Des faits divers récents ont, une fois de plus, mis sur le devant de l’actualité des actes de répression disproportionnés. Forcément, ils choquent d’autant plus que chacun se dit qu’il aurait pu en être la victime expiatoire.

Le plus léger, celui sur lequel nous allons nous attarder, c’est cette dame verbalisée par la nouvelle brigade anti-incivilités mise en place par la Mairie de Paris. Déjà, on avait compris qu’il s’agissait surtout de faire la chasse aux sans-abris et aux mendiants mais on voit que, comme il fallait s’y attendre, elle va éviter les quartiers, les rassemblements où les incivilités, les dégradations sont fréquentes pour traquer les étourdis et quelques vrais indifférents au bien public mais isolés, donc faciles à aborder et à sanctionner.

http://www.leparisien.fr/laparisienne/societe/paris-elle-laisse-un-livre-sur-le-trottoir-et-recoit-une-amende-a-68-euros-16-02-2017-6686646.php

C’est bien ce qui est arrivé à cette dame qui a suivi une recommandation qui a déjà donné lieu à des sketches et des bandes dessinées où l’on mettait en scène, justement, une personne déposant un livre bien en vue et un employé municipal zélé qui s’en empare (réaction attendue et saluée) puis le dépose dans son sac poubelle où il rejoint les déchets collectés. S’ensuit un échange riche en enseignements. Pourtant, là encore, comme le dit le fameux proverbe chinois quand on montre la Lune, le sot regarde le doigt et l’on peut ajouter que le sot qui se croit intelligent commente l’état du doigt. C’est bien ce qui vient de se passer.

L’employé zélé rappelle qu’il est payé pour faire place nette. Comme on peut le deviner, ce n’est pas un lecteur et l’on peut même raisonnablement penser que la lecture lui rappelle de douloureux moments à l’école et est en partie responsable d’un échec scolaire. Sinon, il s’emparerait du livre et le glisserait dans sa poche pour son usage personnel. Ça arrive aussi. Le dialogue avec le dépositaire (souvent une lectrice) est aussi instructif : mais ça n’est pas un déchet ; mais si puisque c’est abandonné sur la voie publique et puis je suis payé pour faire place nette et enfin, si je ne le fais pas et que mon supérieur le sait, je serai sanctionné. Fermez le ban !

Pour résumer, un acte stupide, sans aucun effet et justifié par le règlement et l’ordre donné. C’est la « tac tac tique du gendarme : être à cheval sur le règlement ».

Le fait rapporté par la presse, ces derniers jours, ne concerne pas un simple balayeur mais des agents qui sont peut-être assermentés. Il faudrait vérifier mais ça n’a pas grande importance. Ils se trouvaient donc en équipe, donc en supériorité numérique face à la contrevenante. La contrevenante était une femme, donc appartenant à un genre qui n’est pas connu pour des réactions physiques violentes ni pour prendre la fuite à toutes jambes et en chaussures à talons. De plus, on peut raisonnablement penser que cette dame est plutôt du genre à dialoguer, à chercher à comprendre. Elle a donc décliné son identité persuadée que son geste est salutaire et que, de toute façon, ça n’irait pas plus loin. Las, c’est tout le contraire et l’équipe de la brigade anti-incivilités s’en est au contraire vanté sur le mode : à nous, on ne nous la fait pas !

La presse s’en empare. Les médias en rajoutent. Il n’y aurait pas eu les médias, cette contrevenante aurait payé ses 68 € et personne n’en aurait jamais entendu parler. D’autres dans son cas auraient payé aussi et, à la fin de l’année, la Mairie parisienne se serait vantée d’avoir engrangé quelques milliers d’euros sans trop d’efforts. La politique du chiffre, tu connais.

 

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Maintenant, remplaçons les protagonistes. Choisissons d’autres personnages. Par exemple, au lieu d’une petite « brigade anti-incivilités », mettons la « brigade spécialisée de terrain (BST) ». Au lieu de cette dame, prenons un garçon tout aussi sans histoire qu’elle mais avec une tête de « client » pour la police. Au lieu d’un échange verbale improductif, mettons une bousculade, une arrestation et un usage de matraque humiliant. Au lieu d’une amende reçue quelques jours plus tard dans sa boite aux lettres, on met un passage immédiat au poste de police. Finalement, au lieu d’un entrefilet dans le journal local, repris parfois par des médias nationaux, on a un fait-divers à la une des journaux et repris depuis des jours. Les médias amplifient le truc. En conclusion, les agents mis en cause justifient leurs gestes dans les deux cas par les ordres donnés.

 

Nous voyons que le schéma narratif est identique. Seuls le lieu et les personnages ont changé mais les geste s’enchaînent selon une logique prévisible. Un geste anodin ou pas, une intervention démesurée d’employés zélés et en supériorité numérique, une sanction disproportionnée relayée par les médias et une justification de la sanction par les ordres donnés au nom de la politique du chiffre.

 

Nous savons tous que ça arrive et que c’est toujours arrivé. Nous savons tous qu’un dépositaire d’une autorité quelconque fera toujours preuve d’un zèle démesuré face à un petit contrevenant ou même un quidam choisi plus ou moins au hasard afin de faire un exemple et surtout d’asseoir son autorité auprès du public et auprès de ses supérieurs. Ça a toujours existé. On se déchaîne sur le plus faible, sur celui ou celle dont on sait pertinemment qu’on ne risque aucune réaction ; celui qui s’en retournera chez lui éberlué de tant de violence, par l’ampleur de la sanction ; qui parfois rentrera en sanglots mais qui ne pourra rien faire d’autre. Le problème, c’est que certains ajoutent à ces réactions une rancune qui ne s’apaisera jamais ainsi que l’envie d’en découdre avec tout ce qui rappelle l’autorité.

http://altermondyonne.canalblog.com/archives/2011/02/06/20322747.html

Bien sûr, la première réaction du public, lorsqu’il est bienveillant, sera de se focaliser sur le geste : comment, 68€ (soit environ 450 francs) pour avoir déposé un livre, c’est exorbitant ! Le sot regarde le doigt ! Le sot regarde le policier qui enfoncé une matraque dans le Q d’un jeune lors d’un banal contrôle. Mais personne (ou presque) ne va s’étonner que la chose soit possible. Or, la chose est possible. On apprend même qu’elle n’est pas si rare et que pas mal de mecs rentrent chez eux et découvrent des taches de sang dans leurs caleçons. Bien sûr, aucun supérieur n’a jamais donné l’ordre de faire ça mais aucun n’a jamais non plus interdit formellement de le faire. Pour la politique du chiffre, on arrête. On arrête le plus facile à arrêter. On arrête des gars en petits groupes surtout s’ils parlent un peu fort ou qu’ils baissent la tête en voyant les policiers ; et s’ils rechignent, ils passent au poste de police et en ressortent « avec la haine ». Des mecs qui n’étaient pas fondamentalement anti-flics le deviennent et rejoignent les autres, ceux qui ont intérêt à ce genre d’exactions pour recruter des complices et s’attirer la sympathie.

Après avoir appris ce fait-divers, il y a eu de nombreuses manifestations de sympathie envers le jeune Théo, victime de ce zèle coupable. Bien sûr, il y en a qui n’attendent que ça pour assouvir leurs bas instincts de violence gratuite tout en sachant que leurs exactions seront justifiées par la révolte légitime des autres. On les appelle « les casseurs », pour simplifier.

Ainsi, à Rouen, le lendemain (ou surlendemain) des faits, des casseurs se sont agrégés à un cortège composé surtout de mères de familles. Ils les ont débordées et ont cassé des vitrines et des équipements urbains. Réaction des flics : charge sur la foule. Des femmes ont hurlé (de mémoire) : mais allez sur les casseurs ! vous les voyez bien. Vous, vous foncez dans la foule. Eh oui, tout comme la brigade anti-incivilités de Paris, les dépositaires de l’autorité se sont focalisés sur de paisibles femmes et ont concentré toutes leurs forces. Pendant ce temps, les casseurs avaient pris la fuite et courent toujours. Ou plutôt, n’ont plus besoin de courir et peuvent jouir du bon tour qu’ils ont joué. Et pendant qu’on ne parle que des policiers qui ont agi, on oublie l’essentiel, on oublie ces donneurs d’ordres absurdes, ces donneurs d’ordres aux conséquences dramatiques. On contrôle, on arrête des passants Noirs ou basanés quand les délinquants, les criminels, se gardent bien de se déplacer ou ne le font qu’en force. On envoie des agents surveiller et protéger une caméra de surveillance. Or, on nous dit que « ces caméras nous protègent ». Ah bon ? Ont-elles empêché des délits ? Tout au plus, quelques unes ont permis d’identifier des coupables ; ce qui ne les a pas arrêtés. Deux policiers ont failli brûler vifs en faisant leur boulot. On ne peut pas défendre ceux qui se font tabasser ou humilier par des policiers et ne pas défendre des policiers qui se font frapper par des boules de pétanque, des fruits congelés, des projectiles lancés du haut d’immeubles ou condamnés à être brûlés vifs par des salopards. Justement, cette affaire des policiers coincés dans leur véhicule de service, qui ont failli perdre la vie avait impulsé un fort mouvement de sympathie envers les policiers. Ça venait contrebalancer le mouvement de répulsion qui avait suivi les violences policières en marge des manifestations contre la loi « travail ». Au moment où les gens renouaient avec la police, comprenaient que les choses n’étaient pas aussi simples que certains démagogues le prétendent, au moment où l’on se rendait compte que les policiers pouvaient se trouver attaqués et tués du seul fait de leur uniforme, à ce moment-là, à quelques dizaines de kilomètres, d’autres policiers se défoulaient (pour ne pas dire s’amusaient) contre un gars sans histoire.

 

Que faire ? Nous avons dit que ça a toujours existé et que même au niveau d’un simple balayeur, il y aura toujours des employés zélés qui agiront de façon disproportionnée envers un contrevenant ou même pas, ou contre un simple usager qu’une erreur ou un contrôle de routine aura placé sur le chemin de ces employés qui se retranchent facilement derrière les ordres donnés.

Une des solutions est évidemment la formation. Il faut prendre du temps pour former les agents de base, ceux qui sont en contact avec le public et avec les contrevenants au quotidien. Il faut qu’ils sachent éviter de se faire piéger et qu’ils aient les moyens de se sortir des pièges. Il faut aussi qu’ils aient les moyens de mettre hors d’état de nuire les véritables salopards. Une autre solution est la création d’une véritable police de proximité, réclamée à cors et à cris depuis qu’un certain ministre de l’Intérieur, devenu Président de la République, l’a supprimée au prétexte que, quelques fois, on avait vu ces policiers jouer au ballon avec ceux qu’ils auraient dû arrêter. Là, ça n’est même plus le sot qui regarde le doigt, c’est le sot qui regarde dans le vide et qui le toupet de commenter.

Ensuite, il faut traquer les donneurs d’ordres imbéciles au lieu de leur offrir des promotions. Est-ce que celui qui a envoyé ces deux policiers protéger une caméra a été sanctionné ou a vu sa carrière remise en question ? Il y a peu de chances. Il est bien évident que les Français seront réconciliés avec leur police, et leur administration en général, lorsque les donneurs d’ordres imbéciles seront mis à l’écart et non plus promus ou envoyés dans des services où ils sont chargés de sanctionner ceux qui font le boulot et commettent parfois des erreurs.

Les Français en ont marre de payer parce que, une fois, ils ont dépassé de 10 km/h la vitesse autorisée quand d’autres roulent en permanence à 140 ou qu’ils ne voient même pas arriver, tellement ils vont vite, des grosses berlines qui les doublent comme des bolides. Ils en ont marre de payer pour des erreurs de quelques dizaines d’euros (souvent qui ne sont pas de leur fait) tandis que la fraude fiscale représente des dizaines de milliards d’euros chaque année. Ils en ont marre de se faire contrôler dix fois par jour (et pas seulement quand on a une couleur de peau minoritaire) pendant que ceux qui font du vacarme, des trafics, qui mettent sous leur coupe des quartiers entiers agissent impunément pour éviter des émeutes de la faim à cause du chômage devenu endémique. En plus des changements préconisés plus haut, ce sont des changements en profondeur qui sont nécessaires. Et là, c’est pas gagné, d’autant que les effets tarderaient à se faire sentir ; ce qui n’est pas compatible avec le temps électoral.

 

correlats :

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