Et voilà ! Nous avons une nouvelle carte des régions. Youpi !

Première surprise, on nous avait dit qu'il n'y en aurait plus que 12 pour faire comme les autres pays d'Europe. Quels autres au fait ? Au Royaume Uni, il y en a quatre grandes qui prennent le nom de « nations » et ont chacune une équipe nationale dans les sports collectifs. En Allemagne, il y a seize länder (pays). En Italie, il y en a vingt. En Espagne, il y en a 17. En fait, il y aura (pour le moment) 14 régions en France.

On a l'impression que ce nombre est un compromis à la Hollande entre ceux qui en voulaient 12 et le nombre actuel. On aurait pu tout aussi bien en avoir 15 ou 20, tant le découpage paraît absurde. Nous y reviendrons. Disons que 20 aurait été improbable car il s'exposait à la critique du genre « beaucoup de bruit pour rien ».

 

L'idée qui a présidé ce choix est, officiellement, de constituer des régions de « taille européenne ». Encore une fois, on s'étonne de cet argument quand on voit les autres régions dans les autres pays. Si l'on prend le premier cité plus haut, quel rapport entre la taille de l'Angleterre et celle de l'Irlande du Nord ? Il est vrai que le Royaume Uni est si peu européen. Que dire de l'Allemagne où se côtoient de grandes régions comme la Bavière et des villes-États comme Brème ou Hambourg ? Il est vrai que l'Allemagne est une fédération. Le problème ne se pose pas dans les mêmes termes. En Espagne, on voit des Autonomies telles que Murcie ou la Rioja formées d'un seul département (appelé « province ») et d'immenses régions au caractère bien affirmé comme l'Andalousie et la Catalogne. Tout ça pour dire que l'argument de la taille ne tient pas la route mais il a obnubilé les technocrates qui nous gouvernent et les fonctionnaires arc-boutés sur leurs schémas appris dans les écoles d'administration.

Un coup d’œil sur la carte nous montre que la méthode retenue consiste exclusivement à réunir deux régions actuelles et regarder ce que ça donne. « Il fallait faire vite » assène M. Vallini, secrétaire d’État à la Réforme territoriale. Pourquoi faire vite, au fait ? Encore une question qui restera sans réponse à moins de constater qu'on a confondu vitesse et précipitation. Ce n'est pas la seule confusion dans cette affaire, d'autant qu'on a repoussé les élections régionales afin de mettre en place la réforme. Là, ce n'est plus de la confusion mais de la contradiction. Ce n'est pas la seule non plus dans cette affaire.

 

Interrogé par M. Patrick Cohen d'Inter, le Ministre se plaît à affirmer qu'il y aura concertation. On se demande alors pourquoi on a planché sur cette réforme. En général, on se concerte avant de proposer, une fois qu'on a trouvé les compromis et la formule la moins mauvaise. Or, à chaque question précise qui lui a été posée, à chaque question technique, il répond « ça, ça ne sera pas possible ». La question qui revient dans ce dossier, c'est la possibilité pour des départements de demander leur rattachement à telle ou telle autre région. Eh bien, justement, « ça, ça ne sera pas possible ». À partir de là, on se demande sur quoi portera la concertation puisque l'essentiel n'est pas négociable.

http://www.franceinter.fr/emission-le-79-andre-vallini-le-decoupage-ideal-nexiste-pas-il-fallait-bien-trancher

 

Mardi 3 juin, le matin, quelques heures après l'annonce, en début de nuit, de cette proposition, les commentateurs s'étouffent en voyant la Champagne réunie à la Picardie et, surtout, le Limousin, le Centre et Poitou-Charente ensemble. Quel rapport entre Chartres, La Rochelle et Brive, déjà en terre de rugby ? Où sera le chef-lieu ? À Orléans, à Poitiers, à Limoges ? Quelle que soit la décision, on aura des départements entiers situés à plusieurs centaines de kilomètres du chef-lieu de Région.

Pour Champagne et Picardie, on a l'impression qu'elles sont regroupées parce qu'on n'a rien à craindre d'une contestation identitaire, vu que la conscience régionale est nulle dans ces régions. Jean-Edern Hallier qui conduisait une liste régionaliste aux premières élections européennes de 1979 le dénonçait déjà. Rien n'a changé depuis. Pour cette bande centrale, on a surtout l'impression d'un fourre-tout constitué avec tous ceux qu'on ne savait pas où mettre. On ne savait pas quoi faire pour, au moins, deux raisons. D'abord parce que les technocrates qui ont travaillé sur le sujet ignorent l'histoire, la géographie et les terroirs ; sauf pour passer les concours mais ils n'ont aucune idée de la réalité concrète de ce qu'ils apprennent. Ils pensent que ces matières ont été inventées juste pour faire des épreuves d'examens. Ensuite et surtout parce qu'on s'est interdit de démanteler les Régions existantes et de demander leur avis aux Départements concernés. Il est vrai que, comme l'autre logique qui préside cette réforme est la suppression des Départements, on n'allait pas les consulter et prouver ainsi leur utilité dans la démocratie de proximité. Pourtant, il est facile de constater une continuité entre les départements du val de Loire (et de ses affluents) et de former une région cohérente. Pour les départements de la façade atlantique, on pouvait, selon les réalités sur le terrain, déterminer s'ils doivent rejoindre l'Aquitaine ou la Bretagne. Parlant de cohérence ligérienne, comment expliquer que le Bourbonnais (département de l'Allier), soit rattaché à une région qui comporte les villes de Grenoble, Valence, les Cévennes, le Cantal ? Comment leur expliquer qu'ils devront établir leurs dossiers administratifs à Lyon et non plus à Clermont-Ferrand, ce qui était déjà absurde ?

Bien sûr, ces démonstrations ne sauraient dissimuler l'épineux sujet de la Loire-Atlantique. Tout le monde réclame son rattachement à la Bretagne. Le Conseil Général a voté une motion en ce sens mais il n'en sera rien alors qu'il y a coïncidence entre les élus et la population. On peut même penser, raisonnablement, que c'est à cause de ce département qu'il a été décidé de ne pas toucher à l'intégrité des Régions actuelles afin de ne pas donner d'idées aux autres. Donc, cette Région des plus artificielles, regroupant l'Anjou, une partie de la Bretagne, du Maine, du Poitou et même de l'Orléanais va perdurer en dépit du bon sens. En plus, réjouissons-nous pour eux, ils auront un aéroport international pour permettre à des millions de touristes d'observer cette incongruité. On n'a pas fini d'en entendre parler et de commenter les manifestations.

 

Comme l'a souligné également le géographe Hervé Le Bras, c'est la même logique qui a guidé les fonctionnaires lorsque la Révolution a créé les Départements. Il fallait rompre avec l'Histoire, donc avec l'ancien régime. Par conséquent, on a privilégié les regroupements géographiques et donné des noms géographiques pour en finir avec les appellation historiques. On remarque que cette logique a permis à nombre de pays du monde, constitués un peu artificiellement, de se doter d'un nom et, partant, d'exister. C'est ce qui s'est passé en Afrique au moment de la colonisation. On a séparé les membres de mêmes ethnies en différentes régions ou cercles et, au moment de l'indépendance, ces ethnies se sont trouvées divisées et regroupées avec des ethnies ennemies ou incompatibles. C'est la source de nombreuse guerres depuis soixante ans.

http://www.paroles.net/tiken-jah-fakoly/paroles-plus-rien-ne-m-etonne

 

Bien sûr, on ne se fera pas la guerre entre Régions françaises mais il y aura toujours des tensions et des absurdités qu'on découvrira à l'occasion. Est-ce que le rattachement de la capitale des ducs de Bretagne, Nantes, à une autre région empêchera la Région Bretagne de réclamer son autonomie du pouvoir central républicain ? C'est enfantin que de l'imaginer.

 

Le géographe Hervé Le Bras s'étonnait sur la même antenne, face au Ministre, que les nouvelles régions ne tiennent pas compte des nouvelles métropoles décidées par une loi votée récemment. Au moins, les anciennes Régions s'étaient accompagnées de l'émergence de « métropoles d'équilibre » (déjà le même terme) pour tenter d'alléger la centralisation française et donner aux Régions des chefs-lieux dignes de cette fonction.

 

Officieusement, on peut penser que le Président, au plus bas de la popularité et suivant deux échecs électoraux a imposé cette diversion, relayé en cela par les médias et les humoristes qui ne cessent, depuis des années, de fustiger ce qu'ils appellent « le mille-feuilles administratif » en prenant bien soin de rappeler au grand public qui n'y connaît rien, qu'il paye des impôts à chaque fois. Comme ça, on est sûr de se mettre la population de son côté.

 

Certains se demandent quels noms vont surgir de ces regroupements. En son temps, Georges Frêche avait proposé de nommer sa Région Languedoc-Roussillon, « Septimanie ». On lui avait ri au nez. En plus, c'est un nom « historique » donc disqualifié. Bien avant, le Nord-Pas-de-Calais avait voté pour s'appeler « les Hauts-de-France », jugeant que « nord » était péjoratif. Ça n'a jamais été validé par le Journal Officiel et un récent film à succès à valorisé le « Nord ». Gageons qu'un roitelet exigera que son Département obtienne une mention dans l'appellation officielle. C'est ce qu'avait fait Jacques Médecin en obtenant qu'on ajoute « Alpes » à « Provence-Côte-d'Azur ». Il avait en tête d'exiger, à terme, un séparation des départements des Alpes du sud en une nouvelle région dont Nice aurait été le chef-lieu et lui, le chef tout-court face à Gaston Defferre à Marseille...

 

Pendant qu'on nous amuse avec ces querelles, on détourne l'attention du public des vrais enjeux qui sont ceux de la démocratie de proximité.