Deux chroniques entendues sur Inter viennent alimenter une analyse personnelle en cours d’élaboration.

Le journaliste Jean-Marc Four, actuel directeur de la rédaction d’Inter, et inoubliable créateur de « Et pourtant elle tourne », fait l’autocritique des médias deux jours après l’élection de Trump :

« A de rares exceptions, les journalistes n’ont de cesse de regarder ce que disent… leurs confrères. Comme la presse américaine (du moins celle dont on parle en Europe), prédisait et défendait la candidature Clinton… la presse européenne, dans la plupart de ses éditoriaux, a fait de même. Comme un effet d’entrainement. »

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C’est ce qui a été dénoncé, ici même et qui pourrais s’appeler « le syndrome Rika Zaraï », pour prendre un exemple léger et sans conséquence mais qui montre bien le fonctionnement des journalistes. Rappel des faits : la chanteuse avait publié une livre de recettes de cuisines à base de plantes et de tisanes. Elle prodiguait un certains nombre de conseils de bien-être et d’hygiène comme il s’en publie des dizaines chaque année. Seulement, elle seule a abordé les bains de siège. Du coup, tout le monde s’est persuadé que c’est le sujet de son livre. Il suffit qu’un journaliste lise un livre, voie un film et en extraie quelques lignes ou dialogues pour que tous les autres le reprennent. Il y a peut-être pire. Ce sont les dossiers de presse, ces plaquettes destinées aux journalistes et dans lesquelles on explique doctement les intentions de l’artiste, du cinéaste (notamment), la « démarche de l’auteur » et ce qu’il convient d’en dire. On y trouve toutes les références citées par les journalistes (le technicien qui a travaillé avec un cinéaste prestigieux par exemple), l’explication des blagues, les quelques références culturelles. Tous les journalistes reprennent ces pseudo-infos, avec le même verbiage prétentieux que dans les dossiers de presse. Il n’est même pas nécessaire de voir l’œuvre elle-même pour en parler. Il a suffi, autrefois, avant l’élection du Pdt Carter qu’un journaliste mentionne qu’il était négociant en arachides pour qu’un correspondant français traduise par « marchand de cacahuète » et, aussitôt, on s’est gaussé, ici, de ces Américains qui allaient élire un minable qui gagnait sa vie en vendant des cacahuètes ; avec toute la connotation ridicule induite par la sonorité du mot en français. On vient d’avoir la même chose avec Trump dont on n’a commenté, ici, que les outrances et la caricature. En d’autres termes, on s’est fait une opinion à partir d’une information déjà transformée.

Condescendance vis-à-vis du réel

C’est ce que M. J.-M. Four appelle « l’effet de mimétisme ». Mais il poursuit : « Plus grave, la condescendance vis-à-vis du réel C’est la troisième erreur, la plus lourde de conséquences. »

Or – et c’était la raison de cette analyse – depuis la confirmation de l’élection de M. Trump, on n’entend que des propos, plus que condescendants, méprisants vis-à-vis de l’électorat de Trump qui ne sont pas sans rappeler ceux tenus au lendemain du fameux référendum européen de 2005 (et notamment celui de M. Serge July dans Libération). On entend que c’est la victoire des « petits Blancs ». On désigne ainsi ceux qui pâtissent du système libéraliste, de la mondialisation, ceux qui ont perdu leur boulot du fait des délocalisations, notamment. On parle de cette « Amérique rurale », en d’autres termes de ces bouseux, de ces arriérés qui n’ont pas le bon goût de se cultiver comme dans les grandes villes étatsuniennes dont nous admirons la production culturelle ici. Quel mépris pour les exclus ! Ce mépris transpire en permanence dans les médias d’ici. Il accompagne le désintérêt de la gauche pour les classes populaires qu’elle est sensée défendre. Depuis les années 1980, la gauche, et notamment son parti phare, le PS, a délaissé le peuple pour ne s’intéresser qu’aux minorités et les encourager à cultiver leur différence, au point d’encourager une revendication de différence de droits. L’intention était sans doute louable avant d’être électoraliste mais elle a conduit le peuple, qui subissait la crise et la mutation de la société à se sentir exclu au point de s’en prendre à ceux qui bénéficiait nouvellement de l’attention de la gauche : « ils ont plus de droits que nous ». Qui n’a pas entendu plusieurs fois ce reproche ?

Entendre. C’est probablement là le nœud du problème. Les gens qui assaillent les permanences des élus pour obtenir un logement, un boulot dans l’administration territoriale après avoir perdu le leur dans la grosse boite du coin, pour faire avancer un dossier de simple reconnaissance de ses droits, ce gens-là, ont de plus en plus l’impression de ne pas être entendus, l’impression que d’autres, minoritaires mais organisés, sont prioritaires et « qu’il n’y en a que pour eux ». On a dit, tardivement, et pas très fort, que la République ne fait pas de différence et que l’égalité signifie l’égalité de droits pour tous. Pourtant, le discours médiatique et le discours de la gauche contredisent ce principe fondamental.

Le lendemain de l’élection de M. Trump, l’écrivain Frédéric Beigbeder reconnaissait dans sa chronique qu’il ne connaît pas le peuple et la réalité qu’il vit. « Au fond, qu’est-ce que je connais du peuple ? Je vis à Paris (…), je fréquente des écrivains, des journalistes, des cinéastes. Je vis en France mais complètement déconnecté de la souffrance du peuple. (…) Les gens que je rencontre s’intéressent à la culture. Une minorité d’intellectuels non représentatifs de la révolte profonde du pays.

Au début de sa chronique il confesse : « La semaine dernière, j’expliquais, avec l’assurance des ignares, que Trump allait perdre ». Terrible aveu. Cette assurance est la caractéristique du discours médiatique. Plus l’acteur médiatique est inculte, plus il aura d’aplomb et nous indiquera comment il faut comprendre ce qu’il vient de découvrir. Beigbeder n’est pas le seul. Tous les chroniqueurs qui ont envahi les antennes depuis une trentaine d’années fonctionnent de la même façon. C’est même le ressort de toutes les chroniques.

Il poursuit : « Cette élection crée un précédent historique : à partir de maintenant, pour gagner, tous les coups sont permis. Il suffit de promettre n’importe quoi, d’être le plus grossier possible, d’attiser la haine et d’être fier de ne pas payer ses impôts. » Attardons-nous sur ce dernier point. Le populo rechigne à payer l’impôt qui obère une partie de ses modestes revenus. Peu lui chaut que ce soit un milliardaire qui s’en vante. Le peuple qui se serre la ceinture aspire à échapper aussi à l’impôt, tout comme il aspire à devenir enfin riche. Il ne raisonne pas en termes d’exploitation. Il ne se dit pas que les milliards de son champion ont été acquis sur le dos de ses semblables mais à force de travail. Il ne se dit pas que l’impôt que le riche ne paie pas est compensé par celui qu’il paie lui-même. En revanche, il sera très remonté contre son voisin s’il découvre qu’il triche pour obtenir davantage d’aide sociale que lui. Le voisin est son semblable et il n’aime pas qu’il le dépasse. Ça s’appelle la jalousie. On n’est pas jaloux d’un milliardaire.

Démocratie et démagogie

Beigbeder s’interroge sur la démocratie : « Il est impossible d’être modéré et élu. Honnêtement, je sais pas comment défendre notre système politique. Il y a quelques jours, Le Monde, journal sérieux, a publié une enquête montrant qu’un tiers des Français était favorable à un régime moins démocratique ». On en arrive à ce paradoxe où la démocratie, parce qu’elle favorise les minorités plutôt que de s’intéresser au peuple sans distinction, est rejeté par une frange de plus en plus large de la population à laquelle, curieusement, s’ajoutent ceux qui voient dans la démocratie une émanation du système capitaliste occidental qui exploite les peuples. La mondialisation aura permis, au moins, de montrer l’alliance objective entre les anticapitalistes radicaux qui rejettent l’État – parce qu’il défend ce système avec ses forces de l’ordre – et les ultracapitalistes eux-mêmes qui veulent effacer le rôle de l’État afin de laisser faire l’entreprise et, en réalité, la finance. Pour des raisons inverses, la démocratie est attaquée de toute part et de plus en plus ouvertement et violemment.

« Il me semble que la démagogie est beaucoup plus violente depuis l’émergence des réseaux sociaux. (…) Les populistes qui nous disent coupés des réalités ont, peut-être, raison. Nous ne comprenons rien. Nous sommes impuissants face à l’autodestruction de la démocratie occidentale, dans la haine, la bêtise et le mensonge. » . Ce à quoi, le philosophe (le pseudo intellectuel comme dirait la Ministre de l’Éducation nationale), Michel Onfray ajoute : « On ne gagne pas des élections avec la raison et l'intelligence, des raisonnements et de l'analyse, mais en mobilisant les passions : la haine, le ressentiment, la vengeance, le mépris, l'agressivité, la parade, la vanité,  l'arrogance, l'orgueil font la loi. ».

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Comment pourrait-il en être autrement quand, pendant la même période, cette fatale trentaine d’années, on a méprisé ouvertement le peuple et ses aspirations pour ne s’intéresser qu’à une culture de connivence dont on se sent d’autant plus exclu qu’il faut supporter son imposition et qui caractérisait l’ancien régime. Comment pourrait-il en être autrement quand on a vidé des programmes de l’Éducation nationale tout ce qui contient du sens au profit de savoir-faire ? Comment pourrait-il en être autrement quand les mêmes programmes font la leçon aux élèves, leur fournissent un prêt à penser obligatoire au lieu de leur soumettre les grands textes pour qu’ils y trouvent les outils d’une pensée autonome ? 

Depuis une trentaine d’années, l’extrême-droite progresse alors que le discours dominant la fustige en permanence. Plus on démonte son discours, plus on s’en moque, plus une partie de plus en plus grande de la population se sent mise à l’écart en se reconnaissant dans quelques uns des propos tenus par ses porte-parole ; surtout quand, dans le même temps, des minorités sont présentées comme victimes prioritaires. Une partie de la population se sent doublement exclue. D’abord par un système de plus en plus inégalitaire et ensuite par l’impossibilité de faire reconnaître la réalité vécue au quotidien. Ainsi, s’est développé un contre discours identitaire pour répondre aux identités minoritaires exacerbées qui dominent le discours médiatique et politique. Jamais auparavant, on n’avait parlé « d’identité » sauf pour décliner ce qui figure sur les documents administratifs. La question ne se posait pas. On se sentait des affinités avec ses voisins, ses collègues de travail, quelle que soit l’origine. Elle se pose depuis qu’on est sommé d’indiquer son appartenance à un groupe quelconque et de s’en revendiquer avant toute chose. Il se crée ainsi des petits groupes dont certains bénéficient de la bienveillance et de la flatterie médiatique. C’est l’origine de tensions qu’on ne peut plus dissimuler et qui voit une partie de la population se sentir méprisée, pas assez bien et prête à suivre n’importe qui pourvu qu’il (ou elle) paraisse l’écouter et prendre en compte ses revendications. Ça devrait être le rôle de la gauche. C’était le raison d’être de la gauche. Force est de constater que ça ne l’est plus depuis longtemps, que le fossé se creuse et que les exclus affichent des préférences funestes, proches des bassesses du candidat Trump.

Trump, c’est la victoire du propos de bistrot, de la brève de comptoir sur l’argumentation

Ceux qui ont voté pour lui ne veulent pas entendre que « ça n’est pas possible, que les caisses sont vides, qu’on ne fait pas ce qu’on veut, qu’on est contraint par des accords, des traités ». Ils le savent mais le simplisme de ses propos suggère que, lui, n’en aura cure et que tout redeviendra comme avant quand, justement, il n’y avait pas ces contraintes imposées de l’extérieur. C’est tout le sens de « l’Amérique d’abord ». Penser d’abord à soi, régler ses propres problèmes avant de s’occuper de ceux des autres. Ceux qui souffrent au quotidien et dont on ne s’occupe pas, ont envie d’entendre ce discours parce que, même si, au fond, ils ne se font pas d’illusion, ils entendent qu’on parle d’eux, enfin.

L’élection de Trump contient tous ces avertissements et prophétisent une libération de la démagogie, de la pensée toute prête avec tout ce que ça charrie de détestation de l’autre, désigné comme responsable des souffrances réelles. A l’heure où il conviendrait de se recentrer sur des préoccupations concrètes, sur des solidarités nouvelles, la tentation est grande de désigner des coupables et d’écouter les brèves de comptoirs plutôt que les argumentations. Les médias sont mis en cause. L’écrivain Beigbeder, le journaliste Four ont compris le message. Toute la question est de savoir s’ils seront entendus ou si, la sphère médiatique considérera que ça ne peut pas arriver ici, tout en se tournant vers ceux qui parlent le plus fort, comme Trump, qui assurent le spectacle et l’audience, comme Trump et tous ceux qui le critiquent et dont c’est la raison d’être afin de se faire passer pour des gens bien et intelligents (pas comme Trump). Déjà, le mépris affiché pour « l’Amérique blanche et rurale » donne une idée de la tournure des événements. Il faut entendre, depuis l’élection de Trump, dans un pays comme le nôtre, la mise en avant de l’appartenance raciale (supposée) des électeurs de Trump. L’anti-racisme – louable intention évidemment – dominant ici, conduit à un contre racisme qui dénigre tout ce qui vient de la population blanche.

Forcément, ceux qui se sentent visés lorsqu’on méprise les « perdants de la mondialisation heureuse » et « les ruraux Blancs » (sous-entendu arriérés), ne vont, évidemment, pas apprécier. Ils seront confortés dans leur impression qu’ils sont exclus par les élites, les journalistes, le personnel politique, les commentateurs. Ils forment de nouvelles cohortes qui vont rejoindre ceux qui feignent de les écouter et les comprendre. Le raisonnement simpliste fait croire que le FN, parce qu’il est rejeté par le discours dominant (en raison de ses positions racistes), est forcément en phase avec tous ceux qui sont rejetés par le système et la crise économique qui persiste.

Le résultat tangible du désintérêt des élites pour la réalité que vit la majorité de la population, c’est que se dessine pour la prochaine élection présidentielle un choix entre une droite dure et l’extrême-droite. Comme en avril 2002, passée la surprise, passées les réactions à chaud, tout redevient comme avant et le « plus jamais » s’estompe. Plutôt qu’une remise en question, qu’une reconstruction, il était plus amusant d’annoncer, chaque fois que l’actualité était ralentie, « Jospin revient ». Aujourd’hui, les mêmes médias qui annonçaient, parce que c’était leur choix, la victoire de Mme Clinton, continuent d’annoncer un second tour de la Présidentielle entre Le Pen et un candidat de droite, Juppé de préférence. Ça tient de la prophétie autoréalisatrice et de la persuasion. Nul doute que les commentaires et les éditoriaux sont déjà prêts, tout comme les plateaux étaient prêts à accueillir les partisans de Mme Clinton au lendemain du vote étatsunien. La crise de la société oblige à des réflexions éloignée de la superficialité des médias et du déni de la réalité. La voie qui se dessine est le dénigrement des victimes du système et l’amplification de l’exclusion.

 

Développement des points évoqués et références :

La gauche a perdu la tête et sa base :

La gauche perd tout

Les preuves d'inculture générale :

L'inculture à l'épreuve des faits - réponse 1 à Gyges

Sarkozy et ses bouffons

La brève de comptoir contre l'argument

De la supériorité de la brève de comptoir sur l'argument - réponse 2 à Gyges

Idéalistes, révolutionnaires et autres indignés

politique et gazouillis

Débattre en France / Mes convictions 2

Détruire la connaissance

Depardieu, hélas !

Encore Le Pen

L'extrême droite dans les sondages et les médias

http://www.huffingtonpost.fr/2014/06/25/un-maire-fn-supprime-la-gratuite-de-la-cantine-pour-les-familles/

Le Pen une affaire de famille

Ruquier ciblé

Poubelle des médias

Marianne Diogène

Des frustrés

https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-frederic-beigbeder/le-billet-de-frederic-beigbeder-10-novembre-2016

https://www.franceinter.fr/emissions/la-mecanique-mediatique/la-mecanique-mediatique-11-novembre-2016

http://www.lepoint.fr/monde/michel-onfray-trump-est-la-poupee-gonflable-du-capital-09-11-2016-2081911_24.php#xtor=CS2-238