Quelques jours après les attentats, il est important de retenir ce qui doit être acquis définitivement.

D’abord – et nous le répétons depuis des années – il faut cesser de coller à ces groupes terroristes des schémas qui ne peuvent pas s’appliquer à des gens qui ne voient pas les choses de la même façon que nous, qui n’ont pas le même rapport au monde, qui n’ont pas la même évaluation de la vie humaine, qui n’ont pas la même notion du temps.

 

Alors que la radio nous indiquait que le trottoir aux abords du Bataclan était encore taché de sang, on pouvait lire sur des blogs, des sites politiques, des justifications – oui, des justifications et pas seulement des explications – de ces attentats. Toutes revenaient à dire que c’est la politique impérialiste de la France, alliée des Etats-Unis qui est la cause. Toutes légitimaient ces attentats comme une riposte et comme la réponse normale à l’agression française contre les peuples du Moyen-Orient et d’Afrique du nord. D’autres rappelaient que la France, comme pays capitaliste, exploite encore les peuples du monde et que, de toute façon, sa politique coloniale passée ne pourra jamais être complètement payée.

Ça, c’est la vision dialectique qu’on peut avoir avec une grille de lecture marxiste. Le problème, c’est que les djihadistes ne se revendiquent pas du marxisme et même le rejette comme le summum de l’horreur puisqu’il nie l’existence de Dieu qui guide leurs actes. Ceux qui ne sont pas marxistes ne s’éloignent pas beaucoup de cette analyse. Ils rejouent encore la partition de « mourir pour Dantzig ». En d’autres termes : a-t-on besoin d’envoyer nos soldats se faire tuer en Afrique et au Levant ? Et puis, la plus grande partie de la population ne comprend rien et on a envie de dire qu’elle a de bonnes raisons.

Ce terrorisme est le fait d’Arabes, autrement dit de personnes qui utilisent une langue dont la structure est complètement différente des nôtres issues du grec. Par conséquent, la manière même de désigner les choses, les relations qu’elle induit, sont totalement différentes. Les langues sémitiques comme l’arabe sont des langues essentiellement symboliques même si ce qu’on appelle – pour simplifier – l’arabe dialectal, a quelque peu modifié la structure de pensée qu’est la langue arabe. Cette primauté du symbole sur le réel est la base de toutes les actions que nous peinons à comprendre ici. Dans les attentats du 13 novembre 2015, tout est symbolique. On a remarqué que tous les attentats, à l’exceptions du Stade de France (et encore), se sont déroulé dans « l’est parisien ». La façon même de désigner la zone géographique montre qu’on persiste dans l’erreur. Pourquoi l’est parisien, alors ? Les djhiadistes n’ont pas pris une boussole mais un plan sur lequel figure la place de la République. C’est ce symbole qu’ils ont attaqué avec sa statue allégorique. C’est ce quartier qu’ils ont choisi, en sachant qu’on n’allait pas manquer de citer le nom du quartier. Perdu ! car l’ignorance journalistique les a entrainés sur une autre formulation. De plus, le quartier abritait le siège de Charlie Hebdo et rassemble, depuis, tous ceux qui rendent un hommage aux victimes du mois de janvier. Le Bataclan, modeste salle de spectacle, se rentabilise en accueillant des réunions et notamment d’associations juives. La mesure était comble pour les terroristes. Jusqu’à la date, même, 36 heures après les commémorations du 11 novembre qui rendent hommage, à présent, aux soldats français engagés sur les théâtres d’opérations actuel.  Et le Stade de France qui porte le nom du pays honni et qui est situé dans une ville qui porte le nom d’un saint catholique vénéré depuis l’origine de la France avec Martin.

 

Qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas la politique de la France au Moyen-Orient qui la désigne comme cible. Ses interventions sont plutôt modestes et, en plus, c’est le pays qui veut accueillir le moins possibles d’exilés fuyant la loi islamiste là-bas. C’est que, la France, dans le monde, même si elle a perdu de sa puissance (car maintenant il faut la partager avec des nouveaux arrivants) conserve une place unique dans l’imaginaire universel. Tout le monde (ceux qui sont instruits du moins) sait que, les Français, autrefois, ont fait la révolution contre l’absolutisme de la monarchie. L’Angleterre l’avait faite un siècle auparavant mais personne n’en parle. Ailleurs, d’autres renversements de régimes ont eu lieu, d’autres révolutions mais aucune n’a eu l’impact de la française. Ici même, j’ai indiqué à plusieurs reprises que les pays qui ont adopté un drapeau à trois bandes verticales ont pris modèle sur le français. Pas seulement les pays car des partis politiques, des associations, des mouvements indépendantistes ont aussi repris ce système tandis que la plupart des pavillons nationaux arborent les couleurs horizontalement.

Ce que tout le monde sait, il semble que les Français sont, aujourd’hui, les derniers à l’apprendre. Pis, tout est fait dans la manière d’enseigner l’Histoire en France pour atténuer les pages glorieuses et mettre en valeur les pages sombres comme la colonisation. La France est le pays le plus visité au monde et depuis toujours. A l’exposition universelle de Changaï, le pavillon de la France a été le plus visité dans un pays où les habitants ont une excellente image de leur propre pays et, inversement, une médiocre des autres. Tous se tournent vers la France comme un modèle, celui d’un pays qui s’est construit dans la difficulté, qui a réuni des peuples parfois antagonistes, qui s’est imposé sur la scène internationale – bien que ne contrôlant jamais le trafic maritime –, qui a résisté quand il fallait mais qui a gardé un style de vie, ancré dans le terroir, l’Histoire ainsi qu’un environnement et un patrimoine exceptionnels.

Les Français d’aujourd’hui se comportent comme des enfants gâtés. Ils considèrent que tout ça est normal et qu’il en sera toujours ainsi. Ils considèrent même qu’on peut et qu’on doit renoncer à un peu de cet héritage afin de se tourner vers les nouveaux dieux que sont l’argent et toute la bimbeloterie qu’il permet d’acquérir. Comme si ça n’étaient pas les valeurs républicaines et les valeurs de solidarité qui avaient fait de la France le pays qu’elle est encore un peu aujourd’hui. C’es précisément quand la France tourne le dos à ses valeurs que le monde entier connait, qu’elle décline ; pour reprendre un terme à la mode. Ce n’est pas en reniant ce qui a fait de la France ce qu’elle était il y a peu encore, qu’on occupera cette place de choix sur la scène internationale. Là encore, comportement d’enfants gâtés qui renient leurs parents parce qu’ils appartiennent à une classe sociale inférieure et qu’ils rappellent en permanence d’où l’on vient.

 

eiffel tricolore

Les Français d’aujourd’hui et ceux de la veille ont étudié sur les chaises de l’école de la République mais une république qui a honte de son passé, qui le transforme pour plaire aux modes. La France n’a pas l’Histoire la plus honteuse du monde, loin de là. En revanche, c’est ce qu’elle fait croire à ses enfants depuis quelques années. Ailleurs, le passé est embelli, les pages sombres sont présentées sous un angle positif. Ça frise la propagande,  et c’en est ridicule , mais ça marche. Les Etats-Unis n’enseignent pas qu’ils se sont construits en massacrant les indigènes mais en conquérant des territoires hostiles. L’Espagne insiste sur les liens forts qu’elle entretient avec l’Amérique latine grâce à une présence ancienne des Espagnols qui ont fait souche là-bas, preuve de leurs bonnes intentions. Qu’on parle ici des aspects bénéfiques de la colonisation et c’est le tollé général. Pour les Français, la place de la République, à Paris, n’est qu’une station de métro de correspondance avec ses longs couloirs pollués et ses chanteurs péruviens. En surface, c’est la place qu’on aimerait pouvoir éviter pour ne pas trainer dans les embouteillages de sortie des bureaux. La République ? Bof. Un nom comme un autre. Le drapeau tricolore ? Beurk. Il est vrai que quand on voit ceux qui se le sont accaparé, on comprend cette réaction de rejet. La République a eu la sagesse d’interdire à quelque parti politique que ce soit d’utiliser le tricolore républicain dans ses emblèmes et symboles. Cette loi est battue en brèche depuis des dizaines d’années ; depuis les débuts de la Vième République, en fait. Il ne faut pas s’étonner que les jeunes, peu au fait de l’Histoire, le rejettent comme un signe d’hostilité à leur endroit et à leur manière de vivre. La France est le pays capable de déclarer la guerre à Hitler pour sauver Dantzig, en sachant ce qui allait se passer aussitôt. Elle l’a fait. Comme disait De Gaulle, la France est généreuse par essence. Louis XVI n’a pas hésité à envoyer des troupes en Amérique du nord pour aider les indépendantistes dans leur lutte contre l’Angleterre coloniale, tout en sachant que les futurs Etats-Unis d’Amérique n’installeraient pas un pouvoir colonial français pour autant.  De Gaulle, encore lui, s’est fait ovationner à Mexico, en Argentine, à Phnom-Penh en défendant les peuples en marche vers leur destin et qui, comme la France, refusaient de choisir de se rallier à un bloc contre un autre. Ces peuples et d’autres n’ont pas oublié,  alors qu’ils ont oublié des initiatives désastreuses comme l’intervention à Suez. L’Egypte de Nasser et de ses successeurs a toujours entretenu de bons rapports avec la France. Il n’y a que les Français pour ne pas le savoir et, lorsqu’on détourne à ce point les emblèmes de la République, l’héritage de la Révolution française de 1789, pour en faire des signes de ralliement contre une partie de sa population installée de fraiche date, il ne faut pas s’étonner que les plus jeunes de cette population se sentent exclus, méprisés et se tournent vers ceux qui semblent les comprendre.

 

La meilleure preuve de ce prestige de la France dans l’imaginaire mondial, c’est quand, quelques heures après les attentats, l’antenne de ce qui a remplacé le World Trade Center de New York s’est allumée en bleu-blanc-rouge. Toujours à New York, le centre du monde (au moins du monde capitaliste), le ténor Placido Domingo a entonné la Marseillaise au cours de sa prestation. Même Madonna, de passage à Stockolm, a interrompu son spectacle pour évoquer la « tragedy » de Paris et a chanté « La vie en rose ». Ailleurs, à Wembley par exemple, des monuments ont arboré les trois couleurs de la France puis, à l’occasion d’un match amical, on placardé les trois termes de la devise de la République  tandis que la presse (pas toujours bien inspirée outre Manche) publiait les paroles de la Marseillaise en phonétique pour permettre aux spectateurs de se joindre aux supporteurs français pour entonner la Marseillaise. Venant des Anglais, ça n’en a que plus de mérite. Et puis, faut-il rappeler que dans le monde anglophone, tout le monde connait le jour de la fête nationale française appelée là-bas « Bastille day ». Oui, la France est un grand pays. Oui, la France est un vieux pays qui se maintient contre vents et marées, qui a connu des années sombres, qui n’a pas toujours montré le meilleur en terres lointaines mais qui est regardée, par tout, comme une vitrine parce qu’elle allie un passé riche, une culture prestigieuse, un art de vivre qui fait envie au monde entier ; quoi qu’en pensent les Française eux-mêmes, toujours prêts à dénigrer leur pays tout en faisant montre d’arrogance à l’extérieur.

 

C’est parce que la France est ce qu’elle est encore, parce que les philosophes du 18ième siècle ont apporté les Lumières sur le monde et ont fait qu’on ne regarde plus les rapports humains de la même façon,  que la France est la cible du terrorisme islamiste depuis une trentaine d’années. S’ajoute, bien sûr, une question de facilité, vu que la pointe du vieux continent européen est plus proche et plus facile d’accès quand on vient du berceau des civilisations et du creuset des religions. Il faut aussi ajouter le refus de la population française de surveiller. Il faut sans doute y voir le rappel des années sombres de l’occupation et de la collaboration avec son cortège de dénonciations. Pourtant, la comparaison ne tient pas. Il ne s’agit pas de dénoncer mais de signaler, notamment, des objets abandonnés, éventuellement des comportements suspects. Ça se fait dans de nombreux pays où l’on n’a pas cessé de vivre normalement, de sortir et de s’amuser. Justement, c’est parce qu’on sait pouvoir compter sur l’attitude responsable de tous que la vie peut continuer normalement.

Autre changement dans nos comportements. Il y a peu, un homme politique s’était fait tancer pour avoir dit avant les autres que la troisième guerre mondiale avait commencé. On lui avait ri au nez devant l’absence de chars dans les rues. Encore nos vieux clichés éculés. Doit-on rappeler que lors de la deuxième, la plupart des pays concernés n’étaient pas en guerre mais participaient aux opérations qui se déroulaient essentiellement en Europe centrale et en mer ? Les Etats-Unis, dont l’entrée en guerre a été décisive, n’ont jamais connu de guerre sur leur territoire, à l’exception de la guerre civile. Nous connaissons à présent cette situation où le territoire européen n’est plus un champ de bataille mais où nos armées interviennent loin d’ici.

Autre preuve de la place singulière qu’occupe la France dans le monde : l’intervention de pays lointains lorsque la France a été attaquée en 1914. Après tout, nombre de pays ont dû batailler pour garder un territoire ou en récupérer. Ça n’a pas enflammé la planète pour autant. Quand c’est la France qui est touchée, tout le monde se sent concerné. Il y a eu des attentats ailleurs qu’à Paris. Ce n’est pas pour cela qu’autant de chefs d’Etats sont venus défiler par solidarité. Malgré le drame que vivent nombre de peuples,  on n’a pas non plus pavoisé les monuments aux couleurs de leur pays.

 

Cette guerre mondiale est d’un nouveau type. On laissera les Historiens la qualifier dans quelques années. Ça n’est pas le problème du moment. La première était une guerre de positions classiques. A ce titre et malgré l’intervention d’armements nouveaux comme les blindés et l’aviation, c’était une guerre du 19ième siècle. La deuxième était une guerre contre un totalitarisme. Celle-ci se déroule sur trois terrains différents mais complémentaires. Il y a la guerre de conquête,  comme autrefois, dans le désert de Syrie mais aussi dans des régions également désertiques en Afrique, le terrorisme partout ailleurs et la guerre psychologique via l’Internet. Il faudra des moyens considérables car il faut anéantir les trois en même temps tout en continuant à vivre normalement, à faire tourner les entreprises, à commercer. Pourtant, ça ne sera là que les préliminaires car c’est une hydre qu’il faut anéantir et l’on ne pourra pas en venir à bout  sans soigner les causes profondes de son apparition.