Dix années ! 10 ans que le Saint est mort et nous a laissés démunis et sans défense !

Qu’elles ont été longues ces années et qu’elles vont être longues celles qui suivent ! Rien ne s’améliore pour tous ceux que la vie maltraite. Qu’on nous entende bien : il y a toujours eu des vies qui ont basculé suite à un accident. Ça peut être la perte d’emploi, le cas le plus fréquent qui engendre une réaction en chaîne de problèmes tels que la perte de logement, liée à la perte de revenus, de véhicule, d’adresse où pouvoir être joint, de vol, lié à l’impossibilité de mettre les quelques affaires qu’on a sauvées à l’abri, la santé qu’on malmène à force de ne pas dormir, d’être allongé sur le sol dur, d’avoir froid tout le temps, de porter des vêtements humides, de suer en été faute de pouvoir mettre son manteau quelque part, de manger mal, de manger avec des mains sales des rebuts d’aliments qui ont traîné par terre, piétinés, arrosés par la pisse des chiens et la boue. C’est ça le quotidien des sans-abris. C’est contre ça que se battait l’Abbé-Pierre. C’est contre ça que se battent tant d’anonymes, aujourd’hui. Anonymes parce que si les médias appréciaient la figure de l’Abbé-Pierre parce qu’il assurait l’audience, ils savent aussi que son discours était diversement accueilli. Quand même, on pouvait se donner bonne conscience en disant que « l’Abbé-Pierre a raison » ; et personne ne pouvait décemment désapprouver. Il en est autrement de ses nombreux successeurs et les médias se gardent bien de faire monter en puissance un Augustin Legrand, de peur qu’il ne devienne comme l’Abbé barbu et n’en appelle, lui aussi, à l’insurrection de la bonté. Passe pour la bonté mais l’insurrection…

abbé-pierre

La différence avec la situation du temps de l’Abbé-Pierre, c’est qu’aujourd’hui, après un accident de la vie, il n’y a guère d’espoir de s’en sortir. Quand on perdait un boulot, on pouvait en trouver un autre même moins bien payé, même beaucoup moins bien payé. Il existait des tas de boulots qui étaient des refuges pour ces situations. On entend encore dire : « il a qu’à faire la plonge au lieu d’être assisté », ou bien « il a qu’à vider les poubelles, en plus c’est bien payé ! ». Le problème, c’est que la plonge se fait avec des machines et que pour le courant, ce sont les serveurs ou les patrons eux-mêmes qui lavent et essuient les verres et les tasses. Le problème, c’est qu’en 1954, il y avait trois éboueurs derrière une benne à ordure et qu’il n’y en a plus qu’un ; en attendant le jour où le chauffeur fera tout lui-même. Et tout est comme ça. Seulement les clichés ont la vie dure et, à l’accident de la vie (perte d’emploi, divorce, accident, perte d’un proche, aide à un proche handicapé) s’ajoutent les réflexions désobligeantes de ceux qui n’ont pas (encore?) connu la dèche et qui se permettent de donner des leçons : « quand on veut, on peut et moi, j’ai... »

La différence aussi, c’est qu’aujourd’hui, il y a une situation décrite par le discours officiel, tenu par les médias et le personnel politique, et la situation réelle. L’actualité en donne un bon exemple avec la soi-disant « vague de froid » de cette mi-janvier. Rien à voir avec le froid de 1954 mais on n’était plus habitué depuis au moins quatre ans à connaître à Paris (puisque rien d’autre n’importe que le ressenti des Parisiens) des températures négatives dans la journées. On entend de messages du Gouvernement pour nous donner des conseils et qui finissent en substance par « et si vous avez connaissance d’un sans-abri en difficulté, appelez le 115 ». Or, depuis le début de l’hiver, on s’émeut parce que la moitié des appels au 115 n’aboutit pas, qu’on manque de personnel pour prendre les appels et, bien sûr, qu’on manque d’hébergement pour tous ceux qui appellent. Sans compter ceux qui n’appellent pas. Ça montre juste que le discours officiel s’affranchit systématiquement de toutes les insuffisances, de tous les dysfonctionnements et propose des solutions qui ne fonctionneraient qu’en situation normale ; c’est à dire où tout le monde aurait un revenu, où tout le monde aurait un logement et où le seul problème serait d’attendre un meilleur logement pour tenir compte de l’évolution de son foyer. Bien sûr, si l’on enlève tout ce qui ne va pas, il suffit d’appeler le 115 et aussitôt une équipe de bénévole prend en charge la ou le malheureux. Ce n’est pas le cas mais quantité de gens le croient, comme ils croient qu’il suffit d’aller à la mairie de son domicile pour demander à vider les poubelles pour retrouver un boulot et des revenus. Les entreprises qui collectent les ordures n’embauchent que le nombre d’éboueurs dont elles ont besoin. On s’émeut de ces ados qui, parfois, tuent leurs copains en pensant qu’il va se relever comme dans les jeux vidéo mais leurs parents et leurs grand-parents ne font pas mieux quand ils font mine d’ignorer la réalité, qu’ils traitent d’assistés et de fainéants ceux qui restent au chômage. Les pires sont ceux qui précisent qu’ils s’en sont sortis alors qu’ils ont connu « eux-aussi » la même chose. D’abord, était-ce exactement la même chose ? Ensuite, quelle aide ont-ils reçue et que l’autre ne reçoit pas ? Et s’il n’y avait que l’absence d’aide. Il faut aussi compter avec tous les obstacles qu’on met devant des personnes pour assouvir une vengeance personnelle ou, simplement, pour le plaisir de constater l’étendue de sa puissance en bloquant un paiement, en bloquant un dossier, en perdant un dossier, en travestissant un dossier. Ces cas ne sont pas si rares que cela. Les bénévoles le savent, les travailleurs sociaux le savent et ils n’y peuvent rien. Ça fait partie de cette réalité, révoltante, dont personne ne parle.

À l’abandon, s’ajoute aujourd’hui le silence abyssal sur tous ces tracas qui échappent à la description habituelle du sans-abri, du laissé pour compte. À l’abandon, s’ajoute l’incompréhension de tous ceux qui sont persuadés qu’être dans la dèche, aujourd’hui, c’est quand même pas si grave puisqu’il existe quantité d’aides légales auxquelles s’ajoutent les aides charitables (qu’on ne doit plus appeler ainsi bien entendu) et que, finalement, tous ces assistés vivent mieux que les petits salariés. Et ce ne sont pas forcément les petits salariés qui établissent ces comparaisons atroces mais, hélas, des retraités qui, à leur âge, ne comprennent pas que le monde a changé et que s’ils ont connu des carrières complètes, notamment grâce aux années d’expansion d’après-guerre, il y a longtemps que ça n’est plus le cas. Leurs retraites ne sont, certes pas mirobolantes, ils ne les ont pas volées mais elles ne leur donne pas le droit de fustiger ceux qui sont dans la dèche et encore moins de réclamer des mesures de rétorsions à l’endroit de ceux qui ne peuvent compter que sur des aides ; et encore, quand elles arrivent.

Depuis dix ans que l’Abbé-Pierre est mort, la situation a empiré. La précarité est la règle pour maintenir les salaires au plus bas et faire passer aux salariés toute envie de réclamer plus. Pourtant, « plus », ça signifierait aussi plus de pouvoir d’achat et donc plus de clients pour les entreprises mais aussi moins de personnes à « assister ». Il faut croire que la situation actuelle arrange bien les décideurs. Finalement, mieux vaut produire moins, avec moins de salariés, mieux vaut vendre moins à moins de clients. La preuve, les dividendes des entreprises explosent et ne sont surtout pas ré-investis dans l’économie réelle qui, alors, aurait besoin d’embaucher. Le retour aux affaires de l’Abbé-Pierre vers 1982, avec l’émergence des « nouveaux pauvres » – comme on disait alors – ne présageait rien de bon. En 1954, il n’y avait pas plus de sous pour construire des logements mais on empruntait. Il y avait les emprunts d’État et d’autres dispositifs, dont le déficit budgétaire. Aujourd’hui, le déficit budgétaire est contenu. Si l’on considère que l’Allemagne connaît le plein-emploi avec (officiellement) 5 % de chômage, on peut considérer qu’avec 3,3 % de déficit budgétaire, c’est l’équilibre. Eh bien non ! Il s’en trouve pour réclamer toujours plus d’austérité pour les autres, les démunis, les précaires afin de bien leur faire comprendre que l’assiette au beurre ne sera jamais pour eux, quelque effort qu’ils fassent contraints et forcés. Un équilibre budgétaire pour quoi faire, au fait ? Avec un déficit contrôlé, la France n’a jamais été aussi riche. Avec un déficit autour de 3 ou 4 %, la France est encore plus riche ! Et tout ça pour quoi ? Environ 10 millions de privés d’emplois ( le nombre officiel sur lequel travaillent les institutions correspond aux seuls demandeurs d’emploi de la catégorie A), plus de 100 000 personnes à la rue (soit l’équivalent d’une ville comme Nancy ou Rouen). Des millions de foyers mal chauffés ou sans eau chaude : quand on touche un minimum social ou qu’on exerce un « emploi aidé », on peut pas faire réparer son chauffe-eau et on peut pas se chauffer. Les « emplois aidés »… encore un artifice pour truquer le nombre de chômeurs mais ça aide qui et à quoi ? On peut pas vivre avec un emploi aidé, on continue d’émarger aux « Restos du Cœurs » avec un emploi aidé. Tout au plus peut-on retisser du lien social mais les collègues se mélangent assez peu avec le nouveau venu à qui l’on confie le boulot qu’on n’a pas envie de faire.

Quand on voit la réalité depuis que l’Abbé-Pierre est mort, quand on voit la complexité de la dèche actuelle, on ne peut pas nourrir d’espoir. L’Abbé-Pierre n’aurait pas désespéré. Est-ce si sûr. l’Abbé-Pierre doutait beaucoup mais il ne laissait rien paraître au grand jour. Surtout, il ouvrait sa gueule de temps en temps pour tenter de secouer les responsables qui, comme le sot qui regarde l’index quand on indique la Lune, aimaient regarder sa pauvre soutane et sa grande barbe plutôt que d’écouter sa révolte. L’Abbé-Pierre, c’était la mauvaise conscience de tous ceux qui ont la possibilité de faire quelque chose, même un tout petit peu, même simplement en parler en public, mais ne le font pas. La Ville de Paris a rendu hommage au Saint en placardant son portrait dans un petit espace bien à l’écart des passages et en partageant le nom d’un square perdu au milieu des tours, là-même où il avait mené ses derniers combats en grand commandeur de l’ordre de la Légion d’Honneur. L’Église ne se hâte pas d’en faire un saint ni même un bien-heureux. Elle attend sans doute un miracle pour instruire le dossier. Le miracle, c’est que la société tienne encore debout avec autant de dysfonctionnements et de laissés pour compte.

 

Abbé-Pierre, vous nous manquez !

 

 

 

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