« Serions-nous devenus ingouvernables ? », demandait le chroniqueur Ivan Levaï avant de citer deux récents sondages qui montrent qu'environ 60 % des Français interrogés ne pensent pas que la droite au pouvoir ferait mieux. Instinctivement, les citoyens comprennent que les décisions importantes ne sont plus les conséquences des élections D'ailleurs, dans ce contexte d'abandon de souveraineté, les citoyens, de manière fort cohérente, se retrouvent avec leur Président de la République quand il use des derniers pouvoirs dont il dispose réellement et notamment en matière de défense et de politique étrangère. D'où sa popularité après l'opération au Mali. Son prédécesseur aussi avait enregistré des succès (qui n'ont pas été consolidés) dans le domaine où on l'attendait le moins mais où il pouvait donner toute la mesure de l'autorité que lui confère sa fonction.

 

Ce n'est pas étonnant de constater que les derniers Présidents de la République française ont été élus, chaque fois, avec moins de voix : le premier parti de France est celui des abstentionnistes. De toute façon, les résultats électoraux ont de moins en moins d'importance puisque les élus n'ont plus d'autre choix que de se conformer à cet arsenal législatif supra-national qui fait litière des lois civilisatrices élaborées au fil des siècles et qui ont fondé les identités nationales. Au passage, remarquons, encore une fois, que le discours combattant la notion « d'identité nationale » rejoint celui des partisans de la dérégulation et des accords trans-nationaux. Inversement, à trop vouloir passer par dessus les exécutifs élus démocratiquement, les très grosses firmes multinationales favorisent un nationalisme et des opinions extrémistes susceptibles de contrecarrer leurs délires d'hégémonie mondiale. En attendant, elles s'appuient sur des forces hostiles dont le discours favorise l'affaiblissement des identités nationales et, partant, sont tout à fait compatibles avec les conventions supra-nationales.

 

Le plus surprenant dans cette affaire, c'est que ces accords, conventions ou quel que soit le nom qu'on leur donne – quand on leur en donne un, c'est à dire quand on parle, autrement dit presque jamais – sont négociés par des plénipotentiaires mandatés par les États eux-mêmes. Leur mandat est (ou devrait être) de défendre leurs pays, les citoyens et contribuables, leurs entreprises locales. Ne parlons même pas, encore une fois de défendre l'environnement, la culture, la santé. On n'en est déjà plus là, malgré les beaux discours sur « l'exception culturelle » et les quelques concessions obtenues qui ne portent pas vraiment à conséquence.

Pour faire bonne mesure, il est prévu, dans ces futurs (ou déjà actuels) accords que, en cas d'infraction à ces règles nouvelles, les États devront payer des pénalités qui se chiffrent en milliards. Et c'est ça qui se négocie en ce moment : la perte de la souveraineté, avalisée par les souverains eux-mêmes et l'acceptation de punitions chaque fois qu'on fera mine de vouloir conserver un peu de pouvoir souverain ! Extraordinaire législation qui prévoit que les victimes doivent indemniser leurs bourreaux. C'est un peu comme si celui qui reçoit un coup de pied au derrière devait indemniser celui qui lui a porté le coup, payer le cirage pour sa chaussure salie, rembourser les vitamines pour l'effort occasionné par le coup porté et payer une campagne pour faire savoir qu'on a mérité le coup de pied, puis embellir l'image de l'agresseur qui a pu être ternie par ce geste violent. Sans compter la douleur et les soins pour le coup reçu.

Or, ces plénipotentiaires négocient en fait l'abandon de souveraineté de leur propre pays. Ils avancent en tenue de sacrifice, la corde au cou, demandant juste qu'elle ne serre encore pas trop. Le plus extraordinaire, c'est qu'ils avancent à l'échafaud d'un pas volontaire. Puisqu'il s'agit d'abandon de souveraineté, on est en droit de penser que, logiquement, les chefs des exécutifs nationaux allaient, tout simplement, rejeter l'idée même d'une telle démarche ; ne serait-ce que pour sauver leur amour propre et leur dignité. Il faut croire qu'ils n'en ont plus ou, plutôt, que la force de persuasion des théories libéralistes de Milton Friedman, répandues en France par Barre, est telle qu'ils y souscrivent sans autre considération. Comment pourrait-il en être autrement si l'on considère que les médias sont entièrement dévolus à ces théories ; ne serait-ce que parce qu'ils sont entre les mains d'entreprises qui, si elle ne sont pas parmi les plus grosses capables de faire plier les États, du moins, aspirent-elles à le devenir ?

 

La « règle d'or » concernant les budgets des États membres de l'Union Européenne est, pour le moment, l'abandon de souveraineté le plus visible. On s'est aperçu, ces derniers jours, que la Commission Européenne tance désormais l’Allemagne parce que ses produits s'exportent trop bien et, donc, portent préjudice aux autres. Ça doit être un aspect méconnu du dogme de la « concurrence libre et non-faussée ».

http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20131107trib000794584/excedents-allemands-pourquoi-la-commission-europeenne-fait-volte-face.html

 

Dans le passé, nous avions déjà vu que les Britanniques, fers de lance de l'ultralibéralisme et opposants vigoureux à tout ce qui contraint les fabricants – notamment en termes de normes sanitaires, environnementales, sociales –, obtenir que le chocolat pourrait contenir autre chose que du cacao. D'une manière générale, la Commission Européenne tente (pour le moment en vain) de faire sauter la traçabilité sur les produits alimentaires. Défense d'indiquer qu'un aliment contient des produits chimiques ou génétiquement modifiés. Défense d'indiquer la provenance. Concrètement, pas question de mettre un emblème tricolore sur un aliment, des fois que les consommateurs l'achèteraient en pensant qu'il est de meilleure qualité. Alors que les drapeau britannique est probablement le plus connu au monde, qu'il s'impose sur les cartables et trousses d'écoliers, les t-shirts, personne n'achèterait un aliment sur lequel il figure. La CE voudrait que tout soit vaguement estampillé « made in Europe ». Déjà, sur nombre de pots de miel, on trouve la mention « mélange de miels originaires et non-originaires de la CE ». On comprend qu'une telle mention légale dissuade les consommateurs. Il n'y a, en effet, aucune information.

 

Nous pouvons avancer une autre explication à cette démission. Au cours d'une conférence (voir article précédent) où ils présentaient leur dernier travail, les sociologues Pinçon et Charlot ont fait remarquer les accointances qui existent au plus haut niveau entre les intérêts des très grosses entreprises et un certain nombre de décideurs politiques. Autorité incontestée en la matière, Michel Pinçon rappelait qu'au cours du fameux dîner au Fouquet's, après sa victoire, M. Sarkozy avait, autour de lui, plus de patrons – pardon : d'entrepreneurs – que de politiciens. De même, ils ont fait remarquer les liens qui unissent l'actuel Ministre de l’Économie au patron de Peugeot. On comprend mieux que, alors que les caisses sont toujours vides et qu'on cherche de l'argent par tous les moyens, le ministère propose une aide exceptionnelle à une entreprise automobile qui a accumulé les erreurs stratégiques et qui, selon les dures lois de Friedman et Barre, devrait tout simplement disparaître comme vont disparaître les fabricants de pneus étrangers ; pour rester dans le domaine de l'automobile. Car, les accords qui sont discutés dans notre dos prévoient bien des profits mirobolants et des rendements d'action à deux chiffres mais, en cas de problème, ce seront les États qui devront payer les pertes.

 

Nous ne sommes qu'au début de ce processus consistant à retirer tout pouvoir aux États, à contourner les aléas de la démocratie et à laisser le champ libre aux plus grosses entreprises mondiales en mesure, par ailleurs de contrôler les médias (donc l'opinion et la pensée), d'imposer leurs règles. Car, ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas d'abolir le droit voté par les parlements nationaux mais d'outrepasser ces droits et de les remplacer par un autre qui s'apparente à la loi du plus fort. Ils peuvent compter sur l'appui de toutes les économies parallèles, souterraines et quelle qu'en soit la taille ou la forme. Or, ces économies se développent précisément grâce à la crise et grâce aux contraintes budgétaires imposées par les instances supra-nationales et qui contraignent à rogner sur les dépenses des États. C'est un des aspects de ces nouvelles règles du jeu. Nous ne sommes qu'au début de ce processus qui a de bonnes chances d'aboutir en raison, notamment, de la surpopulation. Sur le nombre (nous marchons allègrement vers les 8 milliards d'ici la fin de la décennie), il s'en trouvera, forcément, assez pour approuver, surtout si l'information va dans ce sens. Un sursaut est très improbable. Cela fait très longtemps que le mécontentement gronde, que, de temps en temps, une explosion se produit ou que des mouvements populaires émergent. Chaque fois, ils ont été suivis par l'élection de chambres conservatrices qui accompagnent avec zèle l'abandon de la souveraineté et, partant, l'étiolement de la démocratie. En revanche, le système est tout à fait en capacité de s'emballer et de s'auto-détruire. En attendant, il fera de nombreuses victimes qui seront aussitôt effacées par la réussite de quelques individualités montées en épingle.