Cette année est marquée par la reconnaissance quasi unanime que la politique menée par le gouvernement Valls et le Président Hollande est ancrée, définitivement, dans la logique libéraliste qui prévaut, au moins, depuis 1992.

 

Le problème, c'est que l'angle d'attaque suggère qu'il suffirait de changer d'exécutif pour qu'il en soit autrement. Les uns appelant à une vraie politique de gauche, sociale et tout et tout. Les autres, bien sûr, trouvant qu'on ne va pas assez loin dans « les réformes » ; terminologie désormais officielle pour qualifier tous les retours en arrière, toutes les régressions sociales et l'intégrisme libéraliste consistant à revenir aux théories d'Adam Smith qui vivait à une époque où l'on n'avait même pas idée de ce que serait ce que Camus a appelé « la civilisation mécanique ».

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Donc, certains, à gauche, rêvent d'arriver au pouvoir comme Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne. Sauf qu'ils n'y sont pas encore et que bien des manœuvres politiques vont être effectuées pour les en empêcher ; à condition, bien sûr, que ce soit effectivement le souhait de la majorité de ces populations. On voit déjà comment le FMI s'ingère dans la politique intérieure grecque en suspendant son aide, histoire de faire passer au peuple l'envie de se passer de lui. Histoire aussi de montrer aux Grecs ce qui se passerait s'ils s'avisaient de mal voter. Comme s'il pouvait arriver pire aux Grecs que ce qu'ils subissent depuis des années.

 

Tout comme pour le chômage, on raisonne comme s'il suffisait d'appliquer une bonne politique (ou au moins une meilleure), une bonne fois, pour que tout aille mieux. C'est oublier deux choses qui, d'ailleurs, se complètent. D'une part, chaque fois qu'on a voulu appliquer une politique sociale dans un pays, les forces conservatrices et financières ont tout bloqué. Même avant, comme le montre la Grèce avec le FMI. Détenant le pouvoir économique, il leur est facile de ne pas embaucher, de licencier, de ne pas investir, de renâcler pour appliquer les mesures décidées, de faire pression pour qu'on revienne à la situation antérieure. C'est ce que certains appellent « le troisième tour financier » par analogie avec « le troisième tour social » , formule agitée avant une victoire de la droite aux élections qui se traduirait par des grèves et des manifestations de rues. L'Histoire n'a pas vraiment retenu de tels faits pas plus qu'elle ne veut retenir ce troisième tour financier qui a vraiment eu lieu pour le coup. Que ce soit en France en 1936, en 1981,

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au Chili en 1972, en Allemagne après la Grande Guerre, chaque fois l'on a vu le capitalisme financier (puisqu'il paraît qu'il existe un bon capitalisme), ne pas hésiter à sacrifier quelques revenus, en attendant de récupérer la mise avec un exécutif à sa botte.

D'autre part, c'est le choix fait par l'Internationale Socialiste, à l'instigation de Mitterrand, de la construction européenne comme instrument de la réalisation d'une Europe sociale qui a conduit à la situation actuelle où tout idée quelque peu sociale et protectrice est bannie au profit d'une concurrence entre les États membres et à la perte progressive de souveraineté de ces États. Il n'est pas anodin qu'une « union » européenne ait remplacé la « communauté ». L'Union est une union d'égoïsmes nationaux ; comme le montre la gestion des candidats à l'immigration et autres réfugiés clandestin. L'UE est devenue une simple union douanière où les grandes entreprises commerciales font produire dans les pays où la main d’œuvre est corvéable à merci, font circuler ces produits sur les routes ou dans les airs, sans souci du gaspillage de carburant, ou circuleront bientôt à proximité de la banquise du pôle Nord qui a déjà commencé de fondre à cause, justement de ces activités calorifères. Surtout, la construction européenne, depuis au moins 1992, a vu un glissement de la souveraineté depuis les États vers les grandes entreprises. C'est le fait majeur de ces dernières décennies et il passe, pour ainsi dire, inaperçu.

 

Le discours dominant ringardise l'idée même d’État. Il suffit d'évoquer ce mot pour que, aussitôt, on pense « impôts » alors qu'avant on pensait « services » et « protection ». D'autres pensaient même « expansion économique » puisque c'était l’État qui traçait les grandes lignes des investissements. Ça s'appelait « le plan ». L'Etat battait monnaie et dévaluait en cas de besoin comme l'avait fait De Gaulle en 1958. Le même discours dominant met hors-jeu tout le champ sémantique de l’État et notamment la souveraineté.

 

On a vu, au cours des dernières décennies, deux mouvements forts qui ont affaibli l’État et la souveraineté. D'une part la décentralisation qui a transféré aux collectivités locales une partie du pouvoir de l’État ; notamment les services publics. D'autre part les privatisations qui ont transféré aux grands groupes privés multinationaux la capacité de mener des projets économiques de grande ampleur et participant au progrès des nations.

Les collectivités locales se trouvent dans l'obligation de gérer, au jour le jour, ce qui coûte cher et, notamment, l'aide sociale qui augmente chaque année, en raison, notamment, des pertes d'emploi qui frappent, désormais, toutes les familles de la classe moyenne. Quant aux grandes entreprises, leur but n'est pas de participer à l'expansion d'un pays mais de réaliser, pour elles-mêmes, des bénéfices tout de suite. Il s'en suit un appauvrissement global des États-nations. L'exemple emblématique est l'Allemagne dont tout le monde loue la bonne santé économique. Le problème, c'est que le travail à temps partiel s'est généralisé et laisse croire que le chômage est faible. En fait, les plus chanceux (si l'on peut dire) sont ceux qui parviennent à cumuler deux emplois à temps partiel. Quant à l’État, avec son budget en équilibre qui doit servir de modèle à tous, il faut savoir qu'il n'investit que très peu afin, précisément, d'y parvenir. Le résultat ce sont ces routes et ces autoroutes qui faisaient envie au monde entier et qui sont dans un état proche des infrastructures de son voisin polonais avant les aides de l'Union Européenne. L’Allemagne est un colosse aux pieds d'argile mais son économie se porte bien en apparence et ses entreprises se disputent pour rafler les marchés internationaux. On s'amuse bien à Berlin, dit-on, mais on devrait se poser des question sur la faible natalité d'un pays où les mœurs sont pourtant très libérales. On pensait, autrefois, que la réunification allait résoudre ce petit problème tant les couples de RDA étaient prolifiques. Or, depuis la réunification, ils ne le sont plus. Il est vrai que pour réaliser les objectifs, on a privatisé tout l'appareil de la RDA et que nombre de services aux forts relents de communisme ont été supprimés. C'est, notamment, le cas des jardins d'enfants, gratuits et très répandus. C'était bien pratique. Depuis leur fermeture, les couples suspendent sine die leurs « projets d'enfants », pour reprendre l'expression désormais consacrée. Mais bon, comme les vieilles usines soviétiques ont fermé et que d'autres produisent des biens qui sont vendus dans le monde entier, on ne regarde pas plus loin. Pourtant quand l'Allemagne tombera, elle entraînera tous ses partenaires que ce soit en Afrique ou, évidemment, en Europe. La suppression des jardins d'enfants et l'état des infrastructures en dit long sur la situation réelle de l'Allemagne.

 

 

 

En attendant, le constat que l'alternance droite-gauche a vécu, faute de proposer un réel changement et des perspectives propres à redonner l'espoir aux uns puis aux autres, entretient la morosité et laisse penser qu'une solution pas franchement réjouissante va sortir des urnes la prochaine fois. Voilà le résultat du thatcherisme triomphant. Tina : il n'y a pas d'alternative. Alternance n'est plus alternative, en effet. Le glissement du PS, qui avait déjà abandonné la défense des classes populaires pour la construction européenne, vers la défense des entreprises est désormais entérinée. Mitterrand se vantait d'avoir réconcilié les Français et l'entreprise. Son ancien proche collaborateur et successeur pourra se vanter d'avoir assujetti le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif aux ordres du patronat. Notons au passage, que le terme de « patron » redevient positif alors que le Medef en avait presque honte et a imposé aux commentateurs le terme « d'entrepreneur ». Ça n'est pas anodin. En revanche, le terme « d'entreprise » garde sa connotation positive. Ça n'est pas anodin non plus que le Premier Ministre déclare aimer l'entreprise. Il est bien évident qu'il ne pouvait pas avouer qu'il aimait le capitalisme. Dans le discours dominant, « entreprise » est le terme positif derrière lequel le capitalisme ,ou ultralibéralisme, avance masqué. En d'autres termes, le Gouvernement, en reconnaissant la suzeraineté de l'entreprise, reconnaît le transfert de la souveraineté de l'Etat vers les grandes entreprises. L'UE et autre FMI n'est que le cache-sexe, l'alibi, le prétexte, la justification, l'excuse, même, du renoncement à l'autorité de l'Etat.

 

Concrètement, tous les moyens sont bons pour y renoncer. La décentralisation a fourni un instrument clé en main avec l'aval de toutes les forces contestataires des années 1970 auxquelles se sont agrégés les potentats locaux de la droite, ravis de terminer leur carrière premiers dans leur province plutôt que énième à Rome ; à Paris en l'occurrence. Les privatisations n'ont pas été vraiment analysées lorsqu'elles ont commencé en 1986. Face au risque d'alternance politique, la droite a compris qu'en privatisant les entreprises nationalisées, soumises aux exigences de la politique nationale, elle reprendrait le pouvoir d'une manière perenne. L'idée des « noyaux durs » revenait à mettre des personnes sures, c'est à dire proches du RPR de l'époque, à la tête de l'appareil économique de la France. C'était déjà la première maneuvre consistant à transférer la souveraineté de l'Etat aux grands groupes industriels devenus décideurs. On n'y a pas pris garde mais le mouvement était engagé et nous nous trouvons trente ans après avec une coquille vide qui sert encore à focaliser le mécontentement général sur elle quand les causes sont ailleurs.

 

Désormais, on peut bien promettre tout ce qu'on veut avant les élections générales, rien ne peut se faire sans l'aval d'autorités supranationales au service des grandes entreprises multinationales. Ces autorités cherchent une simplification devant conduire à une harmonisation des normes afin de ne pas entrever la production de biens et de services aux coûts les plus bas, sans considération pour la santé et l'environnement. C'est pour cela que le Président Hollande veut hâter la signature du TAFTA. Ça pourra aussi servir à excuser son impuissance à mener une politique ne serait-ce que de centre-gauche. Son prédécesseur a surtout excellé comme super-VRP des entreprises françaises, inaugurant ainsi le nouveau rôle du chef de l'Etat. D'où son souhait de faire sauter le principe de précaution et autres normes de protection afin de laisser le champ libre aux patrons.

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Le constat que le politique ne peut plus grand chose, que changer – un coup à droite, un coup à gauche – ne change rien, augure d'une forte abstention lors des élections locales de 2015. En plus, la décentralisation*, qui n'a jamais été bien comprise par la grande majorité de la population, signifie, pour elle, avant tout, des hausses d'impôts locaux. Les collectivités territoriales ont dû prendre le relais de l'Etat dans des domaines qui n'étaient pas prévus comme l'entretien des voies ferrées. C'est ça ou renoncer à y faire circuler les trains régionaux financés par les Conseils Régionaux. Bien sûr, il faudra y ajouter la volonté de sanctionner la majorité actuelle qui risque de perdre les Régions sans pour autant plébisciter une droite qui n'a pas fait mieux. De toute façon, l'analyse politique va être entièrement consacrée aux primaires à droite. Le reste passera après ; s'il reste encore de la place.

 

Les premières années du quinquennat, outre l'allégeance au capitalisme, rebaptisé « entreprise », a vu un certain nombre de renoncements qui n'étaient même pas exigés par le patronat. Ainsi, on attendait l'encadrement de la finance, et l'on n'a même pas eu la séparation des banques de dépots et des banques d'affaires. On attendait la taxe sur les transactions financières, à un taux très bas. On n'aura rien du tout. On attendait l'encadrement des loyers afin que les salariés puissent se loger. On espérait qu'une taxe sur les principaux utilisateurs des infrastructures afin de les entretenir et d'investir dans des transports modernes. Non seulement on ne l'aura pas mais en plus, ce renoncement va coûter cher (plus de 800 millions d'euros) sans compter les licenciements. Du coup, on ne s'attendait même plus à voir les autoroutes revenir dans le giron de l'Etat, c'est à dire de tous. Quant la réforme fiscale, espérée pour transformer un système qui ne répond plus au besoin de justice sociale et de redistribution, elle se réduit à supprimer quelques taxes et tranches pour certains – qui ne seront, de toute façon, pas satisfaits – et à en créer de nouvelles sans en avoir l'air. Triiste constat.

 

Inversement, on maintient l'aéroport international à Nantes.

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Pour quoi faire ? On supprime les cotisation patronales pour le Smic ; en attendant, sans doute, d'aller plus loin et, pourquoi pas, que l'Etat prenne en charge certains salaires. Ça existe déjà avec certains dispositifs de Pôle Emploi qui permettent aux entreprises de faire travailler gratuitement, notamment des jeunes. On aura toute l'année pour faire avaler la banalisation du travail le dimanche et, donc, la suppression des avantages liés à ce travail exceptionnel. D'ailleurs, nombre de salariés travaillent la nuit, le dimanche et les jours fériés sans gagner un centime de plus pour autant. La droite en parle depuis dix ans. La gauche va le faire : supprimer les 35 heures et sans compensation de salaires. En d'autres termes, ce qui était annoncé (pour ne pas dire promis), ne sera jamais fait mais ce que personne n'aurait imaginé de la part d'un gouvernement PS vera le jour sans que le patronat ne s'estime satisfait pour autant. Dès 2017, quelque soit la majorité sortie des urnes, elle repoussera, séance tenante, l'âge légal de départ à la retraite. Dans les faits, avec les études longues, les périodes de chômage et l'annonce d'une année de « service civique » obligatoire et non rémunérée, on se retrirera vers 70 ans. On fera remarquer (on le fait déjà) que beaucoup de nos voisins y sont déjà.

 

Rester sourd aux plaintes du peuple, refuser les solutions de bon sens, car elle sont incompatibles avec les directives de l'UE, affaiblir les États au profit de régions qui ne seront jamais assez fortes pour défendre leurs populations, conduit à une crise qui dépasse largement le cadre de celle qui dure depuis le premier choc pétrolier d'octobre 1973. Il n'y a pas de solution miracle. En revanche, il y a des solutions qui ont fait leurs preuves mais dont l'abandon nous a plongé dans cette situation inextricable. Bien sûr, les temps ont changé (il faudrait le rappeler aux tenants de l’École de Chicago

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persuadés qu'Adam Smith avait raison au 18ième siècle) et il faudrait les adapter. Il y a peu de risques, compte-tenu que ce qui les a remplacées nous a conduit à la situation actuelle. Et puis, le monde tel qu'il est et qu'il se dessine n'a absolument rien à voir avec celui que les grands théoriciens de l'économie ont connu. Comment appliquer de théories à un monde qui compte bientôt 8 milliards d'humains ? Que sera le travail avec les progrès de la mécanisation, de l'informatisation des tâches ? Où va conduire l'intelligence artificielle quand on sait que des robots peuvent déjà rédiger des articles de journaux ; encore imparfaits mais ça n'est que le début. Rappelons-nous des premières photos digitales. C'était, il n'y a pas si longtemps. Que deviendront nombre de petits métiers avec la généralisation des photocopieuses en 3 D ? Quoi qu'il en soit, la restauration de la souveraineté doit être un impératif car d'elle procède toute politique innovante et capable de redonner l'espoir. L'Etat doit retrouver son autorité car, dans un monde surpeuplé, il demeure la seule expression de la volonté populaire à grande échelle. L'entreprise n'est pas l'émanation de la collectivité mais une démarche essentiellement individuelle. Elle n'est pas au service de l'humain mais se sert de l'humain pour produire ; du moins tant qu'on en a besoin. Le monde qui s'est adapté aux besoins des entreprises et de la finance n'est pas légititme et ne fait pas rêver les peuples car, à la différence des robots et autres ordinateurs, les humains ont besoin de rêver et de réaliser leurs rêves.

 

 *en décentralisant les décisions, on a aussi augmenté les risques de corruption