ménilmontant village

Dans le XXe, on retrouve un peu tout ça mais en petite quantité à chaque fois, en petits îlots. Les Chinois de Wēnzhōu à Belleville, les Arabes dans le bas de la rue de Ménilmontant, quelques Juifs aux abords du boulevard, au-dessus du métro qui fait la frontière avec le vieux Paris. Ailleurs, ce sont de vieux immeubles, parfois réhabilités qui côtoient des tours qui ont été ultra modernes. Ici ou là règne encore une atmosphère de village car, Ménilmontant, mais oui Madame, est le nom de l'arrondissement. On sait peu que les arrondissements de Paris portent tous un nom mais l'habitude fait qu'on les nomme par leur numéro. Les quartiers ont gardé des appellations mais peu de vieux Parisiens entretiennent la mémoire de ces noms. En fait, le terme de « quartier » s'applique depuis longtemps aux alentours d'une station de métro ou d'une place, voire d'une rue emblématique. C'est ainsi qu'on parle ou qu'on parlait du « Sentier », du nom d'une rue connue pour ses tailleurs juifs puis ses grossistes en tissus et d'où sont sorties quelques marques devenues célèbres. Ménilmontant, ce sont les abords de la rue qui monte et surtout vers l'ancienne gare de Ceinture dont il ne reste pourtant rien. Il y a une église Notre-Dame, comme à Paris, mais aussi comme dans n'importe quel village. C'est un peu ça le XXe finalement. En face, un pan de mur d'immeuble a été décoré par Jérôme Mesnager qui y a peint sa fameuse « Ronde » en forme de cœur. C'est ça aussi, le XXe.

mesnager

 

Télégraphe, c'est près du métro éponyme, là où se trouvait un télégraphe du génial et oublié Claude Chappe. C'est par là que se trouve le point le plus haut de la capitale. La Plaine, c'est la bas de l'arrondissement, résidentiel et presque un peu bourgeois. Normalement, ça s'appelait le hameau de Fontarabie mais tout le monde l'a oublié. C'est là que se trouve le lycée qui a longtemps été en tête du classement annuel des hebdomadaires, le lycée Hélène-Boucher, construit à l'emplacement de gazomètres. Belleville, c'est plus compliqué. La rue est longue. Elle part du boulevard extérieur, de la station de métro éponyme (je m'étais promis de ne pas employer ce mot compliqué) et grimpe jusqu'à la porte de Lilas. Elle délimite les XIXe et XXe arrondissements, passe devant l'église de Belleville (métro Jourdain) mais ce qu'on appelle Belleville proprement dit, c'est le bas. C'est là que ça grouille d'une animation salutaire. Belleville ? Ménilmontant ? Les deux ? Le photographe Willy Ronis n'a pas tranché. Il a repris le nom d'un arrêt de bus, à la jonction des boulevards de Belleville au nord et de Ménilmontant au sud, pour le titre de son recueil d'images de ce bel arrondissement. L'arrêt se trouve au niveau de la station de métro Ménilmontant. Vraiment, les deux sont confondus dans une même évocation d'un Paris de villages, d'un Paris à taille humaine.

 

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Difficile de parler de « village » quand on évoque Paris et, surtout, le Paris d'aujourd'hui. Dans l'imaginaire collectif, on parle d'un « village au clocher, aux maisons sages ». Quand on s'approche, on pense à une place garnie d'un ou plusieurs vieux arbres et quelques magasins autour dont, au moins, un bistrot. Eh bien, cette image agréable et rassurante, on la retrouve dans le XXe, en un endroit appelé le « village de Charonne ». Le village a bien existé et, comme d'autres, intégré à Paris. Restent l'église et son cimetière attenant qui sont le cœur du village comme des milliers d'autres villages français. Quand on arrive, en venant de la rue des Pyrénées, la deuxième plus longue rue de Paris qui traverse l'arrondissement du sud au nord, on découvre une place, autrefois bordée de commerces dans sa partie basse. En face, en haut de belles marches de pierre, une toute petite église au toit couvert de tuiles de Bourgogne. Le dimanche matin, quand il n'y a pas de camion qui passe, pas trop de bus et que les gens prennent leur temps, on s'y croirait vraiment. Les passants entrent ou sortent du dernier bar, font leurs courses pour le repas dominical, s'arrêtent pour saluer et s'attarder un peu avec leurs semblables. La petite rue Saint-Blaise descend vers la place des Grès, au milieu de petits immeubles d'où parviennent, parfois, les effluves d'un repas en préparation. Et si l'on se retourne, on voit le clocher de l'église. Mieux vaut y remonter avant de changer de village. En haut des marches, on peut voir, surgissant d'un pâté de maisons basses tout proche, deux grandes tours blanches et une autre grisâtre. C'est que, dans le XXe, le passé et le présent sont étroitement mêlés.

https://www.facebook.com/johndorbigny/photos/a.454344031318745.1073741876.242455849174232/452549684831513/?type=3&theater

 

Charonne 2

Traversée du cimetière de Charonne, un gros chat attend quelque compagnie. Monument à François Bègue, illustre inconnu, plus légendaire et ivrogne qu'autre chose et dont la statue fait encore sourire avec sa perruque conventionnelle. Passage obligé devant la tombe de Brasillach. Fallait-il ou pas le passer par les armes en raison de ses écrits antisémites qui ont inspiré tant de mains meurtrières ? Est-ce que celui qui inspire le crime est aussi coupable, plus, moins, que celui qui l'exécute ? Contre la peine de mort. Toujours. Est-ce que Milton Friedmann n'a pas plus de morts sur la conscience, lui qui inspire les politiques économiques les plus désastreuses ? J'en ai déjà parlé.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2006/11/20/3214653.html

 

Charonne gare

D'ailleurs, mes pensées sont interrompues par la recherche des rails de la Petite-Ceinture. C'était une ligne de chemin de fer, à gabarit normal qui, comme son nom l'indique, faisait le tour de Paris. Trafic voyageur interrompu définitivement dans les années 1930 et trafic marchandise arrêté dans les années 1980. Depuis, il n'y a plus rien. Quelques gares ont été sauvées de la démolition dont celle de Charonne, précisément. C'est devenu un lieu où l'on peut boire un coup, le soir, en écoutant des musiciens se produire. Oui, à la description archétypique du village, il faut ajouter une gare et un « grand chemin de fer tout autour de la Terre ». La Petite-Ceinture dans le XXe, avait cette particularité qu'elle s'éloignait de la ligne de fortifications qui encerclait Paris. Elle traversait l'arrondissement et en constituait l'épine dorsale. Aujourd'hui, ça serait plutôt le bus 26 soumis aux aléas de la circulation difficile de la rue de Pyrénées. Quel dommage de laisser ces voies sans circulation à l'heure où l'on veut chasser la bagnole de Paris mais sans offrir d'alternative ! Et tant qu'on y est dans l'évocation provinciale, il manque à cet inventaire un journal. Eh bien, il existe ! C'est L'Ami du 20e. En fait, c'est un mensuel édité par les paroisses catholiques de l'arrondissement. C'est le journal local, celui qui raconte la vie dans les quartiers, les figures, les initiatives, les adresses utiles. Aussi, il évoque le passé, l'Histoire de cet arrondissement quand on pouvait vivre et travailler au pays qui ne manquait pas d'entreprises. Le XXe, faut-il encore le préciser, c'est le Paris ouvrier dans toute sa splendeur.

 

 

Le 8 mai 1957, L'Ami du 20e avait organisé une excursion en train spécial aller/retour entre la gare de Ménilmontant, au centre de l'arrondissement, et la forêt de Fontainebleau pour ses lecteurs http://lamidu20eme.free.fr/

passion

ça paraît tellement désuet aujourd'hui. À l'époque, beaucoup de Parisiens ne partaient pas en vacances. Alors, prendre le train à quelques pas de chez eux et se retrouver à la campagne ou plutôt en pleine forêt et pique-niquer avait des allures de grands départs, genre congés de 1936. Et puis, on connaît tout le monde. L'Ami du 20e, c'est le journal des paroissiens. Ils se retrouvaient déjà à la sortie de la messe, au bistrot du coin et dans les animations de quartiers tout au long de l'année. On ne s'ennuyait pas. Les paroissiens font revivre chaque année, pendant le carême des chrétiens, la passion de Jésus. Parfois, au cours d'une vie, ils ont joué tous les rôles depuis les enfants figurants jusqu'aux vieillards en passant par les femmes de Jérusalem, les disciples du maître, les soldats romains, les pharisiens et Ponce-Pilate. Ça, c'est du vrai théâtre populaire ! Dans la rue le théâtre ! Il y a été longtemps, d'ailleurs. La passion se jouait dans les rues de Ménilmontant avant que la circulation ne rende difficile la représentation. Elle se joue désormais dans la salle paroissiale de la rue du Retrait qui dispose d'un scène et d'un parterre. Guy Rétoré y a fait ses débuts avant de créer le TEP, le Théâtre de l'Est Parisien qui a remplacé, bien mieux que Chaillot, le TNP de Jean Vilar décentralisé à Villeurbanne. Pour y être allé quelques fois, je puis dire que tant par la programmation que par le public, c'était vraiment un théâtre populaire avec tout ce que ça comporte d'éducation populaire et de tarification. Et puis, c'était touchant de voir les habitants du XXe venir après avoir fait un effort de toilette pour une grande sortie culturelle. Ces gens du peuple avaient le sentiment qu'ils devaient faire cet effort pour se montrer dignes de celui des grands comédiens qui se produisaient pour eux. Respect !

TEP

Guy Rétoré s'est battu pour que le XXe dispose d'une vraie salle de théâtre, capable d'accueillir le public toujours plus nombreux. Lui, derrière la place Gambetta (décidément) près du cimetière du Père-Lachaise, avait transformé un cinéma de quartier en théâtre. Après lui, on a construit à la place le Théâtre de la Colline mais c'est plus vraiment le même genre de programmation ni, forcément, le même public. Guy Rétoré s'est rabattu sur une salle de répétition un peu plus loin mais le c'était plus pareil.

La gare de Ménilmontant, déjà citée, a été démolie avant, dans les années 1960. Il fallait loger du monde. Beaucoup de bébés étaient nés et avaient grandi. La place manquait déjà dans Paris. Alors, on a construit sur un terrain pas cher puisque appartenant à l’État. À l'époque, il y avait un État puissant qui possédait beaucoup. Il pouvait donner (ou vendre) ce qui appartenait à tout le monde. Aujourd'hui, ça passerait par une administration puis une autre, un service, un sous-service. Il faudrait payer l'un, indemniser l'autre alors que tout ça est payé par le même impôt. La gare de Ménilmontant, sur les clichés, c'est déjà la campagne en plein Paris. C'est bébête mais quand on peut pas partir en vacances, c'est déjà pas si mal de se sentir un peu au vert pas loin de chez soi ou de regarder passer le train Boulogne maritime-Naples deux fois par jour. Ça donne envie.

train de jonction

https://www.petiteceinture.org/Gare-de-Menilmontant-1868.html

 

la chanson de Trénet :

Ménilmontant mais oui madame
C'est là que j'ai laissé mon cœur
C'est là que je viens retrouver mon âme
Toute ma flamme
Tout mon bonheur…
Quand je revois ma petite église
Où les mariages allaient gaiement
Quand je revois ma vieille maison grise
Où même la brise
Parle d'antan
Elles me racontent
Comme autrefois
De jolis contes
Beaux jours passés je vous revois
Un rendez-vous
Une musique
Des yeux rêveurs tout un roman
Tout un roman d'amour poétique et pathétique
Ménilmontant !

 

Ménilmontant mais oui madame
C'est là que j'ai laissé mon cœur
C'est là que je viens retrouver mon âme
Toute ma flamme
Tout mon bonheur…
Quand je revois ma petite gare
Où chaque train passait joyeux
J'entends encor dans le tintamarre
Des mots bizarres
Des mots d'adieux
Je suis pas poète
Mais je suis ému,
Et dans ma tête
Y a des souvenirs jamais perdus