Il est un nom qu’on connaît depuis toujours ou, du moins, c’est l’impression qu’il donne tant on l’entend, tant on l’a entendu. Denis Astagneau, c’est un peu comme « Christian Magdelaine à Rosny-sous-Bois ». Il semble naturel à n’importe quel moment, un peu comme l’indicatif de la station radio. En fait, on entend surtout Denis Astagneau le matin, voire le matin très tôt. On l’entend aussi les fins de semaines. C’est lui qui garde la maison quand les autres, les plus connus, sont au repos ou ne sont pas encore arrivés. Cette activité matutinale lui vaut cette réputation d’être toujours en retard. Tous ses confrères s’amusent de ce défaut pour l’avoir cherché, appelé, tâché de meubler l’antenne en attendant qu’il s’installe au micro. Pourtant, l’auditeur ne s’en est jamais vraiment aperçu. Tout au plus, quelques hésitations trahissaient une précipitation mais le professionnalisme de Denis Astagneau comblait et ça passait très bien. Et puis, il n’y a pas toujours eu de « relance », cette fausse question posée par l’animateur au journaliste pour ponctuer le bulletin d’information ou le journal parlé. En fait, tout est écrit. Le journaliste doit prévoir la question que va lui poser son faire-valoir. D’après ce qu’on a entendu ce jour, M. Astagneau n’était pas vraiment à l’aise avec cette pratique. Il faisait son boulot sans artifice.

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Pourtant, c’est sans doute ces lacunes qui lui ont barré la route aux promotions. Véritable soutier de l’information, M. Denis Astagneau n’a jamais présenté régulièrement un grand journal parlé ni dirigé la rédaction. On se souvient qu’un Claude Guillaumain qui bégayait, bafouillait, a présenté ce qui était le journal phare, autrefois, l’édition de 13 heures mais on peut penser qu’il y avait d’autres raisons à cette promotion qui a perduré. Sans doute aussi, M. Denis Astagneau n’a rien fait pour briguer les honneurs, travaillant honnêtement à ce qui tient la charpente de l’information, à savoir les flashes horaires qui vont orienter la ligne d’actualité de la journée. Ces dernières années, il était rédacteur en chef des journaux du matin, les fins de semaine. Tâche aussi difficile qu’ingrate qui consiste à offrir une information de qualité irréprochable avec des moyens réduits et sans aucune considération puisque, nous l’avons vu précédemment, les ténors de l’information ne s’occupent pas de ce qui a été fait en leur absence et reprennent parfois une info du vendredi soir, traitée abondamment les samedi et dimanche mais pas par eux alors que le sujet est vendeur.

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On se souviendra aussi de la chronique automobile qui a déménagé, au gré des impératifs décidés en haut-lieu. On a eu parfois l’impression qu’on lui laissait ça pour lui faire plaisir mais qu’on était pressé de passer à autre chose de plus sérieux. Les derniers temps, la chronique avait été amputée et condensée avec la chronique moto de M. Serge Martin. Arrêtons-nous un instant sur lui. C’est parce qu’il présente le journal de 8 heures des samedis et dimanches qu’on a su que Denis Astagneau part en retraite. C’est aussi grâce à lui qu’un petit hommage lui a été rendu ; chose exceptionnelle sur Inter où ceux qui sont en place méprisent leurs prédécesseurs ou les ignorent et lorsque quelqu’un s’en va, tout au plus entend-on quelques applaudissements des techniciens, réalisateur, attaché de production, couverts par l’indicatif ou la publicité ; puisque publicité il y a, désormais. Ceux qui partent, eux-mêmes, cultivent la discrétion. On se souviendra de quelques mots pendant l’indicatif de M. Jean-Luc Hees ou à la toute fin d’un « Téléphone sonne » par M. Alain Bédouet. Franchement, c’est pas tous les jours que ça arrive et l’on aimerait une émission exceptionnelle, passée avec quelqu’un qu’on a entendu et apprécié pendant des années.

Au passage, M. Serge Martin a lancé une petite pique en rappelant que son confrère avait débuté sur Europe n°1, voici 43 ans, puis était passé sur France-Inter cinq ans plus tard et avait ainsi effectué le chemin inverse de certain qui va rejoindre la station du groupe Lagardère à la rentrée. C’est encore lui qui a voulu faire un cadeau à son ami en diffusant le fameux morceau de Deep Purple « Smoke on the water ». Hélas, hélas, le morceau a été coupé avant la fin du premier refrain. Couper Deep Purple ! Eh oui, on en est là sur Inter : la chasse à la pause musicale ressemble désormais à une traque. La semaine dernière, c’était Mme Adler qui coupait Léo Ferré. Tout ça pour une entrevue avec un économiste… Qui cela peut-il intéresser un dimanche matin ? On se lève tranquillement, on prépare les petits déjeuners pour les enfants, on pense au pique-nique de tantôt, à la promenade au bord du lac, au gâteau qu’on va aller chercher pour le déjeuner, aux invités. Pendant ce temps, sur Inter, un expert nous annonce ce qui n’arrivera pas puisque les décideurs ne l’écoutent pas et, de toute façon, ont d’autres intérêts à défendre que l’intérêt général. Mme Patricia Martin a été la dernière à présenter une matinale d’information ponctuée de pauses musicales et d’interventions, au cas par cas, pour signaler quelque chose d’amusant ou informer sur une cause oubliée. Maintenant, elle est en pointe gronder ceux qui débordent de 30 secondes sur leur temps de parole et pour supprimer ou écourter les deux chansons encore prévues au cours de ses trois heures.

Denis Astagneau, c’est aussi une voix de radio, une voix claire forte. Ça mérite d’être souligné à l’heure où nombre d’animatrices tiennent le micro avec des voix embrumées par la fumée de leurs cigarettes. Et ça passe, comme s’il n’y avait pas assez de talents dans un pays comme le nôtre pour trouver des animatrices qui ont des voix de radio. Il s’en va au moment où la société commence à se rendre compte qu’elle vit une transition pourtant entamée depuis longtemps. Ici même, nous avons exposé, voici quelques années, qu’on n’écoute plus la radio comme autrefois, à côté d’un transistor, guettant le morceau à la mode qui va nous trotter dans la tête toute la journée.

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Il faudrait ajouter que le temps des radios généralistes est terminé. L’impulsion donnée par les « radios libres » des années 1980 a marqué profondément le paysage radiophonique. Désormais, c’est : chacun sa radio. Avec le pod-chargement, c’est la radio à la carte. Même avec M. Patrick Cohen aux commandes de la matinale, Europe 1 ne décollera pas et pas durablement. Inter continuera, parce que financée par le service public et avec son auditoire parisien, cultivé et bobo. RTL aussi, avec son auditoire provincial et conservateur. En plus, Inter passe de la publicité de marque, à présent. Comment expliquer cette évolution ? Si la masse publicitaire n’augmente pas, à quoi bon ouvrir l’antenne aux marques puisque les revenus n’augmentent pas non plus. Il y a donc une autre raison. Dès lors, pourquoi continuer d’écouter Inter si la station publique est ramenée au niveau des concurrentes ? Autre conséquence de l’arrivée de la pub de marque sur Inter, l’impossibilité de faire une chronique automobile. Comment présenter un nouveau modèle alors que, juste avant ou après, un concurrent aura payé pour vanter le sien ? La chronique de Denis Astagneau devient impossible sur une radio devenue concurrentielle, pour ne pas dire commerciale.

denis astagneau

Avec le départ de M. Denis Astagneau, c’est bien une certaine idée de la radio qui se conclut avec des journalistes bien formés, qui ne se mettaient pas en vedette, qui effectuaient consciencieusement leur tâche d’informer un public ignorant, souvent, le dessous de l’actualité. Denis Astagneau, c’est une voix, à l’heure où les animateurs font tout pour qu’on connaisse leurs visages. C’est un nom familier à tous ceux qui écoutent, fidèlement, une station depuis des années, à l’heure où l’on change de chaîne facilement. L’humilité et le sérieux d’un Denis Astagneau nous manquent déjà. Chapeau l’artiste !