Ainsi, les Britanniques vont connaître les affres du référendum pour la première fois de leur vie. Jusqu'à présent, ils prétendaient que ça ne faisait pas partie de leurs coutumes et us et que, par conséquent, il n'y en aurait jamais. Quand on sait que la constitution du Royaume Uni n'est pas écrite, qu'elle repose sur deux ou trois lois fondamentales desquelles découlent toutes les autres, quand on sait que la jurisprudence tient lieu de loi écrite, quand on connaît l'attachement des Britanniques aux traditions et, last but not least, quand on connaît leur europhobie congénitale, on s'étonne qu'ils s’apprêtent à franchir le pas. Juste un mot sur « l'europhobie » qui n'est qu'une traduction de leur mépris ancestral pour « le continent », c'est-à-dire l'Europe (en fait la France) contre laquelle ils se sont battus pendant des siècles.

On s'étonnait, dans les années 1960, de leur volonté d'entrer dans le Marché Commun ; comme on disait à l'époque. De Gaulle, s'y opposait avec l'intuition qui était la sienne de ce qui allait arriver et qui ne pouvait pas manquer d'arriver. Il avait eu l'occasion de côtoyer les Anglais lors de son exil à Londres pendant la guerre. Il connaissait leur mentalité et ses prises de bec avec son alter ego, sir W. Churchill n'a fait que renforcer ses convictions. De Gaulle parti, l'obstacle était levé et ça allait, de toute façon, dans le sens de l'Histoire.

 

Depuis leur adhésion à la CEE, devenue simplement la CE puis l'UE, les Britanniques n'ont cessé de mettre des bâtons dans les roues de l'organisation qu'ils venaient d'intégrer en suppliant. En fait, ils n'ont jamais accepté les règles communes et se sont toujours efforcé de les faire modifier ou, à défaut, d'être exemptés de se les appliquer. Du reste, ils n'ont jamais quitté l'AELE dans laquelle ils se sentent davantage à l'aise. Ils n'ont jamais recherché autre chose qu'une zone de libre-échange avec le moins de barrières réglementaires possible. Il ne fallait donc pas leur parler de l'ambition suprême de la CE, à savoir l'intégration européenne dans un espace politique et souverain. En revanche, ils ont toujours appuyé les entrées de nouveaux candidats, persuadés que ça augmenterait le périmètre du libre-échange qu'ils plébiscitent et qu'ils adorent juste après leur reine.

Une fois franchi le pas de l'élection directe du Parlement européen, la CE s'est efforcée de construire une puissance politique. Le Président français Giscard d'Estaing et le Chancelier allemand Schmidt ont travaillé d'arrache-pied à cette réalisation qui a été poursuivie par leurs successeurs. C'est le sens de l'entrée des pays scandinaves et, avant, de la Grèce dans la CE. L'Espagne et le Portugal ont rejoint la Communauté après avoir été longtemps traités en enfants à cause de leur péché originel qu'étaient la dictature ; beau prétexte pour ne pas accueillir nos plus proches voisins dont on redoutait la concurrence agricole. Cette époque voyait aussi le triomphe des idées fumeuses de l’École de Chicago, autrement dit de ce qu'on appelle aujourd'hui l'ultralibéralisme. Or, il y avait un agent dans la place en la personne de Thatcher, Première Ministre britannique. Pendant son long mandat, elle n'a eu de cesse d'imposer de nouvelles conditions et, par conséquent, est directement à l'origine de toutes les crises européennes depuis un peu plus de trente ans. La fameuse – et déjà oubliée – crise de « la vache folle » est née en GB où, ultralibéralisme oblige, on ne rechigne sur aucune méthode d'élevage, quitte à faire crever les bestiaux dans des souffrances atroces et à contaminer hommes et bêtes. Le maître-mot, c'est « la concurrence libre et non-faussée ». Il ne manquerait plus que des règlements sanitaires viennent entraver la course au profit. Total, les États membres victimes ont payé pour les Britanniques qui s’apprêtent à faire lever les interdictions qui avaient été décidées à ce moment-là. Et je devrais m'arrêter là*.

john bull

En effet, depuis, tout est allé dans le même sens. Par exemple, la GB s'oppose à tout accord commercial favorisant les pays de l'ACP, toujours au nom de « la concurrence libre et non-faussée ». Peu importe si ça doit mettre les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique dans une situation de misère au profit des multinationales de l'agro-alimentaire.9 La crise (encore une) des migrants à Calais n'est qu'une péripétie de plus dont les Anglais nous réservent la surprise. Pour faire court, le Royaume Uni est membre de l'UE dont elle a inspiré fortement le traité d'union mais qui ne fait partie ni de l'espace Schengen, ni de la zone euro, ni des principales contraintes. En revanche, comme ça l'arrange,il sait bien rappeler que, conformément aux accords de Schengen, ce n'est pas à lui de s'occuper de ceux qui veulent entrer sur son territoire. L'Angleterre est (toujours) une île* et l'on n'en finit pas d'en payer les conséquences car, l'Angleterre a toujours trouvé le moyen de faire payer pas les autres le prix de son insularité tout en en conservant les avantages. L'organisation d'un référendum obéit à cette logique. Puisque ça arrange les Anglais, on piétine la tradition dans la mesure où les États membres de l'UE redoutent par-dessus tout l'issue d'un référendum dont on a tout lieu de penser qu'elle sera, comme les référendums européens précédents, défavorable. Le Premier Ministre tient là une arme redoutable et il en use. Il sait pertinemment que les autres membres feront tout pour maintenir la Grande-Bretagne dans l'Union et que, même en cas de volonté de sortir (le fameux « br-exit ») exprimée par les électeurs, l'UE trouvera le moyen de passer outre et que le Royaume-Uni en sortira encore une fois gagnant, quoi qu'il arrive.

 

On n'en est plus à une contradiction près.

Pour revenir au référendum de cette année, il y a une contradiction de plus dans cette histoire. Depuis l'annonce du référendum, l'opinion publique européenne (du moins l'Europe à 15) est soulagée à l'idée que l'issue pourrait être la sortie de la GB de l'Union.

L'ancien titulaire du Quai d'Orsay, M. Fabius, qui avait l'art des formules, en avait trouvé une bonne pour décrire le comportement du Royaume-Uni depuis qu'il a adhéré à la CE : « on ne peut pas vouloir intégrer une équipe de football pour exiger qu'elle joue au rugby ». Les Européens en ont plus qu'assez des caprices de la perfide Albion et surtout d'en payer les conséquences. Un exemple parmi d'autres. Alors que l'UE pinaille sur la qualité des produits alimentaires, l'information sur leur composition, la stricte appellation des produits, la GB a obtenu que l'on puisse appeler « chocolat », un produit qui contient autre chose que du cacao et du sucre, au grand dam des grands pays chocolatiers comme la Belgique, membre fondateur de la CE. Idem, pour favoriser l'intégration européenne, la Commission Européenne voudrait imposer le « made in Europe » plutôt que les indications de pays d'origine. Qui voudrait acheter un produit alimentaire orné d'un drapeau britannique ou allemand ? Donc, beaucoup d'Européens en ont marre du Royaume Uni et de ses diktats. Sentiment partagé par les intéressés puisqu'une majorité de Britanniques n'a jamais apprécié la promiscuité avec les continentaux. La situation est d'une simplicité biblique. On a envie de dire : qu'ils se retirent puisque tel est leur désir et le souhait de tous ! Eh bien non. Nos dirigeants se montrent affolés à l'idée du départ des Britanniques. Depuis l'annonce du référendum, ils multiplient les démarches pour retenir le candidat au départ. On se demande bien pourquoi. En fait, on comprend surtout qu'ils redoutent que d'autres ne suivent l'exemple anglais et se tirent ailleurs à leur tour. Le résultat, nous l'avons appris il y a peu. L'UE est prête à faire de nouvelles concessions pour garder leur partenaire indésirable. Elle en a déjà faite et va en faire d'autres alors même que le Premier Ministre a annoncé que, maintenant, il ferait campagne pour le maintien dans l'Union. En d'autres termes, il a obtenu ce qu'il voulait mais ses partenaires vont en faire encore plus sans même qu'il le demande. Les négociations actuelles ne sont que des gesticulations. Dès lors qu'elles ont commencé, tout le monde a bien compris que les continentaux céderont tout, comme d'habitude. Elle est pas belle la vie en Grande-Bretagne ?

 

L'autre crainte des continentaux, c'est de voir un Royaume-Uni recouvrer toute sa souveraineté (en fait, il ne l'a jamais perdue) et concurrencer directement l'UE. Il est évident pour tout le monde que, si l'île arrogante s'en sort souvent mieux que les pays comparables, c'est, notamment, parce qu'elle maîtrise sa monnaie. Elle ne craint pas de laisser filer les déficits en cas de besoin ni de créer de la monnaie plutôt que de devoir emprunter de l'argent auprès des banques privées. C'est ce qui se passe dans la zone euro où l'on ne jure que par « l'euro fort », quitte à pénaliser les exportations, quitte à encourager les délocalisation, quitte à maintenir le chômage. Tout le monde comprend bien ou sent bien que c'est un handicap lourd mais les gouvernants et la Commission Européenne ne veulent pas entendre parler d'autre chose. Il n'y a pas d'autre politique possible !

Le problème, c'est que les mêmes dirigeants qui redoutent le précédent que créerait le départ d'un membre puis, probablement, d'autres, ne redoutent pas la colère de l'opinion publique européenne qui se détourne de plus en plus du rêve européen. L'Europe ne fait plus rêver. Le nom de ce continent est devenu synonyme de technocratie absolue et absurde, de supra-nationalisme, de l'abandon des remparts qui défendent les plus faibles, des systèmes de protection sociale que le monde entier nous envie encore. La défiance vis à vis de l'UE se traduit différemment selon les pays. Pourtant, un point commun relie nombre d'opposants organisés à l'intégration européenne, c'est la montée de mouvements d'extrême-droite. Il est trop facile de les traiter de racistes. Ils sont davantage xénophobes. Ils rejettent tout ce qui est étranger à leur pays non pas tant par racisme primaire (qui existe) mais plutôt parce que l'étranger sert d'exutoire à toutes les frustrations induites par l'UE. Tout le monde sait qu'une personne ne pouvant s'en prendre à l'auteur de son malheur va se chercher une victime encore plus faible. Au niveau national, c'est l'étranger, le pauvre, le petit, le mal-aimé.

 

Nous vivons une période charnière. Tous en sommes bien conscients. Nous assistons à l’émergence d'un monde nouveau dont les contours se dessinent rapidement mais ont du mal à s'assembler pour faire un nouvel ensemble cohérent. Une partie de la population en a peur et se réfugie vers l'extrême-droite. L'autre partie attend de voir ou y participe pleinement comme les pionniers découvrant le far-west. À cela, il faut ajouter des dirigeants incapables de penser à autre chose qu'à leur ré-élection et qui se plient en permanence aux exigences de ceux qui veulent profiter jusqu'au bout des privilèges qu'ils retirent de la situation actuelle et qui n'ont nulle envie de voir émerger un nouveau monde dont ils ne seraient plus les dominants. Une grande partie du mal dont nous souffrons, du mal être qui nous accable vient de là. La décision de satisfaire les Britanniques plutôt que les populations, après avoir dénié le résultat des référendums de 2005 dans les pays qui les ont organisé entretient le malaise et la crise. Or, c'est en permanence que les population expriment leurs souhaits et que leurs dirigeants font exactement l'inverse.

 

* « Messieurs, l'Angleterre est une île, et je devrais m'arrêter là »

phrase célèbre par laquelle André Siegfried ouvrait son cours d'histoire à la Sorbonne