Parfois, l'on entend des propos du genre : « les Français », « les consommateurs ». On en parle comme s'il s'agissait d'un corps homogène doué d'une intelligence unique qui induit un comportement unique et pensé comme un seul homme.

 

Ainsi, on a pu entendre, lors des élections de 1988 qui ont vu la victoire de Mitterrand à la présidentielle, suivi d'élections générales qui ne lui ont pas apporté la majorité nécessaire pour mener à bien la politique pour laquelle il venait d'être réélu : « Les Français ont très bien voté (…) : ils ont voulu Mitterrand président mais sans lui donner un chèque en blanc ».

 

Il est bien évident que les électeurs ne se sont pas concertés en se disant : nous allons faire en sorte qu'il soit réélu largement mais que les autres soient assez peu nombreux pour que leurs forces s'annulent. Simplement, pour un seul homme occupant la fonction unique et suprême, une majorité d'électeurs a pensé que le vieux ferait bien l'affaire à cause de son expérience et de la médiocrité des autres favoris. En revanche, lorsqu'il s'est agi d'élire son député, on choisi, avec les mêmes critères et là, ce n'était pas forcément un candidat socialiste qui remplissait les conditions.

 

On entend plus souvent : « Les consommateurs sont prêts à payer plus cher pour avoir des produits de qualité (sous-entendu français) ». En effet, ceux qui travaillent, qui ont un salaire correct (parfois sans plus), qui ont la sécurité de l'emploi ou l'espoir de le garder, utilisent leurs revenus à bon escient. C'est fait pour ça, non ? Donc, ils achètent des bons produits. Certains sont même fiers de dire aux autres que eux, ils peuvent se payer tel ou tel bien de consommation ou d'équipement. Ce ne sont pas forcément les plus aisés. Les autres, eh bien, ils doivent se rabattre sur les produits bon marché voire sur les produits pas chers et de qualité moindre. Des études ont montré qu'ils sont souvent perdants à ce jeu-là puisqu'ils doivent les renouveler plus souvent. Seulement voilà, ils ne peuvent pas investir d'un seul coup et le renouvellement agit, en fait, comme un achat à crédit*. C'est à dire, également, qu'il faut y ajouter l'équivalent du coût du crédit. Ils le font d'autant plus volontiers que, à chaque fois, ils rachètent un produit neuf. Seulement, tout ça n'est pas décidé, n'est pas programmé, ne résulte pas d'une conscience collective mais des nécessités et des moyens de tout un chacun.

 

Depuis quelques temps, on entend qu'il y a un risque de déflation. On nous explique alors que, la déflation fait que les consommateurs diffèrent leurs achats car ils spéculent sur une baisse à venir. Fort bien, sauf que ça concerne les gros investissements, ceux-là même qui sont peu touchés par la déflation. Pour les achats courants, les consommateurs achètent quand ils ont besoin. Un exemple : la nourriture. Si l'on a besoin d'un kilo de pêches, on ne va pas attendre un mois en se disant que le coût sera moindre. On a besoin de manger tous les jours et la baisse des prix est bienvenue pour les petits revenus qui ne savent même pas ce qu'est la déflation et s'en fichent pas mal d'ailleurs. S'ils ont le choix entre un produit qu'ils achètent habituellement et un autre à peu près équivalent mais dont le prix vient de baisser, certes ils vont se tourner vers ce dernier. Sinon, ils continueront à payer le premier. Tant mieux s'il baisse. Tant pis s'il augmente. De toute façon, ils en ont besoin. Tant mieux si les prix de l'huile, de la farine, du lait, des pommes de terre baissent. S'ils augmentent, il faudra en passer par là et ce sera un autre poste de dépenses qui sera sacrifié. En aucun cas, « les consommateurs » ne vont spéculer à la baisse pour les produits de consommation courante**. On croit toujours que les autres pensent de la même façon que soi-même. Tous les consommateurs ne sont pas tordus au point de spéculer au jour le jour sur les produits de consommation courante. Par conséquent, ce raisonnement est tout à fait spécieux. Il montre que ceux qui l'expriment ne connaissent pas les difficultés pour faire les provisions courantes (ou très peu) et utilisent, comme beaucoup de politiques, les consommateurs les plus démunis comme des variables d'ajustement dans des raisonnements de théorie économique. On pourrait dire plus vulgairement que les personnes du bas peuple sont considérés comme des pions qu'on manœuvre à sa guise selon ses besoins. Le problème, c'est que les revenus insuffisants ne sont pas une théorie mais une réalité difficile à gérer pour beaucoup de ménages.

 

Dans ces conditions, pas étonnant qu'ils se déplacent de moins en moins pour aller voter pour des arrogants, que leurs enfants préfèrent rêver devant des vêtements et des chaussures de marque ou louer des DVD stupides plutôt que de s'intéresser à la politique.

 

De plus, les personnes qui écoutent de tels raisonnements ont le sentiment, avéré d'ailleurs, qu'ils ne sont pas concernés. Ils n'ont pas accès aux produits qu'ils sont sensés être prêts à payer plus cher. Quand bien même, ils ne pourraient pas se les payer. Alors,quand ils entendent des commentateurs, des experts, parler en leur nom et revendiquer pour eux des prix plus élevés pour faire marcher les entreprises françaises (qui licencient et qui polluent) ou pour lutter contre la déflation, ils se sentent parfois culpabilisés mais surtout, ils se sentent méprisés et rejetés. L'exclusion, ça commence parfois très simplement ou insidieusement.

 

Le collectif n'existe pas en soi. C'est une agrégation d'individualités avec chacune son caractère propre et ses besoins propres. Vu que la population augmente, le nombre d'individualités qui forment chacun des collectifs augmente aussi. Partant, augmentent également les différences et la difficulté de les mettre ensemble. Forcément, il devient encore plus difficile d'énoncer des généralités sur tel ou tel autre collectif. Paradoxalement, la tentation est grande de traiter de collectifs de plus en plus importants en nombre sans tenir compte de cette multiplication de différences. La nouvelle politique de régionalisation va dans ce sens, d'ailleurs.

 

Seulement, cette manière de traiter du collectif permet d'ignorer les besoins spécifiques de chaque individu. De plus, on peut se permettre, les traitant globalement, de parler en leur nom et, partant, de travestir leurs besoins afin de les faire coller à un raisonnement théorique ou aux besoins d'une politique qu'on sait mauvaise ou, du moins, qui ne répond pas à l'attente de la plupart.

Le résultat tangible c'est que, quand on dit « les Français », les « consommateurs », on se sent de moins en moins concernés et donc, qu'on attache de moins de moins de crédit à ceux qui profèrent de tels propos. En quelque sorte, on se retire d'un monde qui vous exclut par les mots et par les conclusions qu'on tire de ce faux discours.

 

*on retrouve ce comportement pour le paiement de la cantine. Payer la cantine à l'année, ou même au mois, représente une grosse dépense pour beaucoup de ménages, particulièrement les monoparentaux. Dans ces conditions, on préfère donner plus d'argent à l'enfant pour qu'ils grignote dans la journée, pour qu'il aille déjeuner dans un restaurant rapide ou snack-bar où, au total, il dépensera beaucoup plus et pour un service moindre que dans la cantine où un repas complet est servi et, le plus souvent, équilibré. Seulement, la somme donnée chaque jour pour un sandwich quelconque est moindre que la somme d'un mois ou d'un an de cantine.