31 juillet 2014, Dominique Paganelli, l’auteur du livre sur Villain, l’assassin de Jaurès résume son ouvrage. Je cite de mémoire. Emprisonné pendant les quatre ans de guerre, il ne prend donc pas part aux combats et est jugé en 1919. Le jury l’acquitte. Dans l’euphorie qui succède à la victoire, les jurés ont absout le meurtrier de celui qui, par son action, aurait pu priver la France de cette victoire chèrement payée. Un an après la fin des horreurs, on les avait oubliés ; du moins collectivement car, ceux qui avaient un tué parmi leurs proches ou, pire, un mutilé ou un gazé ne pouvaient pas effacer ce souvenir atroce.

Cent ans plus tard, il semble que la boue et le sang ont bien séché. La première guerre mondiale rejoint Marignan et Marengo, Alésia et Waterloo. Tout au plus, c’est un gros morceau d’Histoire à se taper au collège mais, après tout, dans la mentalité des ados contemporains, ça n’est qu’un passage obligé, une matière et il faut faire avec. Depuis plusieurs mois, on nous rebat les oreilles avec ce centenaire. Le 14 juillet dernier a marqué le premier temps fort : défilé sur les Champs-Elysées en uniformes d’époque. Déjà, ça choque un peu. En 1968, à l’occasion du cinquantenaire de la fin du massacre, le Général De Gaulle avait déjà présidé un défilé en uniformes d’époque. C’était normal puisque nous étions le 11 novembre, date de l’armistice. Quarante six ans plus tard, on décide de le faire le 14 juillet. Quel rapport entre la fête nationale et le début de la guerre ? Personne ne répond car la question n’intéresse pas et gêne.

14 juillet 2014, après le défilé parisien, on a exposé des taxis de la Marne, les badauds se faisaient photographier devant tandis que le jardin des Tuileries était envahi de personnes de tous âges et de tous sexes en costumes d’époque. Le ridicule ne tue pas. Mieux, il amuse et, finalement, vaut mieux que l’expression de l’intelligence qui aurait voulu que la commémoration du début de la première  guerre mondiale soit l’occasion de débats, d’expositions, de films, sur les origines des guerres, les moyens de les éviter ainsi que quelques évocations des horreurs, de la boue des tranchées qui, concrètement, faisait que les soldats étaient trempés en permanence avec leurs brodequins gorgés d’eau et les tissus qui ne séchaient jamais. Rien que ça devrait faire passer l’envie de faire la fête loin des cimetières plantés de croix blanches. Il faut avoir vu – ne serait-ce qu’une fois – une voiture de location, avec le volant à droite, stationner devant un cimetière sur lequel flotte le drapeau néo-zélandais. C’est une image qui ne vous quitte plus et qui occulte toutes les autres, particulièrement ces réjouissances insensées.

D’autres seront plus sensibles aux mutilés, aux « gueules cassées ». Justement, on a rappelé, récemment, l’origine de la Loterie Nationale. Les associations de mutilés ont eu idée d’acheter des billets entiers de la Loterie Nationale et de les revendre par dixièmes – donc moins chers et accessibles à tous – aux joueurs. Le bénéfice a permis de soigner ces mutilés de la face. Ces mutilations étaient atroces : nez, yeux, oreilles arrachés ; maxillaires inférieurs absents ; moitiés du visage broyé ou mutilé ; boites crâniennes ouvertes.  Ces corps gisaient dans des hôpitaux où régnait une odeur pestilentielle. Les blessés étaient soignés par des infirmières – souvent des bonnes sœurs – qui faisaient montre d’un courage et d’un dévouement exceptionnels. On ne dira pas un mot sur elles ni sur les hommes qu’elles voyaient tous les jours et dont elles essayaient d’apaiser les souffrances. Encore aujourd’hui, « les Gueules cassées » détiennent un pourcentage de la Française des Jeux. C’est que, des mutilés de guerre, il y en a toujours et ils sont, comme après l’armistice de 1918, la mauvaise conscience d’une France qui veut se réjouir. Il faut croire que l’esprit des jurés qui ont acquitté Villain retrouve toute sa vigueur,  relayé par les médias d’aujourd’hui tout entiers préoccupés d’entretenir la superficialité – ainsi que l’annonçait Aldous Huxley dans « Le Meilleur des mondes » – afin de maintenir le cerveau disponible pour des achats inutiles.

Ce centenaire, tel qu’il est célébré, est une insulte à tous les soldats morts, au Poilus, aux fusillés pour l’exemple, aux mutilés, aux gueules cassées, aux femmes qui ont porté le deuil ou ont accompagné la souffrance des blessés.