On dirait que les choses changent sur Inter. Le 30 juin 2017, dernier jour de la saison radiophonique, il n’est question que du départ de M. Patrick Cohen. On sait qu’il rejoint la station du groupe Lagardère à la rentrée. Nous voulions y consacrer un article et puis… à quoi bon ? Est-ce si intéressant, même dans le cadre du travail de mémoire et de critique des médias que nous effectuons à longueur d’année.

 

Cohen - Salamé

D’habitude, sur Inter, quand quelqu’un s’en va, on le signale juste au moment de son départ. Tout juste entend-on quelques applaudissement couverts par un « jingle » ou une pub. Pour une fois, toute l’émission du dit « Pat Co » tournait autour de cette dernière. Chaque chroniqueur a glissé un petit mot pour dire combien il ou elle avait apprécié de travailler avec le boss du matin. Lui même s’est fait plaisir, comme il nous y avait habitué, le vendredi, en invitant un artiste ou un savant. Cette fois, c’était Bernard Lavilliers, pourtant hors promotion puisque, à 70 ans, il n’attend plus rien et que son prochain album ne sortira qu’à la rentrée. C’est donc pour le plaisir qu’il était là. Il n’avait rien à vendre et il n’a pas été interrogé sur l’air du temps. Justement, quand donc les responsables de la radio publique comprendront-ils que le plaisir des animateurs est communicatif, à partir du moment où il est partagé ? On dirait que Mme Laurence Bloch a impulsé cet esprit maison qui a fait longtemps défaut à la station où chacun ignorait ce que faisait l’autre (voire le méprisait), trouvait tout naturel qu’on leur confie un budget pour entretenir un entre-soi sans souci de l’auditeur. Dimanche dernier, M. Denis Astagneau a tiré sa révérence sous les chaleureux applaudissements de ses confrères qui ont évoqué, brièvement, les moments partagés ensemble. Ce matin, M. Cohen a montré combien son travail rigoureux a été apprécié.

 

Bien sûr, M. Patrick Cohen appartient, désormais, à la sphère médiatique et même au premier cercle. Il anime une émission à la télévision. Il est demandé. Il vient, lui-même, de RTL et c’est à mettre à l’actif de M. Philippe Val, le très controversé directeur d’Inter, à l’époque, d’avoir eu la conviction qu’il fallait un grand professionnel aux manettes de la matinale. La suite, nous la connaissons puisque c’est devenu une référence. Forcément, pour occuper ce statut, il faut faire montre de qualités professionnelles mais aussi d’une neutralité de façade puisque bienveillante envers le système en place. Si l’on critique le système, on se doit de dénoncer les journalistes accommodants ou faussement irrévérencieux envers les personnalités en vue mais vraiment agressifs envers ceux qui n’ont pas de poids dans les grandes décisions. Donc, il faudrait dire que M. Cohen est un vendu et que son choix d’intégrer le groupe Lagardère en est la preuve. Qu’on le dise mais il n’empêche que dans un royaume de médias, tout entier consacré à des activités lucratives, il existe aussi des professionnels qui font correctement leur boulot. M. Patrick Cohen et la rédaction autour ne font pas partie des pires, loin de là. Pour le reste, c’est le système lui-même qu’il faut changer et bien peu s’y emploient. Donc, pas de leçon à donner à M. Cohen et aux autres qui font correctement leur boulot dans un cadre qu’on peut et qu’on doit critiquer.

 

 

Ali Rebeihi 2

C’était donc plutôt agréable, ce matin-là, de les entendre tous, détendus, s’exprimer sur une page de leur vie professionnelle qui se tourne. M. Augustin Trapenard a continué en célébrant sa dernière de la saison avec le comédien, humoriste et chanteur, François Morel. M. Ali Rébeihi a poursuivi dans la même veine. Mme Bloch est intervenue également. On comprend que la grille de la rentrée sera, à peine, modifiée. Fini le temps où l’été était le moyen d’entendre de nouvelles voix qui allaient s’avérer indispensables à la rentrée. Fini aussi – et c’est tant mieux – le temps où Inter imposait une grille d’été qui revenait tous les ans et dont on avait l’impression qu’elle était constituée du deuxième choix, des recalés de la grille de la saison. Après tout, pourquoi pas, puisque ça marche ? C’est un peu la recette qui fait le succès d’RTL depuis un demi-siècle : garder les auditeurs avec des émissions qu’ils ont plaisir à retrouver, année après année. Le problème, c’est que les deux stations généralistes (les dernières en fait) voient leur auditoire vieillir. Ceux qui écoutaient le « Hit parade » d’André Torrent sont maintenant à la retraite ou pas loin. Ceux qui écoutaient Pierre Bouteiller, y sont depuis longtemps et vont être rejoints par les suiveurs de Jean-Louis Foulquier. Tant que la classe politique aura besoin de ces stations pour exposer ses programmes, tant qu’il y aura un public, même réduit, en attente d’une information sérieuse, les deux ou trois radios généralistes qui subsistent ont de beaux jours devant elles.

 

Nous savons que M. Nicolas Demorand reprend la matinale qu’il avait délaissée, voici sept ans pour partir, lui aussi, pour le groupe Lagardère. À l’époque, il avait effectué deux saisons (à vérifier) dans la matinale d’Inter après s’être fait remarquer dans celle de France-Culture où, parait-il, son engagement en faveur du « oui » au fameux référendum européen de 2005 avait été apprécié en haut-lieu. Il faisait preuve d’une grande arrogance envers ceux de ces invités dont il ne craignait pas l’arrivée aux responsabilités. Sur Europe 1, il était encore plus relâché avant de prendre en main la rédaction de Libération, alors mal en point suite au départ de M. Serge July, qui avait insulté ses lecteurs qui n’avaient pas eu le bon goût de voter « oui » au référendum. M. Demorand n’a pas brillé dans la presse écrite. C’est pas son truc. Il est donc revenu sur Inter où, après une première saison dans la lignée de ce qu’il faisait avant, il s’est révélé un animateur hors-pair. D’abord, il a su mener une émission tournée vers l’actualité internationale : « Un jour dans le monde ». Ça manquait après l’arrêt de « Et pourtant, elle tourne » : M. Philippe Val cultivait le parisianisme bon chic. M. Demorand semblait hilare quand il apprenait (faisait semblant car on peut supposer qu’il savait de quoi allaient traiter ses collaborateurs) quelque chose d’un peu insolite, même quand c’était grave. On lui a confié « Le Téléphone sonne » dans la foulée. Idem, il se moquait volontiers des auditeurs qui appelaient. Pour tout dire, il était goguenard. Et puis, dès la deuxième saison, notre Nicolas était transformé. Sérieux et rigoureux dans le traitement de l’actualité internationale, même affublé d’un certain chroniqueur du Monde, parfaitement imbuvable et inutile. Quant au « Téléphone sonne », il a donné une nouvelle impulsion. Désormais, il dialogue avec les auditeurs, les met à l’aise, leur consacre du temps. C’est comme une émission nouvelle qu’on écoute tous les soirs alors même que ça fait 40 ans qu’elle existe… Lui aussi s’est fait plaisir pour sa dernière. Il a demandé une chanson à ses invités préférés et la saison s’est terminée avec un air de vacances. Oui, il faut que l’auditeur se sente en vacances même s’il ne peut pas en prendre. Ça aussi, c’est le respect de l’auditeur et les matinaliers des samedi-dimanche feraient bien d’en prendre de la graine. M. Demorand va donc retrouver la matinale et on le regrettera dans la tranche de 18 h à 20 h. Là aussi, il va « reprendre » une émission qui existe déjà, puisque Mme Bloch nous a assurés que tous les chroniqueurs seront présents à la rentrée. Il n’y a que la voix qui changera. Il semble que, quelque soit la station, le choix des chroniqueurs relève de la direction, voire de plus haut et que l’animateur doive faire avec.

Demorand

Parité oblige, Mme Léa Salamé va l’accompagner tout au long de la matinale. On se demande quand ils auront le temps de dialoguer, tant les minutes, les secondes sont comptées. À moins qu’on ne supprime la chronique environnementale de Mme Fontrel, comme on l’a fait chaque fois qu’on avait autre chose de plus important à diffuser que les méfaits de la pollution et du dérèglement climatique, par exemple le Festival de Cannes... Sans doute, lui faudra-t-il un peu de temps pour enfiler les pantoufles de son prédécesseur. Dommage, on aurait aimé un peu de changement. On peut penser qu’à la fin de sa première saison, il procédera à des ajustements. On essaiera donc de ne pas lui en vouloir et l’on retrouvera son prédécesseur, sur Europe 1, les jours de grève… Le problème de la station qui a révolutionné la radio, à sa création, c’est que les auditeurs la rejoignent par dépit, généralement après avoir entendu quelque chose qui leur a déplu, en souvenir de la radio de qualité qu’elle a été longtemps, puis s’en retournent à leur station habituelle. La radio fabrique des auditeurs fidèles et, somme toute, assez conservateurs. Quoi qu’il en soit, il semble, que la station publique soit, enfin, devenue une grande famille, où l’on s’écoute, où l’on mentionne les émissions des autres, où l’on écoute les actualités diffusées à l’antenne et pas les archives de la télévision de l’INA.

 

 

Inter en fête était une émission, au début des années 1970, animée en direct par Jean Bardin et qui passait le samedi matin.