Ils y sont déjà ? Alors, comment s'en débarrasser ?

On pourrait croire qu'être sans abri, être dehors jour et nuit, tous les jours, quelque soit le temps et température, c'est déjà beaucoup. C'est énorme. Il faut croire que ça n'est pas assez puisque tout est fait pour que les sans-abris n'aient même pas une place pour se poser. À Paris et dans toutes les grandes villes de notre beau pays, on s'ingénie à les traquer, à les chasser, à les empêcher d'approcher. Bref, à les empêcher de vivre ou, plutôt, de survivre. Dès le milieu des années 1970, on a supprimé les banquettes sur les quais du métro pour les remplacer par des sièges individuels, bien creux au niveau de l'assise et bien séparés les uns des autres. Ainsi, pas de danger qu'un clodo (comme on disait à l'époque) ne comble le creux et le vide avec des haillons et de cartons. Et puis, ça passe bien auprès du public : voyez, la RATP pense à votre confort ! Peu importe que le nombre de place offerte soit moindre puisque, de toute façon, les Parisiens utilisent peu ces sièges et préfèrent rester debout, même si l'attente est longue, de peur de ne pas être premier à monter dans la rame et devoir attendre la suivante. Ensuite, la société JCDecaux qui a remporté le marché des abri-bus a inventé des banquettes trop petites, trop étroites, pour qu'on puisse songer à s'allonger. Avec l'explosion du nombre de « nouveaux pauvres » – comme on les a appelés au début des années 1980 – il fallait trouver autre chose. L'imagination est débordante. C'est quand même dans les années 1990 et le début de ce siècle que les choses ont évolué le plus. Ainsi, les bords des magasins, souvent légèrement au-dessus du niveau du sol, ont commencé à s'orner de picots pour empêcher l'assise ou même simplement la pose d'un pied pour attacher ses chaussures. La société JCDecaux a proposé un nouveau modèle d'arrêts de bus équipé d'électronique pour renseigner sur l'attente, notamment. Les banquettes sont pourvues d'accoudoir. Les cloisons de verre sont suffisamment hautes pour qu'on ne puisse pas poser un carton pour s'abriter du vent et, quand même, s'allonger par terre mais un tout petit peu à l'abri. L'équipementier a fait tant et si bien (ou tant et si mal plutôt) que ces nouveau abri-bus ne protègent pas de la pluie et, bien sûr, pas du vent non plus qui vient glacer les mollets. Tout ça dans l'intention d'empêcher les sans-abris de trouver un maigre et très insuffisant refuge dans les abri-bus. Des millions dépensés pour changer tous les abri-bus de la RATP en pure perte puisqu'ils ne font pas leur office. Quand on voit à quel point on est serré dans les transports en commun, pour ainsi dire à n'importe quel moment de la journée, quand on sait que la Ville de Paris fait tout pour inciter à les prendre, on ne comprend pas, alors qu'il faut faire des choix budgétaires, qu'on investisse autant pour chasser les sans-abris, comme si c'était la priorité. On a créé, à Paris, une pudique brigade de police municipale chargée des incivilités. On a annoncé des sanctions dont on comprend vite qu'elles visent surtout les malheureux sans-abris. Des exemples : mendicité dans les rames de métro, rester dans la rame au terminus (les sans-abris s'endorment et restent des heures, parfois dans la même rame), chanteurs, voyager sans ticket.

On croyait qu'avec tout ça, avec la suppression des bancs publics ou leur remplacement par des banquettes pourvues d'accoudoirs afin d'empêcher de s'allonger, on était parvenu au summum de la lutte contre les réprouvés. Nenni ! La société qui exploite les autolib électriques avait mis des édicules fermés à la disposition des clients afin de leur permettre de sortir leur carte de crédit, de suivre les instructions sur un écran, à l'abri des intempéries. Seulement, on s'est rendu compte que des malheureux avaient trouvé l'édicule à leur goût : bien fermé, à l'abri de la pluie et du vent, suffisamment longs, ils pouvaient prétendre s'allonger et passer une nuit à peine dérangés par le peu de clients utilisant ces voitures électriques en dehors des journées. Il est vrai qu'il y avait de l'abus : certains y laissaient leurs pauvres affaires toute la journée avant de les retrouver le soir. D'autres avaient même trouvé des sortes de matelas qu'ils laissaient dépliés toute la journée. Intolérable, n'est-il pas ! Et l’odeur ! Cette société (filiale de Bolloré) a donc décidé de supprimer les cloisons et les portes en verre. Encore une astuce qui ne marche plus pour ces malheureux. À chaque nouvelle trouvaille pour compliquer la vie (la survie en fait) des sans-abris, on se demande quelle sera la prochaine. On se demande ce qui va sortir du cerveau de quelques uns pour embêter un peu plus les malheureux, toujours plus nombreux.

Il faut quand même imaginer qu'il existe des humains qui demandent à d'autres humains de trouver des solutions pour éliminer physiquement les sans-abris. Il faut imaginer que les seconds utilisent leur intelligence pour en trouver. Essayons d'imaginer leurs pensées. « Comment les empêcher de s’asseoir, comment les empêcher de s'allonger, comment les empêcher de s'approcher ? ». Et ils passent des heures, des journées entières, mobilisés par cet objectif. La plupart n'y parviennent pas mais il suffit d'1 seul, un peu plus vicieux, un peu plus salopard que les autres pour trouver LA solution anti sans-abris. Imaginons leur conversation dans les transports en rentrant le soir ou au bistrot au moment de la pause. « Tu sais quoi ? J'ai trouvé le moyen d'empêcher les sans-abris de s'assoir ! Wow ! Pas possible, comment t'as fait ? ». Ou bien, de retour à la maison le soir, à leur conjoint(e) et devant leurs enfants : « Tu sais quoi ? J'ai trouvé le moyen d'empêcher les sans-abris de s'assoir ! » Réponse : « Oh, mon chéri, c'est formidable. Je suis fièr(e) de toi ! ». Et les enfant : « Bravo papa/maman ! On a les parents les plus extraordinaires du monde ». L'Histoire a retenu le nom du préfet Poubelle qui a inventé les réceptacles destinés à collecter les ordures mais ne retiendra pas le noms de ces ordures qui gagnent leur vie à contrarier la survie des plus faibles. Il y a une certaine justice. Maigre consolation.

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Malgré tout, au hasard de flâneries, de perte de son chemin, loin des passages, on trouve des sans-abris isolés, ceux qui ont repéré un coin où on leur fiche la paix et où ils peuvent organiser leur galère, leur survie. On peut voir une tente qui échappe à la vigilance des autorités. Ça peut être aussi un amas de broques qui servent de pauvre refuge. Il faut rendre hommage aussi, à ces riverains, parfois des commerçants, qui apportent une aide ou une bienveillance, une protection.

 

Certains diront que ces propos sont démagogiques. Ce sont tous ceux qui sont formatés par le discours dominant. Qu'importe, ils ont l'impression d'être intelligents parce qu'ils se montrent sans cœur, sans le moindre élan de solidarité. Laisser parler son cœur, c’est bon pour les enfants et pour ces utopistes qui font métier d’aider les autres. Ce sont aussi tous ceux qui disent : « Quand on veut, on peut. Moi aussi, j'ai etc. et je m'en suis sorti, alors, il faut pas me raconter d'histoire ». Nous avons tous entendu de tels propos. Qu'importe : la priorité, c'est d'en finir avec la pauvreté qui s'étend dans les pays les plus riches du monde ou plutôt avec les pauvres. La priorité, c'est de loger des dizaines de milliers de personnes. Il faut enfin décider de réquisitionner en rassurant les petits propriétaires. On ne doit pas s'en prendre à ceux qui ont mis de côté pour assurer leurs vieillesse. Il y a des centaines d'appartements vides, d'immeubles, même. Le pire, ce sont les bureaux. On en construit toujours plus alors qu'il y en a tant qui sont vides. Tout ça pour organiser la pénurie et maintenir les cours immobiliers. Des sociétés changent de locaux sans arrêt pour payer un peu moins d'impôt là, plutôt qu'ici. Ils appartiennent à des assureurs, des banquiers, des sociétés. Les sans-abris et les mal-logés coûtent cher. Des réfugiés ou autres habitent des hôtels meublés aux frais des autorités. Les sans-abris ne consomment pas. Ils ne paient pas de taxe. Ils ne font pas tourner la machine. Il est vrai que tant que ceux qui ont un emploi plus ou moins assuré suffisent pour faire tourner la machine, il n'y a pas de raison d'augmenter les salaires ni de construire pour les mal-logés et les pas logés du tout. Dans notre monde « post-démocratique », tout ça n'a aucun poids. Le pire, c'est ce système qui nous rend indifférents, peureux, résignés et, pour tout dire, mauvais. Avec autant de sans-abris et de mal logés, il devrait y avoir des émeutes car il est insupportable de vivre en sachant cela.

 

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Dans ce contexte, il faut féliciter France-Inter d'avoir consacré une journée entière aux sans-abris peu avant Noël. L'opération était menée avec « Les Enfants du canal », association qui prend la suite des « Enfants de don Quichotte » de M. Augustin LEGRAND. Il était invité et sa colère est intacte, dix ans après. Sa colère rappelle les saintes colères de l'Abbé-Pierre, apprécié par les médias tant qu'il assurait le spectacle. On savait que sa silhouette frêle, sa barbe prophétique, sa soutane et son béret amenaient de l'audience. Son successeur, le Professeur Jacquard n'avait pas cette aura médiatique. L'Abbé-Pierre le savait et en jouait. On ne pouvait pas ignorer ses interventions. On a fini par trouver le moyen de ne plus avoir mauvaise conscience en l'accusant d'antisémitisme quand il a payé de sa personne pour sauver des juifs au péril de sa vie.

 

https://www.franceinter.fr/info/restez-a-l-ecoute-une-action-de-solidarite-mercredi-21-decembre-place-de-la-republique-a-paris

 

M. Augustin Legrand n'a pas cette aura non plus. Il a amusé la galerie mais il ne faudrait pas qu'il fasse la morale dans les médias. Quoi qu'il en soit, France-Inter s'est honorée ce jour-là. Bien sûr, on a compris qu'à la fin du« Téléphone sonne », une voix s'est élevée qui n'a pas pu être entendue. Il y a un tel besoin de prise de parole qu'il est difficile d'entendre tout le monde. Le pire, semble surtout atteint par France 3 qui à 19h a évoqué la journée sur « la radio France-Inter » (comme si c'était une petite radio associative) et à parlé « d'une association », mais sans mentionner son nom, qui a offert des radios à dynamo aux sans-abris isolés.

 

Comment expliquer, avec tous ces gens qui sont conscients du problème, qui sont sensibles, qui s’engagent, parfois, que le problème perdure depuis maintenant une trentaine d’années ? Comment expliquer tant d’investissements pharaoniques dans des domaines contestables ou de pur prestige quand des dizaines de milliers de personnes, dans les pays les plus riches, dorment, vivent, mangent dans la rue ? Ne voit-on pas qu’une dépense de prestige est aussitôt annulée par la vue d’un seul malheureux gisant sur le trottoir ? En fait, maintenir un fort contingent de sans-abris garantit la paix sociale. Tout le monde sait qu’il suffit d’un rien, de la perte d’un emploi, d’un divorce, d’un deuil, pour que tout bascule. On perd son logement et, à partir de là, tout se précipite pour atterrir dans la rue. La vue quotidienne des sans-abris rappelle à chacun qu’il doit se contenter de son salaire qui n’augmente pas (pas d’inflation n’est-ce pas), de son boulot de merde, de ses collègues qui vous dénoncent parce que vous avez oublié un document sur la photocopieuse, de ses chefs qui vous adressent des remarques désobligeantes. Les femmes, obligées d’accepter des boulots contraignants, des temps partiels pour pouvoir s’occuper des enfants, les femmes qui se bourrent de cachetons pour supporter les remarques désobligeantes sur leur physique, leur sexualité supposée. Tout ça, c’est la réalité quotidienne de la classe moyenne. Tout ça n’est possible que parce qu’il n’y a pas de plein emploi (et encore considère-t-on, à présent, que le plein-emploi c’est 5 % de chômeurs) et qu’on ne peut pas changer de boulot comme on veut. Maintenir les contingents de sans-abris, c’est maintenir un système dont tout montre qu’il est à bout de souffle.