Ce mois-ci, « Marianne » organisait un débat sur le thème « Peut-on, encore, débattre en France ? ».

Je ne vais pas faire un compte-rendu qui serait aussi vain que fastidieux. Chaque intervention méritait, à elle seule, un débat. Pourtant, ce qui transpirait de la soirée, c'était la frustration de ne pas avoir assisté à un débat mais à une suite d'interventions qu'on aurait tout aussi bien pu lire dans les colonnes du magazine de Jean-François Khan. Ça aurait pu inciter à acheter l'hebdomadaire chaque semaine pour lire la suite. Bon.

Si je me permets d'en parler malgré le bilan mitigé, c'est parce que je vais en profiter pour rappeler quelques idées fortes que je défends au fil de La Lanterne de Diogène. Je devrais dire « à sauts et à gambades » ainsi que j'invitais le visiteur à le faire dans ma présentation, il y a de ça presque dix ans… Eh oui ! Les habitués, les fidèles, tels l'ami Alain, Gygès, Chris Phénix, Claiou et tant d'autres reconnaîtront les propos et la ligne éditoriale du blog.

Curieusement, au cours de la soirée de « Marianne », c'est la moins capée qui aura le plus retenu mon attention. Natacha Polony en a appelé aux Lumières, dont elle se réclame mais aussi à la mémoire. C'est bon de rappeler que, il y a presque vingt ans, commençait la dernière grève générale importante en France, c'était à la fin de l'automne 1995 et le pays était paralysé. Certains découvraient l'alternative cycliste et la possibilité de se parler entre inconnus qui partageaient le même sort. Las, on se souvient que certains, qui avaient pris l'habitude de saluer et d'échanger avec des compagnons de galère, ont eu la désagréable surprise de les voir se détourner et retourner à leur expression renfrognée une fois la grève terminée. Comme s'il y avait une honte à s'être laissé emporter par son cœur, par ses émotions, par un peu de banale humanité avec des semblables, quelques semaines au cours de sa vie adulte. À méditer.

Natacha Polony n'est pas revenue sur ces anecdotes mais a plutôt rappelé que, dans « L’Événement du Jeudi », Cornélius Castoriadis avait annoncé un certain nombre de choses qui se sont réalisées depuis. Un peu comme un Pierre Viansson-Ponté dont on considère que son éditorial, intitulé « La France s'ennuie » annonçait Mai 68 ou,encore plus loin, Fabre d’Églantine prédisant la Révolution à venir dans sa chanson « Il pleut bergère ». À ce moment-là, je me disais, comment peut-on lire Castoriadis et constater la montée du FN au même moment ? La réponse, elle l'a donnée implicitement en rappelant d'autres événements marquants de ces années-là et l'absence d'écoute de la part de la classe politique. Voilà où l'on en est aujourd'hui avec la perspective d'une présence du FN sur l'échiquier représentatif de la politique d'ici quelques semaines et un taux d'abstention record à prévoir.

Le professeur Jacques Généreux a insisté sur l'économie en dénonçant ceux qui se plient à la doctrine selon laquelle il n'y a pas d'autre politique que celle suivie. Il souligne qu'une telle déclaration est la négation même de la politique qui consiste, précisément, à proposer toujours autre chose. Une fois de plus, je déplore que personne ne s'intéresse à l'origine de cette soumission. La politique économique suivie depuis une trentaine d'années correspond à celle préconisée par l’École de Chicago et son maître à penser, Milton Friedman. Partout où elle a commencé à être appliquée, ça s'est traduit par des échecs cuisants et l'appauvrissement de la partie de la population qui commençait à peine à s'en sortir. Le Chili, qui en a été le laboratoire d'essai, paie les pots cassés de ses théories fumeuses. Dans son malheur, le Chili a la chance de bénéficier de la croissance de ses voisins émergents mais ailleurs, en Europe singulièrement, il n'y a pas cet environnement favorable. Pis, l'UE en est encore à appliquer ces solutions imaginaires. On n'en est même pas encore à payer les pots cassés. C'est dire.

Lorsqu'on faisait remarquer à Milton Friedman que ces trucs ne marchaient pas, il répondait invariablement que c'était parce qu'on n'était pas encore dans le « libéralisme » total et, qu'une fois en place, on verrait à quel point ce serait bien. Staline ne répondait pas autre chose lorsque le journal satirique « Crocodile » pointait les échecs de sa politique. Pour lui, il fallait accélérer la transition « socialiste » pour établir le « communisme », stade final et parfait. Par conséquent, je me sens autorisé à dire, une fois de plus, que l'ultralibéralisme est un totalitarisme. Il en reprend les méthodes et s'appuie également sur le mensonge, le détournement du sens habituel des mots (« les réformes »), la propagande, la diffusion d'illusions. Jusqu'à la satire assurée aujourd'hui par des humoristes qui enfoncent des portes ouvertes, tirent sur les ambulances, sous les applaudissements, mais qui savent jusqu'où ne pas être trop dangereux pour garder leur place guignée par d'autres. Ils sont les employés des groupes de médias possédés par les gros industriels. Aujourd'hui, c'est le monde médiatique qui fait office de caisse de résonance et qui diffuse la bonne parole. Le temps n'est plus aux monuments fascistes, aux affiches maoïstes pour rappeler au peuple à quoi il doit se plier. Il n'a même plus besoin de descendre dans la rue pour croiser les instruments de la propagande. Chez lui, la télévision la lui sert sur un plateau, entre-coupée de programmes insipides qui rendent le cerveau réceptif à ces sottises. Pour la première fois, sans doute, dans l'histoire de l'humanité, l'ubiquité est une réalité et la parole dominante est au milieu de chaque foyer. Jacques Généreux a aussi rappelé que nombre d'experts, de chroniqueurs, interviennent sans indiquer leur appartenance à la pensée dominante en économie tandis que lui est sommé de décliner sa qualité d'opposant de gauche.

Je rappelle que si nous en sommes arrivés à cette unanimité qui fait trouver normal l'intervention de ces experts présentés comme de modestes universitaires, sans étiquette politique, donc « objectifs », c'est parce que, aujourd'hui, tous les décideurs, tous les commentateurs ont été nourris par le manuel de Barre qui a diffusé en France les théories puériles et funestes de Friedman. Par conséquent, tous ne peuvent que marcher dans le même sens et dénoncer les propositions alternatives, pourtant nombreuses et intéressantes. On en est arrivé à ce que les médias et leurs serviteurs zélés s'en prennent aux vrais opposants en leur demandant ironiquement : « mais vous, que proposez-vous ? ». S'ils faisaient bien leur métier d'informer, ils sauraient que les propositions ne manquent pas. Seulement, ça les obligerait à remettre en cause ce qu'ils ont si bien appris sur les strapontins des amphis et qu'ils croient être l'alpha et l'oméga.

On en arrive à un autre point que j'ai envie de rappeler : le meilleur argument ne vaut rien face à la brève de comptoir, à la rumeur, au ressenti. Avec l'avantage de l'ubiquité, les propos simplistes, les programmes abrutissants, la pensée (ou ce qui en tient lieu) unique s'insinue partout et se décline chez chacun de nous, sous des aspects différents, adaptés au public mais poursuivant la même finalité. De l'autre côté, pour avoir accès à la pensée alternative, il faut aller se procurer des livres, passer du temps à les lire, se déplacer pour assister à des conférences, des forums, et s'approprier les contenus. On voit bien qu'il y a là un déséquilibre entre ce qui est apporté chez soi et ce qui demande un effort. Le combat est inégal.

Quand Jacques Généreux traite des problèmes des banlieues, c'est pour dénoncer l’État qui s'est retiré et non l'immigration. C'est la suite logique des propos précédent. L’État s'est retiré pour dépenser moins : coût du maintien d'un bureau de poste, d'un poste de police avec les effectifs adéquats, d'une école, d'un collège. Ne parlons pas des dispensaires qui allégeraient pourtant les urgences des hôpitaux. D'ailleurs, on ferme carrément les hôpitaux de proximité. Personnellement, j'ai souvenir d'un temps où l’État dépensait sans compter ou presque. L’État vivait à crédit et finançait ses investissements avec le déficit budgétaire, contrôlé et contenu. Le premier qui a remis en cause ce système, c'est Barre, lorsqu'il était Premier Ministre. Forcément. Il avait instauré ce qu'il appelait « la vérité des prix », afin que tout le monde comprenne que le prix payé par les usagers des services publics ne correspondait pas au coût réel. À partir de là, on a décidé que les services publics ne devaient plus afficher de déficit. On a fait la chasse aux économies. Le résultat, nous l'avons sous les yeux depuis un quart de siècle. Des territoires entiers sont désertés par les services publics, poste, finances publiques, CAF, CPAM, hôpital, école, police. Tout ça, au nom de la rentabilité. La nature ayant horreur du vide, ce sont des petites frappes qui ont pris le relais à leur façon. La violence des banlieues peut s'exprimer à son aise. Ailleurs, ce sont les trains qui n'arrivent plus à l'heure. La Sncf était la vitrine de la France avec l'excellence de ses trains et sa ponctualité proverbiale. Désormais, le moindre incident se traduit par des dizaines de minutes de retard ; et des incidents, il y en a à répétition. Tout serait donc de la faute de Barre ? Dans une large mesure oui, puisque c'est sa vision de l'économie, popularisée par son manuel, qui lui a valu cette promotion à la tête de l’État. Bien sûr, dans l'environnement international de l'époque et d'aujourd'hui, il se serait trouvé un autre Barre ou un Macron quelconque pour instiller ce venin libéraliste qui aboutit à ce que plus rien de marche aujourd'hui et que tout le monde se dit que c'était quand même mieux avant, qu'il y avait de la croissance (ah, la croissance!) et au moins de l'espoir. L'espoir d'avoir une vie meilleure ou de voir ses enfants en avoir une.