Donc, l'éco-taxe est abandonnée. Contrairement à ce qu'on aurait pu penser, cet abandon n'est pas la conséquence de la formule lancée à la cantonade par le (l'ancien) Président Sarkozy : « l'écologie, ça commence à bien faire ! ». Non, il est le fait d'un gouvernement soutenu, de moins en moins certes, par le principal mouvement politique écologiste.

 

Oh, finalement, ça n'étonnera que ceux qui aiment les surprises. Ceux qui ont un peu d'expérience et qui suivent à peu près la politique y prêteront à peine attention. Bien sûr, ça n'empêche pas de maugréer et de se dire : encore une reculade. Depuis quelques jours déjà, nombre de commentateurs font remarquer que cet exécutif a le chic pour faire passer en force des changements qui mécontentent tout le monde et pour reculer devant les intérêts particuliers alors qu'il serait soutenu par l'opinion publique. Si l'on s'en tient à la seule éco-taxe, après des mois d'atermoiements et de débats, l'opinion publique avait fini par comprendre qu'il était normal que ceux qui usent le plus les routes contribuent davantage à leur entretien, au prorata de leur usage. D'autant plus que l'éco-taxe apparaissait dans une version édulcorée et que l'information était quelque peu passée selon laquelle cette taxe existe dans la plupart des autres pays et notamment l'Allemagne qui, d'habitude, sert de modèle. Finalement, grâce aux « Bonnets rouges », l'information était passée. Elle n'a pas eu pour eux le résultat escompté mais le débat s'était ouvert. Au bout du compte, ceux qui l'avaient lancé ont vu l'opinion se retourner et le Parlement voter la loi. Seulement, dans notre beau pays, le Gouvernement a pris la responsabilité de donner tort au Parlement et de faire le contraire de ce que, péniblement, la population approuvait. C'est la nouvelle version du qui-perd-gagne.

 

Le plus drôle, dans l'histoire, c'est que cet abandon, cette reculade sont portés par la ministre en charge du dossier qui, lorsqu'elle était candidate à la Présidence de la République en 2007, faisait de cette taxe équitable l'emblème de la réorientation de la fiscalité et d'une nouvelle politique tournée vers le développement durable. En 2009, son club « Désir d'avenir » la réclamait à cor et à cris. Alors qu'elle a, désormais, les moyens de commencer à la mettre en œuvre, elle opère une volte-face digne des meilleures figures du patinage artistique. Ouvrons une parenthèse pour faire remarquer que, autre exception française, Mme Royal après avoir été désavouée par plusieurs suffrages (Présidentielle, législatives, primaires internes au PS etc.) se voit confier un Ministère important, un rang protocolaire admirable et se pose en référence pour beaucoup. Gageons que ce sera de son fait si la centrale atomique de Fessenheim ne ferme pas d'ici la fin du quinquennat. En tout cas, ça en prend le chemin.

 

En attendant, Mme Royal espère récupérer une infime partie des sommes – déjà revues à la baisse – qui auraient dû être dégagées par l'éco-taxe grâce à un montage fiscal abracadabrant qui devrait impliquer les sociétés d'autoroute. Oh, il est facile de deviner ce qui va se passer. Comme personne ne trouvera à redire si l'on taxe un peu plus les formidables profits qu'elles dégagent, on les mettra à contribution ; avec force contreparties comme l'allongement de la durée de concession, par exemple. On peut penser aussi que Mme Royal, à la suite de Mme Bachelot qui « ne voyait pas pourquoi les mutuelles répercuteraient » leur mise à contribution, ne verra pas non plus pourquoi les sociétés d'autoroutes ne répercuteront pas sur les péages leur participation à la construction d'infrastructures concurrentes. En plus ce sera tout bénéfice pour elles. Elles apparaitront comme « faisant un effort » – ce qui est toujours bien vu en temps de crise - , elles prouveront à leurs actionnaires qu'elles se portent très bien tout en faisant passer la pilule auprès des clients des autoroutes au moyen d'une vaste campagne de publicité. On verra près des péages des affiches austères expliquant que c'est l’État (détesté en France) qui oblige l'augmentation des péages. Le tour sera joué. Les consommateurs retourneront leur colère contre le Gouvernement. Voilà ce que Mme Royal gagnera dans l'histoire. En attendant, il faudra bien trouver quelque part le manque à gagner qui aurait dû être supporté par une catégorie. On parle d'un milliard sans compter le dédommagement de la société de recouvrement de l'éco-taxe.

 

À la suite de nombre de commentateurs, remarquons aussi que cet exécutif se  montre également très dur envers son électorat traditionnel (fonctionnaires et classe moyenne en général) tandis qu'il plie, sans trop de résistance, devant les intérêts particuliers qui lui sont, de toute façon, hostiles et qui trouveront toujours qu'il n'en fait pas assez pour eux. Il paraît que M. Hollande joue cette carte en pariant que le mécontentement fera progresser l'extrême-droite et que, de la sorte, il sortira vainqueur d'un second tour de la Présidentielle contre sa candidate. On a envie de dire : à condition qu'il soit présent au second tour.

 

De toute évidence, la France traverse une crise politique et sociétale qui dure, grosso modo depuis 2002. Le quinquennat de M. Chirac sentait la fin règne et la lutte pour sa succession faisait rage, éclipsant toute autre préoccupation. Celui de M. Sarkozy s'est caractérisé par des coups médiatiques, des comportements indignes de la fonction présidentielle et, finalement, une population divisée contre elle-même. Celui de M. Hollande paraît difficile à définir tant on est dans le flou, les reniements, l'amateurisme. Alors, on a beau jeu de se plaindre de certains succès de librairie, de la montée de forces réactionnaires jusqu'alors éparpillées et infinitésimales, du vide occupée par un nouvel obscurantisme qui se drape de religion pour terroriser et éliminer les éléments les plus attachés aux valeurs de progrès, de tolérance, de beauté.

 

Ces forces puisent leur énergie dans les incohérences et les contradictions de franges de l'opinion qui, dans leur souci permanent de paraître meilleures que les autres, se retournent contre leurs soutiens naturels et déroulent le tapis rouge devant leurs pires ennemis. Finalement, l'exécutif ne fait pas autre chose quand il s'en prend aux plus faibles, quand il s'en prend à ce qui reste de la protection sociale et qu'il cède aux intérêts particuliers qui lui demeureront hostiles quoi qu'il arrive.