Toutes les préoccupations, tous les arguments entendus depuis une semaine ne sont que diversion et pas seulement pour faire oublier l'impopularité de l'exécutif et pour tenter de le relancer avec une vraie réforme, qui ne mange pas de pain et qui devrait plaire dans la mesure où l'on annonce avec tambour et trompette que ça coûtera moins cher. Si la classe politique, si les élus de terrain se sont mobilisés, le sujet passe au-dessus des préoccupations des Français qui, comme tous les habitants de tous les grands pays, ne connaissent que peu la géographie de leur pays. Des régions à l'identité peu connue (Bourgogne, Champagne, Picardie, Poitou-Charente etc. et surtout Centre) préoccupent à peine leurs habitants alors, à plus forte raison ceux qui vivent loin. Sur la toile circulent des cartes qui montrent comment on voit le reste de la France depuis Paris, Marseille ou la Bretagne. C'est drôle mais même pas exagéré. Tout le monde a pu constater que, depuis Marseille, le Nord commence au-dessus d'Avignon et qu'au-delà de Paris, on s'étend un vaste continent menaçant et aux contours mal définis.

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La principale diversion, à notre sens, c'est de constituer un écran de fumée destiné à nous faire oublier l'essentiel. À partir d'une idée qu'on peut même trouver bonne, on aboutit au résultat tendant à éloigner, un peu plus, le citoyen des décisions qui le concernent ; tout en clamant le contraire.

Après tout, la construction européenne partait aussi d'une bonne idée. On voit où nous en sommes aujourd'hui et le court débat, à l'occasion des élections au Parlement, l'a bien souligné. En constituant des grandes régions (soi disant de taille européenne), on éloigne la majorité de la population du lieu où se prennent les décisions. Avec le Département, on a un site unique où sont centralisés les services publics de proximité, notamment concernant les routes et l'aide sociale. Concernant les routes, que n'avait-on entendu, il y a quelques années, pour réclamer que leur entretien soit confié au plus près, à des cadres et du personnel qui connaît bien le terrain ; au lien de Paris ou des délégations régionales ! Tout ça tombe à l'eau sans aucun souci. Pour l'aide sociale, on frémit à l'idée qu'il faudra parfois se déplacer à plusieurs centaines de kilomètres pour consulter ou faire aboutir un dossier délicat ou urgent. Parlant d'urgence, on en profitera pour regrouper aussi les hôpitaux et les maternités... On nous dira qu'il faudra encourager la médecine de ville et les transferts par hélicoptères mais on nous dit ça depuis plus de dix ans. Ce dispositif complétera la casse de la Sécurité sociale qui est préparée en ce moment même.

 

Dans la foulée, le Ministre, Vallini annonce que les communes devront se regrouper et que les intercommunalités devront se faire sur la base de 20 000 habitants minimum, au lieu de 5 000 à l'heure actuelle. On n'y prête pas garde, tout occupés que nous sommes par ces nouvelles régions (et il y a de quoi) et le nom qu'on va leur donner. Pendant ce temps, imperceptiblement, nos communes vont disparaître et nos départements se vider de leur substance. C'est bien d'en faire une assemblée des intercommunalités. Nous le réclamons depuis longtemps. Quand on voit qu'au bout du compte, les citoyens sont tenus à l'écart et n'ont plus de référent de proximité, on se dit qu'il y a là une dérive dangereuse et que la démocratie court un grand danger.

 

Dans les faits, quand on vote pour élire son Conseil municipal, on s'attend à pouvoir rencontrer ses élus et leur exposer des cas concrets de la vie quotidienne. Désormais, la plupart des services qu'on utilise au jour le jour relève de l'intercommunalité et ses membres ne sont pas à l'écoute, trop occupés par des sujets sérieux et par l'équilibre du budget. Quand on vote pour élire son Conseil Général, on attend des services qui dépassent le ressort de la Commune et qui concernent tout le monde dans le Département. On confond ces services avec ceux de la Préfecture qui en avait la charge avant les lois de décentralisation. N'importe, ces services sont identifiés et réclamés par la population. Désormais, tout se fera dans les Hôtels de Région, à l'abri derrière les marbres, la pierre et le verre. Quand les service étaient répartis entre Régions et Départements (même de façon imparfaite mais on pourrait corriger), il y avait une hiérarchie dans les besoins à satisfaire. À l'avenir, il y aura une nouvelle centralisation au niveau Régional qui n'aura rien à envier en lourdeur et en éloignement à la centralisation parisienne. Enfin, quand on élit son député, son Président de la République, on s'attend à voir mise en place une politique annoncée au cours de la campagne. Désormais, quoi qu'il arrive, cette politique doit obtenir l'aval de l'Union Européenne. Ainsi, quoi qu'il arrive, la souveraineté des citoyens se voit invalidée par les décisions supranationales de l'UE. À chaque niveau, le citoyen se trouve écarté des décisions qui le concernent. Il ne faut pas croire qu'il ne s'en rend pas compte. L'abstention est là pour le prouver : «  à quoi bon puisque c'est toujours la même chose ? ». Ce n'est pas un hasard si l'UE favorise, depuis des lustres, la régionalisation afin de noyauter les États-nations et de trouver en face d'eux, des roitelets de moindre envergure pour leur imposer leurs choix.

 

Quant à l'UE, ses décisions vont toutes dans le même sens, celui de servir les intérêts particuliers des grandes entreprises multinationales et la grande finance. Avec des assemblées régionales qui ne seront plus tout à fait constitués d'élus locaux ni à la hauteur des enjeux européens, l'UE aura, un peu plus les coudées franches pour imposer son uniformisation et briser les terroirs. D'autant plus que si le Parlement européen voit ses pouvoirs augmenter, il demeure à l'écart de toutes les grandes décisions. Il n'est, pour s'en convaincre, que de voir comment sera désigné le prochain Président de la Commission Européenne, soi-disant issu de la formation majoritaire au Parlement européen. Il suffira d'un chef d’État pour s'opposer à une loi ou une décision du Parlement pour faire tout capoter. On a eu le précédent de 1994 et le Royaume Uni bloquera tout choix qui ne lui convient pas, quand bien même 500 millions d'électeurs le voudraient.

En clair, sous couvert d'efficacité, de recherche d'économies d'échelles, de « taille européenne » et autres fadaises, on éloigne un peu plus les citoyens des prises de décisions tout en les privant de leur souveraineté au profit d'entités comme l'intercommunalité, la Région et l'UE. Et quand le TAFTA sera signé, il n'y aura plus rien à faire.

 

En marge de cette réforme territoriale, on voit se dessiner une France de grandes villes avec quelques métropoles dotées de pouvoirs qui se substituent à ceux des Conseils municipaux dont on peut penser qu'ils subiront, à terme, le même sort que les Conseils Généraux avec cette réforme. Le territoire sera occupé sur ce qui reste par des communes dortoirs où ceux qui pourront ou voudront viendront habiter afin d'échapper à la promiscuité induite par l'urbanisation et ces villes démesurées qui, elles aussi, auront « la taille européenne ».

 

Pour terminer, remarquons qu'il n'aura pas fallu quatre jours pour que cette proposition annoncée lundi 2 juin en début de nuit fasse l'unanimité contre elle. Ça paraît logique. Surtout, c'est extrêmement grave. Ça signifie que, désormais, tout ce que propose l'exécutif est rejeté par l'opinion publique et la classe politico-médiatique. Il y a deux explications. Soit, il s'agit d'une usure d'un pouvoir, pourtant récent, qui provoque le rejet systématique. Soit, l’exécutif est incapable de faire une proposition un tant soit peu sérieuse et utile à la population. Dans les deux cas, ça pose problème. Nous vivons une crise de régime dont on ignore l'issue.

 

On lira l'excellente analyse de Gyges sur une précédente série d'articles sur le sujet :

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2014/02/18/29247300.html#c61888626