Voici quelques années que ça dure. Désormais, quand on fait la une des médias pendant plusieurs jours, mieux, plusieurs semaines, on est assuré de la célébrité éternelle.

La semaine dernière, la radio Inter, qui diffuse de la musique avec parcimonie (en dehors des quelques émissions qui y sont consacrées), nous a gratifiés de quelques dizaines de secondes à l’occasion de la sortie du nouvel album du groupe NTM reformé. D’habitude, à moins des disques patronnés par la station, les créneaux d’informations ne donnent aucune nouvelle de l’actualité des variétés. Pourtant, cette exception ne saurait nous étonner. NTM, était un groupe de rap parmi tant d’autres qui s’est distingué lorsque les petits bourgeois parisiens ont compris le sens de ce sigle. À partir de là, ils se sont répandus en parlant du groupe, non pas par son nom mais par l’explicitation des lettres. Il ne s’agit plus de choquer le bourgeois puisque c’est le bourgeois lui-même qui affecte de s’encanailler en traduisant le langage des jeunes et leurs expressions les plus crues et les plus transgressives. Déjà, dans les années 1980, la même petite bourgeoisie avait découvert le verlan en écoutant Renaud qui avait parfaitement compris ce qu’attendait le public et en usé le filon tant qu’il a pu. Le verlan est arrivé jusqu’à l’Élysée en passant par la publicité. Passé le choc relatif de cette découverte, le groupe aux trois lettres n’a pas remporté plus de notoriété tant la concurrence était forte avec les I-AM, les Diam’s, Assassins, MC Solaar, Massilia Sound System, Alliance Ethnik, Disiz Lapeste, Oxmo Puccino et tant d’autres. Il a fallu que son chanteur fasse parler de lui dans les faits divers pour qu’il perce. Après avoir tabassé sa meuf, après avoir frappé une hôtesse de l’air, il est devenu une référence. On lui ouvre les plateaux de télévision, on l’interroge sur l’air du temps, le conflit inter-générationnel et autres sujets de société. On lui propose des rôles dans des films d’auteurs. On le qualifie de « bad boy » à égalité avec James Dean. Il y a pourtant une énorme différence. James Dean interprétait les « mauvais garçons » à l’écran tandis que Joey Starr est passé à l’acte pour de vrai. Peu importe, il est connu, il a fait parler de lui, on sait qu’il va attirer le public et faire de l’audience.

En col blanc et en cravate, Balkany marche sur les pas de son mentor Pasqua. Voilà des hommes politiques mêlés à des scandales à répétition. Qu’importe ! L’accent du défunt, le culot du vivant forcent l’admiration. Les faits, les scandales s’effacent devant l’aplomb et le culot. Peu importe que la lune soit belle, on regarde le doigt parce que c’est plus facile. Donc, on a invité et l’on invite encore ces deux malhonnêtes sur les plateaux et dans des émissions de divertissement où l’on espère qu’ils vont lancer quelques bonnes formules, quelques saillies, qu’ils vont insulter leurs accusateurs (comme si c’était une comédie) et salir les personnes intègres qui, moins connues, ne seront pas invitées pour se défendre.

animaux malades de la peste

Le pompon est peut-être décroché par la célèbre Nabila. Pour être vedette de « télé-réalité », il faut être à la limite de tout. C’est comme ça qu’on peut espérer une transgression rapide et, si possible, réitérée. Avec elle, on a un concentré. Son corps, sa vulgarité, sa bêtise ont fait d’elle un prototype. Dès qu’elle apparaît sur l’écran, on peut être sûr qu’on va assister à quelque chose d’exceptionnel. Succès garanti. Et, même s’il ne se passe rien, on pourra toujours se rincer l’œil. Pas de danger que le succès lui monte à la tête comme Diam’s qui a fait une dépression. Elle trouve tout à fait normal qu’on l’admire. Malgré tout, ce n’est pas son « Allô.. » (aussitôt breveté) qui lui ouvre maintenant les plateaux. Elle a fait encore mieux que le rappeur : elle a carrément pris le couteau et l’a planté dans son mec à plusieurs reprises. Arrêtée, elle n’a pas compris qu’on la mette en taule pour ça. D’ailleurs, que peut-elle comprendre ? Toujours est-il qu’on l’invite encore plus depuis et moins dans les émissions qui promeuvent la futilité que comme chef d’entreprise. On admire la réussite d’une femme. Elle vit à Londres, comme il se doit quand on veut réussir sa vie et gagner du pognon. On fait passer le message qu’on peut se faire plein de fric tout en étant très bête. Ça ouvre des perspectives pour plein de gens. En fait, elle marche sur les pas d’une certaine Zahia qui s’est fait connaître pour s’être prostituée avec des footballeurs alors qu’elle n’était pas encore majeure. Même processus : on fait parler de soi pour des fait-divers scandaleux, ultra-violents ou glauques et c’est la voie royale qui mène à la télévision.

Il faut quand même réaliser qu’on invite autour de sa table des mecs qui lèvent la main sur des filles, des filles qui monnaient leurs charmes, des filles qui poignardent leurs mecs. On échange des rires comme avec des bons copains ou copines. Il faut réaliser aussi qu’il se trouve des milliers de gens qui les regardent comme si de rien n’était alors que, la moindre des choses serait de leur tourner le dos et de les renvoyer à l’anonymat. Mieux, on fait passer le message que tous les moyens sont bons pour passer à la télévision, devenue pour la circonstance un énorme « selfie ».

Il ne faut pas croire que la télévision et les médias, en général, n’ont pas de morale. Au contraire, dans le même temps, elle sait recadrer et dénoncer les véritables brebis galeuses. Ainsi, on a mis à l’index un ancien humoriste et animateur de radio reconverti dans le théâtre pour avoir assisté à un meeting du FN. Des maires ont cru bon devoir interdire le spectacle où il ne joue pourtant qu’un petit rôle. Ah mais ! Un animateur de télévision qui fait des canulars aux dépens de membres d’une minorité se voit retirer les publicités qui le rémunèrent. Ah mais ! Les autres qui ont agressé physiquement des personnes, ont détourné de l’argent public à leur profit se voient proposer des ponts en or pour monter leur boite, venir déblatérer sur un plateau, publier leurs mémoires, donner leur avis sur des sujets sérieux et rire… Rire après ce qu’ils ont fait ! Rire en public après ce qu’ils ont commis ! Chacun a droit au pardon mais encore faut-il le demander. Chacun a droit à une autre chance à condition de changer et de se réhabiliter ; pas de suggérer qu’on est prêt à recommencer et qu’on fait litière de ses victimes.

Oh, bien sûr, ça a toujours plus ou moins existé. La différence, c’est qu’il y avait des voix pour dénoncer la supercherie. Il se trouvait, ce qu’on appelle aujourd’hui des « intellectuels », pour remettre les choses à leur place. Finalement, on retient davantage les noms de Shakespeare, La Fontaine, Molière, Beaumarchais, Balzac et tant d’autres que ceux qui ont inspiré leurs plus grandes œuvres. Il a fallu du temps. Ils avaient aussi, pour eux, l’avantage de maîtriser l’écriture qui est parvenue jusqu’à nous. Qu’en sera-t-il des noms évoqués plus haut ? En supposant qu’il y ait des tireurs d’alarme, on se garde bien de leur donner la parole pour qu’ils fassent de l’ombre aux joyeux transgressifs qui, eux, au moins, font vendre. Les historiens du futur ne pourront que constater la quantité de papier et le nombre d’heures consacrée à nos sinistres délinquants ; car, jusqu’à preuve du contraire, ce sont des délinquants. Ce qui les a rendus tous célèbres relève du délit et donc de la correctionnelle. Ils ne pourront que penser qu’ils guidaient la pensée dominante.

On savait déjà que la télévision est une redoutable niveleuse. En proposant au même format aussi bien des arts que des services et du divertissement ainsi que les publicités, s’est ancré dans les esprits que tout se vaut et rien n’est plus important. Ainsi, on peut expliquer en partie que poignarder, brûler vif un antagoniste ou le frapper n’est pas plus grave que voir son candidat préféré perdre le jeu qu’on suit régulièrement. L’information est encore un domaine où s’instaure une hiérarchie, un échelle de valeurs. On reproche assez au journal télévisé de M. Pernaut de faire sa une avec les conséquences des aléas climatiques de la France profonde plutôt que de traiter d’abord « les vrais sujets ». Pourtant, que fait-on d’autre quand, même à chaud, l’immolation d’une ado par sa rivale est traitée après les déboires d’un animateur de télévision vulgaire qui a maille à partir avec une minorité ? Le propre du canular, c’est bien de piéger de pauvres bougres et de s’amuser de leurs réactions. On aime bien citer Desproges (hors-contexte toujours) pour défendre l’humour douteux : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Il y a longtemps qu’on ne peut plus rire de tout. A-t-on pu le faire seulement ? L’humour Charlie-Hebdo avait ses adeptes mais restait minoritaire. Quoi qu’il en soit, la télévision est tellement présente dans chaque instant de la vie quotidienne, qu’elle est devenue une fin en soi, une prescription, le conseiller des grâces, un arbitre de la moralité, l’ordonnatrice de l’inconscient collectif. Elle régit notre mentalité, propose un ordre nouveau où les notions de bien et de mal sont floues et fluctuent en fonction des émotions collectives. Plus besoin de connaître la loi, plus besoin de connaître les us et coutumes, plus besoin de transmettre des valeurs, l’ordre nouveau est impulsé par les succès télévisés.

On s’était offusqué de la formule de l’ancien PDG de TF1 quand il affirmait que son métier consistait à fournir « une part de cerveau disponible » à ses annonceurs publicitaires. Il ne faisait qu’avouer mais on a préféré s’indigner de la forme, du caractère cru de la formule plutôt que de réfléchir au fond qui forçait à s’interroger. Parce que, après tout, rien n’oblige personne à regarder la télévision, rien n’oblige les télé-spectateurs à se ruer sur les programmes les plus vulgaires et les plus abêtissants. Rien n’oblige à suivre les prescriptions de celui qui parle le plus fort ou de celle qui a la plus belle apparence. Il y a toujours des spectateurs qui vont au cirque dans l’espoir de voir dévorer le dompteur ou chuter un trapéziste. L’innovation, c’est que la télévision réunit en permanence les éléments qui permettent d’espérer qu’on va voir dévorer un dompteur ou chuter un trapéziste. Le succès de la famille Le Pen est dû entièrement à la télévision. Depuis la fameuse « Heure de vérité », jusqu’au dernier débat de la présidentielle, on attend la transgression qui fait de l’audience. Le Pen aussi a frappé une femme dans la rue. Remarquons au passage que, dans la plupart des cas, on fait peu de cas des victimes féminines et que le tabou de la protection des femmes et des enfants a sauté depuis longtemps. Or, ce tabou (parmi d’autres) est commun à toutes les sociétés, y compris les plus patriarcales. C’est la raison qui conduit à protéger les plus vulnérables. Dans un système libéraliste qui promeut par dessus tout la concurrence, on ne s’étonnera pas que les médias élèvent ceux qui font parler d’eux par tous les moyens et, de préférence, ceux qui ont été l’apanage des barbares d’autrefois et que les civilisations, croyait-on, avaient disqualifiés.

 

illustration : Les animaux malades de la peste vus par Gustave Doré