À la veille du premier tour du scrutin, la situation politique en France est des plus incertaines, pour ne pas dire des plus confuses. Un jeune (39 ans) ambitieux est donc devenu Président de la République. Le plus intéressant, c’est que, contrairement à la tendance lourde depuis plusieurs années, il était impossible de gagner cette élection sans le soutien de la logistique d’un parti politique alors même que la Constitution de la 5e République, approuvée par le peuple souverain, a été écrite pour en finir avec « le régime des partis ».

Jusqu’en 2017, les favoris se présentent comme des candidats soutenus par un parti. Les « primaires à la française » ont amplifié cette tendance. Il est vrai que, justement, les candidats issus de ces « primaires » ont été désapprouvés. Dans un premier temps, ceux qui devaient l’emporter ont été balayés dès les premier tour. Ceux qui sont parvenus ont été, à leur tour, balayés mais par le suffrage universel, cette fois. Les seconds couteaux qui ont remporté les « primaires » n’ont pas été portés par les militants ni par les sympathisants. Au lieu de cela, au moins deux candidats arrivés dans le dernier carré de la présidentielle n’ont pas été portés par un parti (ou du moins pas un parti de masse) mais par des réseaux et des moyens de communications qui correspondent à l’époque. M. Fillon n’a figuré dans ce carré que parce qu’il était le seul candidat ouvertement de droite et répondant à une attente. Celui qui l’a finalement remporté, a répondu à la formule : essayons autre chose. Habituellement, cette formule sert pour justifier le vote FN et assimilé ; comme s’il n’y avait pas d’autres options. À chaque scrutin, il y a, au moins, une demi-douzaine de candidats ou listes. C’est dire s’il y a le choix. On peut donc essayer autre chose que l’extrême-droite. Pourtant, c’est ce qui sert d’excuse. Autre constante, avant chaque élection, on sonde, on interroge les Français. Ils affirment tous, haut et fort, qu’ils en ont marre des partis traditionnels et de leurs candidats et qu’ils ne veulent plus du clivage gauche-droite. Pourtant, à chaque fois, ils votent pour les mêmes. Chaque fois, c’est le candidats de la droite qui affronte le candidat de la gauche. Après, ils s’étonnent que ça ne change pas. Il est vrai que l’abstention progresse mais pas tant que ça, finalement. Pour une fois, les électeurs ont plébiscité une nouvelle personnalité, inconnue du grand public voici seulement trois ans et qui n’a affiché son ambition qu’à l’été dernier.

Et maintenant, que va-t-il se passer. Le Président de la République, a besoin de soutien pour appliquer son programme et tenir ses promesses. Dans l’état actuel de la vie politique, c’est tout simplement impossible. Déjà, le mouvement qui le soutient a dû se transformer en parti politique et même changer de nom. Seulement, on ne devient pas un parti politique avec cadres et militants par une simple volonté. Certes, M. Macron bénéficie de transfuges de partis politiques qui apportent leur savoir-faire et leurs réservoirs de voix locales. Néanmoins, ce n’est pas gagné.

mouna

On peut penser que les soutiens de la première heure du, désormais, Président de la République se sont fait cette réflexion puisqu'ils s’avisent que les règles de la campagne électorale favorisent de façon éhontée les partis politiques de masse et non les grandes idées. À chaque élection législative, localement et nationalement, des candidats, des mouvements émergent et tentent de faire entendre leur voix. Qui se souvient des « humanistes » ? Qui se souvient du « Rassemblement de contribuables » ? Qui se souvient des défenseurs de la cause animale ? Pourtant, au long de la 5e République, les scrutins les ont vus tenter de percer. Il est vrai que, nombre de ces candidat ou listes n’étaient que des faux nez, destinés à attirer les électeurs répugnant à voter pour les partis traditionnels pour, finalement, donner pour consigne de vote au deuxième tour les candidats, généralement de la droite ou de l’extrême-droite. Il y avait aussi les régionalistes, les premiers écologistes ou les défenseurs d’une cause locale. Dans le 5e arrondissement de Paris, où se trouve le Quartier Latin, le « vélo-didacte » André Dupont, alias Mouna Aguigui, se présentait systématiquement à la députation. Le problème, c’est qu’il ne disposait pas des moyens ni de la logistique des grands partis. Ouvrons une parenthèse pour signaler que l’autre problème de Mouna était d'être archi-connu dans le Quartier Latin mais que ceux qui le connaissaient le mieux n’étaient pas électeurs de cet arrondissement bourgeois et peu porté sur la fantaisie et l’avant-garde. C’est dans cet arrondissement que le fameux Chirac s’est fait élire en 1977 pour conquérir la Mairie de Paris qu’il considérait comme un marche-pied.

Quoi qu’il en soit, l’état-major de M. Macron a protesté contre la règle qui n’offre de temps de parole pour la campagne officielle qu’aux partis politiques et notamment ceux qui ont un groupe parlementaire à l’Assemblée Nationale. Par conséquent, on ne peut que voter pour ceux qui y sont déjà et il y a très peu de chance de voir émerger des figures nouvelles et des idées nouvelles. D’habitude, ceux qui protestaient contre cette règle d’airain étaient les grandes gueules du FN. Comme c’étaient eux, on ne pouvait que se féliciter de voir que la Constitution ait prévu des règles pour se protéger de ce genre de parti. Donc, on les laissait protester dans leur coin. D’ailleurs, c’est ce qu’il savent faire le mieux. Seulement, cette fois-ci, ce ne sont pas les excités du FN qui grognent mais les soutiens du Président de la République lui-même. On va quand même pas se mettre le monarque élu à dos. On ne sait jamais. D’autant qu’il ne cache pas son envie de faire le ménage et de renouveler la vie politique. Donc, on va essayer de changer les règles du jeu, sans en avoir l’air mais en le faisant quand même pour prouver la volonté de changement mais sans, pour autant, favoriser d’autres mouvement que le parti du Président. Pas facile. Et puis, les soutiens de M. Macron ont prouvé qu’ils se passent fort bien des canaux habituels puisque, depuis l’été dernier, on n’a vu que lui dans tous les médias sans que ses apparitions, ses évocations, ne soient comptabilisées. Et comptabiliser qui ou quoi, d’ailleurs, puisqu’il n’avait pas de parti politique avec lui ? Par conséquent, on ne change rien ou pas grand-chose.

Bien sûr, il aurait fallu instaurer la proportionnelle selon un dosage à établir afin de dégager une majorité et sans que le parti qui gouverne soit soumis au chantage de partis ultra-minoritaires qui monnaient leur soutien en échange d’avantages pour eux-mêmes. C’est ce qui se passe en Israël, avec les conséquences funestes qu’on ne connaît que trop bien. Porté par la dynamique de la victoire, le Président qui a annoncé qu’il gouvernerait par ordonnances, aurait pu décider d’un mode de scrutin plus démocratique afin que les idées nouvelles puissent se faire entendre. Finalement, il n’a pas sauté le pas et compte sur les règles actuelles qui l’ont bien servi jusqu’à présent. Le plus fort, c'est que, aucun candidat à la Présidence n'a seulement évoqué la proportionnelle au cours de la campagne. Pourtant, à l'exception du PS et de LR, tous les autres gagneraient avec un scrutin proportionnel, à commencer par les mouvements écologistes. C'est à croire que, finalement, les uns et les autres ne tiennent pas vraiment à gouverner, ni même à jouer un rôle au parlement.

Quoi qu'il en soit, le Président s'apprête à gouverner avec une majorité annoncée, issue avec un scrutin qui favorise le jeu politique qui a été rejeté par les électeurs car, si les électeurs votent pour des inconnus, simplement parce qu’ils sont estampillés « En marche » ou parce qu’ils écrivent « pour Macron », on revient à la tradition politique : à savoir voter pour une étiquette, pour un parti. Nous aurons cinq ans pour répondre à la question de savoir si M. Macron va changer le système ou, au contraire, le sauver.

Sinon, la campagne ne passionne pas. Comme si toute la dynamique était épuisée après la présidentielle, comme si, le plus gros du boulot avait été fait. C’est ainsi en monarchie. On se rappelle les rois de France mais pas leurs ministres et, encore moins, leurs parlements. Les partis politiques qui ont organisé des « primaires » tentent de se maintenir. Ils font ce qu’ils savent faire : de la politique telle qu’elle a été rejetée par les électeurs. LR, comme à son habitude, met en avant ses figures de proue pour faire oublier que les autres sont partis. Le PS veut faire croire qu’il dispose d’un réservoir de nouveaux candidats plus proches du peuple mais, alors qu’il veut rassembler, il met en avant des candidats qui revendiquent leur minorité. Quant aux autres, ils font comme d’habitude, ils renforcent un mouvement en marche (c’est le cas de le dire) pour espérer se maintenir, voire progresser. Ce qui nous donne une campagne qui tourne le dos aux enjeux du monde. Les médias se focalisent sur la bêtise de Trump et ses nombreuses déclinaisons quand le sort de la planète se joue ailleurs et, d’abord, chez soi, dans son foyer, dans sa rue, dans son département. Les médias parlent des batailles locales, de la majorité qui sortira, peut-être ; rien sur la politique extérieure, rien sur la protection sociale dont on a vu qu’elle forme le seul rempart face aux crises provoquées par la finance internationale, rien sur l’environnement quand les terres arables se raréfient parce que, notamment, la population augmente et a besoin d’espace pour se poser, rien sur les flux migratoires.

On sait que, quoi qu'il arrive, la Terre continuera de tourner. Les décisions importantes seront sans doute reportées, comme d'habitude, car devant céder la priorité à la défense des intérêts particuliers déguisés sous le masque des « réformes ». Ceux qui sont en vie et qui espèrent vivre encore quelques dizaines d'années verront à peine les conséquences désastreuses de la pusillanimité des élus. L'humain, comme d'habitude, s'adapte.

 

 

http://www.lepoint.fr/actu-science/mouna-aurait-cent-ans-31-10-2011-1391081_59.php