « stagiaires » sur des chantiers pendant un temps déterminé, qui rentrent dans leur pays pendant que d'autres prennent la place et qui reviennent quand leur tour revient légalement. Légalement, car, encore une fois, tout ceci est, désormais, parfaitement légal. Nous savions que des travailleurs indiens avaient été embauchés par les chantiers navals de Saint-Nazaire, payés au tarif indien, logés dans des baraquements à la mode asiatique et, bien sûr, ne parlant pas un mot de français. Nous avons vu aussi comment les médias ont complaisamment transformé la boutade du commissaire européen Bolkestein sur le plombier polonais afin de discréditer tout discours anti-européen ou, plutôt, défavorable à ces accords internationaux qui méprisent ostensiblement les personnes, leurs conditions de travail et l'environnement. Récemment, la firme Véolia a attaqué l’État Égyptien qui a favorisé des augmentations de salaires et notamment des plus bas.

http://economie.jeuneafrique.com/entreprises/entreprises/btp-a-infrastructures/11868-veolia-assigne-legypte-au-tribunal.html

 

La firme estime qu'elle ne pourra pas réaliser les profits qu'elle avait prévus. On opposera que tout cela n'est que virtuel mais si une grosse entreprise comme Véolia décide de porter l'affaire devant les tribunaux, c'est qu'elle est sure de son fait. Encore une fois, ne parlons même pas de l'étonnement qu'une telle affaire provoque lorsqu'on pense qu'il est dans la logique des choses d'augmenter un salaire quand les affaires marchent bien et surtout quand les salaires sont au niveau égyptien. Tout le monde s'est étonné du jugement du Tribunal de Justice de Galice sur la marée noire qui a souillé les côtes ibériques et même françaises.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/11/13/apres-le-naufrage-et-la-maree-noire-l-equipage-du-prestige-acquitte_3512971_3244.html

 

Aucune importance ! Pas question qu'un pétrolier (qui d'ailleurs a su morceler sa responsabilité en affrétant un bateau battant pavillon d'un pays, navigant avec du personnel cosmopolite, transportant un produit d'un autre pays pour le compte d'une compagnie d'un pays encore différent et d'une compagnie pétrolière d'un pays distinct etc.) paie, même un tout petit peu, pour les conséquences néfastes de sa pollution sur les économies locales. Bien sûr, ne parlons pas des conséquences sur l'environnement qui n'intéressent personne. Citons juste un paragraphe de cet article :

« Pour le président du conseil général de Vendée, département souillé par la marée noire du Prestige, Bruno Retailleau, " cette décision de justice montre à quel point la législation des pays européens se révèle impuissante à briser l'impunité qui prévaut généralement dans les affaires de pollution maritime ". »

Ajoutons que cette « impuissance » est volontaire et consentie, et qu'elle est défendue par la famille politique à laquelle appartient M. Retailleau.

 

Impuissance Indifférence Démission

 

D'où vient cette indifférence ? Là encore, il y a une véritable alliance entre des intérêts pourtant contradictoires. Le discours anti-européen sert parfaitement les intérêts de ceux qui veulent en finir avec les législations de chaque État. Le discours anti-européen a pour conséquence, notamment, de détourner l'attention sur toutes les décisions prises par la Commission et qui s'imposent à nous dans la mesure où, dès qu'on entend parler de « l'Europe », on tourne le bouton. Le Français, râleur comme d'habitude, pense qu'il suffit de se proclamer anti-européen pour régler ses problèmes réels. Nous verrons, dans quelques mois seulement, que l'abstention aux élections européennes en France (et sans doute ailleurs), atteindra des records. L'abstention est devenue le seul moyen d'expression massive pour marquer sa désapprobation (nous y reviendrons). Le problème, c'est que personne n'écoute ce silence pourtant assourdissant (pour reprendre un oxymore devenu courant). Bien mieux, il arrange tout le monde.

 

À y regarder de près, la crise ne date pas d'hier. Dès la fin des années 1990, la plupart des pays européens connaissaient une crise politique et notamment la France (avec la co-habitation) et l'Allemagne incapable de trouver une majorité cohérente. On sait ce qu'il en est advenu à la présidentielle de 2002. Malgré tout, on a intégré 10 nouveaux pays dans l'UE sans avoir résolu ces crises nationales et européenne. À ce jour, elles n'ont toujours pas été réglées et l'UE s'enfonce dans ses contradictions engendrant un mécontentement désormais général. D'où le résultat du référendum de 2005 et le formidable déni de démocratie qui a suivi. Cette confusion, maintenant à son comble, offre toutes les latitudes pour imposer aux États (dont certains sont malades) des réglementations qui priment sur le droits des États souverains.

 

Or, tous ces règlements trans-nationaux, discutés pendant des années dans l'indifférence et en catimini, nourrissent, une fois appliqués, un anti-parlementarisme et un anti-démocratie qui entraînent avec eux des dérives sociétales dont la montée de propos racistes ne sont qu'un des nombreux avatars. Aujourd'hui, le slogan « tous pourris » n'a plus cours (sinon dans les propos de bistrot ou les invectives qui circulent sur Internet). La question n'est plus de savoir si les uns ou les autres profitent de quelques avantages liés à leur statut d'élu ou de ministre. La remarque qui revient le plus souvent, c'est que Pierre ou Paul gouverne, c'est pareil. Rien ne change puisque, de toute façon Pierre ou Paul devra se plier aux exigences des règlements trans-nationaux et supra-nationaux et ne pourra pas appliquer la politique sur laquelle il s'est fait élire. En fait, les gouvernements concernés sont tellement d'accord avec l'idée selon laquelle il faut étouffer dans l’œuf tout désir, de la part des salariés de vouloir sinon améliorer, du moins maintenir leurs conditions de vie et de travail qu'ils sont prêts à tout sacrifier, y compris leur propre pouvoir. Ils ont bien appris leurs leçons contenues dans le manuel de R. Barre.