L’information ne fait pas la une en cette période de fêtes, de trêve des confiseurs et autres raisons. D’ailleurs, à un autre moment de l’année, ça n’aurait pas occupé davantage les unes des divers médias. Quand on pense que les corps des soldats tués là-bas étaient rapatriés presque clandestinement, on ne va pas la ramener pour le retrait des troupes alliées d’Afghanistan. C’est loin. On n’y comprend rien. On sait que ça fait des morts et, finalement, on est bien content que ça s’arrête. Comme plus personne ne se rappelle pourquoi des troupes françaises opéraient là-bas, on se dit qu’elles auraient dû rentrer bien avant. C’est vrai quoi, ça coûte cher, en plus. Ce sont nos impôts.

 

Malgré tout, les sessions d’information ont multiplié les plateaux pour dresser le bilan de l’intervention de l’Onu en Afghanistan, entre deux conseils pour bien réussir son réveillon ; surtout si l’on a foiré le premier. Ce qui est proprement admirable – outre qu’on a éludé complètement la rapacité de l’administration Bush-Cheney qui cherchait surtout à y faire des affaires – c’est que personne ne dit que les talibans vont revenir dans quelques jours, quelques semaines, quelques mois au plus tard. Ce n’est pas prévisible, c’est prévu. Ils ont déjà proclamé qu’ils ont vaincu les puissances du mal et ils n’auront aucune peine à convaincre les populations afghanes.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2011/07/16/21627838.html

 

En effet, les talibans, comme tous les islamistes, ne raisonnent qu’en termes d’affrontement. Sans l’affrontement, ils n’ont aucune raison d’être. Or, le propre de l’affrontement, c’est qu’on s’affronte et qu’il doit y avoir un vainqueur. Dans la mentalité des islamistes, ils combattent pour Dieu contre les infidèles dont la seule existence est un  casus belli. Tant qu’il y aura des infidèles, il faudra forcément les combattre. Par conséquent, ils sont incapables d’assimiler une « intervention militaire » avec un calendrier de retrait après que la « mission » s’accomplisse. S’ils partent, ça ne peut être que parce qu’ils abandonnent la lutte et donc, eux, talibans, sont vainqueurs. C’est d’une logique imparable.

 

Parlant de calendrier, il faut aussi s’attarder un peu sur cette notion complètement étrangère à de nombreuses civilisations ou, en tout cas, moins formelle qu’ici. Nous allons « fêter » la fin d’une année et surtout le début d’une autre. Nous allons surveiller le décompte et laisser exploser notre joie à l’idée qu’une nouvelle année commence. Tout se passe comme si l’année faisait un tout fini, apportait son lot d’événements et que, par enchantement, la nouvelle année remettait les compteurs à 0. À croire que le temps va changer, que les malades vont être guéris, que les problèmes vont être résolus du seul fait du changement d’année. On attend ce que l’année nouvelle va nous réserver, comme si tout était programmé. À cette époque de l’année, on entend des réflexions du genre : « je suis bien content que cette année se termine parce que, hein… ».

 

Or, les musulmans ne suivent pas ce calendrier. La fin de l’année des chrétiens ne signifie rien pour eux. Alors, décider des lustres avant qu’on retirerait des troupes au 31 décembre 2014 n’a aucun sens. Comme si l’on pouvait décider à l’avance de quoi que ce soit quand Dieu est le maitre absolu et que l’avenir lui appartient ! La notion, selon laquelle les jours se succèdent jusqu’à 365 et que ça recommence, tous les ans à la même époque est proprement inimaginable. En plus, l’année musulmane est lunaire et impose un décalage. La fête qui marque la nouvelle année ne vaut que pour les réjouissances qu’elle favorise et par sa signification au regard d’une ère marquée par le retour de l’humanité (les fidèles s’entend) à la soumission à Dieu. L’année prend aussi du sens pour la croissance des enfants sans toutefois le cérémonial qu’on observe ici. Donc, il est proprement impensable de dire que des combattants vont cesser le combat, quoi qu’il arrive, un certain jour, dans un avenir lointain, qu’on ne maitrise pas, et qu’on va s’en aller. Un retrait de guerriers signifie tout simplement une capitulation. La logique qui prévaut ici n’a aucune chance de s’imposer là-bas.

 

Il y a gros à parier que lorsque le dernier avion aura évacué les dernières troupes occidentales, les talibans vont entrer, une fois de plus dans Kaboul. Depuis des années, et jusqu’encore ces derniers mois, on nous assure que les talibans ont été affaiblis et que le mode de vie qui fait partie, désormais, du quotidien à Kaboul et dans quelques autres villes rend impossible toute régression. Voir. Qu’on songe que personne (en tout cas personne ayant une influence ou un accès aux médias) n’avait vu surgir daech. En quelques semaines, son apparition et sa progression ont été fulgurantes. Malgré le courage des combattants kurdes, l’impopularité de cette bande d’assassins, malgré l’appui technologique des occidentaux, ces bandits tiennent leurs positions. Et encore évoluent-ils dans un désert borné de régions montagneuses. En Afghanistan, il n’y a que des montagnes. Ceux qui les connaissent sont inattaquables mais habiles à attaquer des positions telles que des villes un peu découvertes. Il ne faudra pas longtemps pour prendre Kaboul. Les élites urbaines, éduquées, aspirant au mieux-être, à la démocratie, ne pèseront pas lourd face au reste de la population qui ne comprend pas bien ce qu’est la démocratie et qui aspire surtout à être protégé contre ses ennemis. C’est que l’Afghanistan est une mosaïque d’ethnies, toutes en guerre les unes contre les autres depuis l’origine.

Nous disions en 2008 que l’Afghanistan parait avoir été constitué avec les territoires dont personne ne voulait

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2008/09/12/10551703.html

 

Depuis, rien ne nous a permis de modifier quelque peu ce sentiment. Au contraire, tout montre que les ethnies se détestent les unes les autres et que les populations appartenant aux mêmes ethnies n’ont aucune envie de voir leurs congénères afghans les rejoindre, même au prix d’un anschluss qui agrandirait leur territoire. Pas sûr qu’il y ait une conscience nationale afghane. On appartient à une ethnie, à une tribu. Le pouvoir à Kaboul est toujours vécu comme une oppression. La population de base, comme n’importe quelle humanité, veut vivre en paix et surtout être protégée. On fait allégeance à celui qui parait le plus apte à cette tâche vitale. Non seulement les talibans le savent mais ils fonctionnent selon cette logique dans laquelle ils ont été bercés.

 

On nous dit qu’un exécutif démocratique, sorti des urnes a été mis en place récemment, qu’il a vocation à finir son mandat. La bonne blague ! Ça ne serait pas la première fois qu’un gouvernement démocratique serait renversé par la force brutale. Alors, quand on suit les débats d’aujourd’hui sur l’Afghanistan, les échanges entre spécialistes, on ne peut que demeurer abasourdi par le talent avec lequel ils éludent la seule question qui vaille : quand les talibans vont-ils revenir ?