« C’était mieux avant » est la déclinaison simplifiée à l’usage du vulgaire (dans son sens premier qui signifie populaire) de la sempiternelle querelle des anciens et des modernes. « C’était mieux avant », sous-entend : avant qu’on ne tienne plus compte de mon avis parce que d’autres ont pris ma place et donnent plus de voix que moi. Finalement, est-ce qu’avant on m’écoutait davantage ? Pas sûr. Dans notre monde surpeuplé, il est bien difficile de se faire entendre et l’on voit que ça l’est de plus en plus. Il faut, probablement, voir là-dedans, la raison principale de la désaffection pour la chose publique. C’est surtout vrai dans les démocratie où, théoriquement, c’est la voix du peuple qui gouverne ; par l’intermédiaire de ses délégués, bien entendu. Forcément, dans les pays qui n’ont jamais connu que l’autocratie ou la monarchie absolue, la population ne cherche même pas à se faire entendre, en a pris son parti et ne s’en trouve pas si mal que ça. C’est, probablement, comme ça qu’il faut interpréter les sondages qui indiquent que les Afghans et les Irakiens sont globalement beaucoup plus optimistes que les Français.

Si l’on ne m’écoutait pas davantage « avant », au moins, l’on écoutait ceux qui avaient ma préférence. Or, même ceux-là, on ne les écoute plus, ou on les écoute moins. qu’importe leur aura d’un moment, si d’autres sont davantage médiatisés aujourd’hui. Ainsi, l’autre matin, un certain Kader Attia regrettait le temps où les intellectuels comme Foucault ou Sartre, dans les années 70, prenaient position sur la guerre d’Algérie*, pour aussitôt se réjouir que les intellectuels d’autrefois sont aujourd’hui remplacés par les artistes.

https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-21-octobre-2016

 

sartre

Évidemment, comme ça, il peut s’inclure dans le lot et prétendre compter parmi ceux dont la voix se doit d’être écoutée. « C’était mieux avant » parce que les thèmes qui lui sont chers étaient portés par de très grands noms mondialement connus et respectés. Au passage, quelques instants auparavant, il avait fustigé la prétention universelle de la culture française pour lui préférer des universalités plurielles (peu importe la contradiction) mais quand ça l’arrange, il veut bien s’appuyer sur des intellectuels universels d’origine française. La phrase suivante le voit se réjouir de la place nouvelle prise par les artistes – dont il fait partie bien entendu – pour reprendre le flambeau. Cet artiste, donc, est le pur produit de la civilisation médiatique qui met tout au même niveau et propulse celui qui sait comment se faire remarquer. Pour atteindre le statut d’intellectuel, Sartre avait, auparavant, étudié la philosophie à un haut niveau et était sorti premier du concours de l’agrégation, l’année où il s’était présenté. Rappelons que Simone de Beauvoir était arrivée deuxième cette même année. Foucault a suivi le même cursus puis s’est spécialisé dans la psychologie au point de l’enseigner. Les Bourdieu, Castoriadis, Deleuze, Derrida et autres ont aussi étudié à un haut niveau et enseigné également à un haut niveau. Pour être artiste, on peut s’affranchir de ces contraintes. Quel que soit le domaine, nul n’est besoin d’avoir étudié les Beaux-Arts, la Fémis, d’avoir résidé à la Villa Médicis ou la Villa Vélazquez. Avec du culot et, si possible, des rencontres favorables, on peut imposer ce qu’on fait et en vivre. Une exposition dans une galerie parisienne accompagnée d’un bon dossier de presse fera le reste. Ainsi, on sera invité à la radio voire même à la télévision, consécration suprême. À partir de là, on sera autorisé à donner son avis sur les événements du monde tandis que les malheureux intellectuels qui ont passé des années à se taper Sartre, Foucault, Spinoza, Nietzsche, Hegel et quantité d’autres, qui auront fait le sacrifice d’étude longues pendant lesquelles on ne gagne rien et l’on dépense beaucoup, se voient qualifiés de « pseudo-intellectuels » y compris au plus haut niveau de la société. S’il ne s’agissait que de jaloux ou d’adversaire, on comprendrait la virulence. Pourtant, ces piques proviennent de personnes dont le niveau d’études est très inférieur mais le niveau de médiatisation est très supérieur. Forcément, le public va à la facilité. Les médias ont choisi depuis longtemps de s’adresser à l’émotion et le développement des chaînes de tv et l’Internet ont accéléré la tendance et l’ont consacrée. À quoi bon étudier ? À quoi bon se priver de revenus pendant des années si le hasard de rencontres fait bien les choses et si quelques toiles ou quelques vidéos apportent le viatique qui permettra de vivre sans contraintes et d’attirer la compassion médiatique le jour où le succès ne sera plus au rendez-vous ? À quoi bon se farcir des pavés des philosophes cités précédemment s’il suffit de connaître quelques citations qu’on aura pêchées sur la toile ?

 

Finalement, chaque époque présente des avantage et des inconvénients. Ça c’est fort comme réflexion ! Tout est relatif et dépend de sa situation du moment. Ceux qui ont connu leurs meilleures années « avant » ont tendance à dire « c’était mieux » tandis que les autres, qui ont parfois été dépassés par les exigences d’autrefois se satisfont bien des temps modernes. Quand on aspire à jouer un rôle médiatique, à se montrer à la télé, on n’a que faire des temps anciens et de leurs contraintes. La télévision montre dans les mêmes conditions, dans le même cadre (autrefois arrondi aux angles et maintenant ultra-plat) l’intellectuel qui réfléchit depuis des années, nourri par ses lectures abondantes, au sujet qu’on lui soumet et le témoin d’un fait-divers qui va verser quelques larmes et enfoncer quelques portes ouvertes sous le coup de l’émotion. Le grand public ne fait pas la différence. Plus encore, le grand public est friand de citations, surtout si on les lui présente de telle façon qu’il réagisse spontanément. C’est la raison du succès médiatique du livre contenant des phrases prononcées par le Président Hollande dans un contexte qu’on aura omis, pour simplifier. Des phrases ? Que dis-je ? Des morceaux de phrases. La phrase complète serait encore trop quand il s’agit de viser l’émotion. C’est ce que j’appellerai le « syndrome Rika Zaraï ». On n’a pas lu son livre de recettes à base de plantes médicinales et de légumes mais tout le monde vous assurera qu’il traite exclusivement des bains de siège.

 

Est-ce que tout ceci n’a pas toujours existé ? Est-ce que ça n’est pas inhérent aux médias, quel que soit le support ? On dit que la fonction crée l’organe. On voit que les animaux (et parmi eux les humains) se déplacent à la recherche permanente de la nourriture qui leur convient le mieux. On a observé que, depuis un quart de siècle, le seul secteur de la presse écrite qui a progressé quand tous les autres se sont écroulés, est celui dit de la presse « people », appelé autrefois, presse à scandale ou de caniveau. Il y a objectivement une demande. Il suffit de fréquenter les kiosques, les maisons de la presse assidûment pour constater que le public pour ce genre de presse, autrefois exclusivement féminin, est aujourd’hui très diversifié. En d’autres termes, ainsi que démontré précédemment, l’émotion l’emporte largement sur la réflexion, la brève de comptoir sur l’argumentation. Ce qui déplaît dans les interventions des intellectuels d’aujourd’hui, c’est que leurs raisonnement débouchent sur des conclusions qu’on n’a pas envie d’entendre ou qui forcent à réfléchir davantage. Cette incitation à la réflexion personnelle apparaît rapidement comme ennuyeuse (on dira plutôt « chiante ») : s’il faut encore se poser des questions et, avant, entendre les suggestions des philosophes… On préfère les bonnes intentions aux bonnes réflexions qu’on va tout de suite s’empresser de disqualifier de « réflexion à 2 balles » pour s’affranchir de la commenter. C’est ce que j’ai appelé le PIP. . Alors, on va jouer sur les deux tableaux. On commence par regretter rapidement les intellectuels d’autrefois qui ne dérangent plus personne puis, aussitôt, on se réjouit de les voir remplacés par des artistes (il n’y a pas de diplôme d’artiste) qui, en marge de leurs productions, vont balancer quelques phrases consensuelles (enfoncer des portes ouvertes) et toucher directement l’émotion.

 

*on passe sur l’anachronisme : s’il fallait encore s’embêter avec les dates. D’ailleurs, on n’enseigne plus l’Histoire de manière chronologique et il faut bien que ce soient des « pseudo-intellectuels » pour critiquer.

 

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