Le référendum catalan s’est tenu dimanche 1er octobre 2017 et, comme il fallait s’y attendre après l’inflexibilité du pouvoir central de Madrid qui a voulu confisquer les urnes et les bulletins de vote, interdire l’ouverture des bureaux de vote prévus, la répression a parlé. Des centaines de blessés sont à déplorer. Tout ça contre ce que le pouvoir madrilène appelle « une comédie », « une pantomime », « une mascarade ». Si tel était le cas, comment justifier une répression à ce point disproportionnée ? Les politiciens qui n’en sont pas à une contradiction près, glissent, dans le même propos, de la « comédie » au « coup d’État au ralenti ». Évidemment, face à un coup d’État, le pouvoir se doit d’intervenir par la force. Donc, matraques et balles en caoutchouc ont répondu aux électeurs se rendant aux bureaux de vote qui ont pu ouvrir.

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Dans cette affaire, il y a beaucoup de choses qui semblent tout à fait stupéfiantes à notre époque.

D’abord, il paraît difficile de comprendre le formidable paradoxe qui pousse des peuples à s’unir et d’autres à se séparer. Sur le vieux continent, on assiste depuis longtemps à ce double mouvement. D’une part la volonté d’unir les États-nations a pris des décennies avant que les pays périphériques ne rejoignent l’UE ainsi que les pays de l’Est. Force est de constater que le résultat n’est pas probant et, sans doute, encourage les mouvements régionalistes à se dresser contre leur administration centrale. Où l’on voit que le pouvoir central redoute davantage la tenue d’un référendum dans une Autonomie que le terrorisme. L’Espagne moderne fait figure de démocratie avancée sur le vieux continent mais voici que la question catalane la ramène au rang des autres États centralisateurs qui ne tolèrent aucune délégation autre que symbolique de leur pouvoir.

Ensuite, il est navrant de constater qu’après des millénaires de relations internationales, d’organisations d’États, on ne peut trouver autre chose que des rapports de dominants à dominés, des États-nations indépendants et des nations intégrées dans l’un d’eux. Tout au plus peut-on voir ici ou là, des Régions autonomes, des républiques autonomes, autrefois des républiques soviétiques mais, à chaque fois, quel que soit le statut, il y a un rapport de dépendance.

 

Comment les Européens, qui s’imaginent souvent être les plus forts ou les plus intelligents du monde, en sont-ils encore à s’enfermer dans des vieilles notions sans pouvoir proposer des solutions innovantes ? Il est stupéfiant que, après tous les conflits qui ont opposé des minorités culturelles à leur administration centrale, aucune de celles-ci n’ait lancé un concours d’idées pour sortir de ces antagonismes qui ont parfois ensanglanté leurs pays. Non, les États centralisateurs s’obstinent dans leur refus de céder la moindre parcelle de souveraineté sauf à une instance supranationale comme est devenue l’UE. Parfois, les antagonismes sont tels, sont si violents, puisent leur haine dans les tréfonds de l’Histoire, que la majorité regarde avec mépris les minorités et les regarde avec un sentiment affiché de supériorité. Sans même parler de solution innovante, remarquons qu’aucun de ces Etats-nations centralisateurs ne cherche à s’inspirer du précédent de la Tchécoslovaquie où les deux peuples antagonistes, les Tchèques et les Slovaques, se sont séparés sans anicroche, sans se faire la guerre et en restant amis. Il faut croire que les humains et particulièrement ceux qui exercent le pouvoir n’aiment rien tant que l’affrontement et la force physique.

Il existe pourtant des pays fédéraux où chaque entité fédérée fonctionne bien. Ça peut être une simple région (du moins au sens où les Français le comprennent) ou carrément un État avec ses propres lois, ses forces de l’ordre (une police), sa langue, parfois et d’autres particularités induites par la spécificité. C’est ce statut qui a été choisi par des États d’Amérique et pas seulement les É.-U. mais aussi en Asie. L’État fédéral ne conserve que le droit de battre monnaie, la sécurité générale (une armée) et les relations avec les autres États du monde. Les cas de sécessions sont rares sur l’échelle du temps (mais toujours sanglants). En revanche, le terrorisme n’est pas rare dans le cas des États centralisés qui campent sur leur inflexibilité.

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L’Espagne a opté pour une formule originale qui, sans être le fédéralisme offre des statuts différents à chacune des Régions, appelées là-bas « Autonomies ». Justement, la Catalogne a été la première Région à obtenir ce statut d’Autonomie, parce qu’il y avait urgence. Le statut a évolué au point de laisser à l’Autonomie la responsabilité de sa sécurité intérieure qui cohabite avec la police nationale et la Garde civile (celle-là même qui a réprimé le scrutin). Il a évolué au point de permettre le bilinguisme officiel ; ce qui n’est pas sans poser de problèmes pour les échanges Erasmus. L’autonomie a été instaurée dès 1978 pour la Catalogne puis pour le Pays-Basque tandis que la Castille-et-Léon ne l’ont obtenue qu’à la fin des années 1990 et encore, sans commune mesure avec les deux précités.

Il y aurait beaucoup à dire sur le catalanisme et sur une disposition intellectuelle qui fait approuver le nationalisme quand il émane de minorités ou de régions et qui le voue aux gémonies quand il s’agit d’une entité à l’échelle d’un État. Le fait est que l’indépendance de la Catalogne n’a jamais quitté l’imaginaire collectif des Catalans. Il est dans l’ordre des choses que la question revienne sur le tapis et, cette fois, avec de fortes chances de succès. À partir de là, c’est le conflit assuré.

 

Contradictions européennes

Il est piquant d’observer l’embarras et les contradictions de l’Union Européenne dans cette histoire.

Quelqu’un comme le Président Giscard, exprimait sa préférence, pour le fameux duo – ou binôme pour reprendre un terme technocrate – Région-Europe afin de passer par dessus les États et leurs lois, dès avant l’entrée en vigueur du traité de Maastricht. L’idée, c’est qu’il est plus facile à l’eurocratie de traiter avec des potentats locaux, soucieux de leur clientèle et avides de notoriété qu’avec des États, leurs gouvernements, leurs parlements qui sont l’émanation du peuple. La volonté de contourner les États-nations tourne à l’obsession. Le plus visible est peut-être dans le domaine alimentaire puisqu’on voudrait interdire toute référence au pays producteur et, partant, toute traçabilité, malgré les scandales sanitaires qui ont tué ces dernières années. Finies les AOP, AOC et autres. Rajouter des États va à l’encontre de cette volonté de réduire le rôle des États.

 

L’embarras est palpable, surtout après le retrait (par encore réel) de la Grande-Bretagne de l’UE alors même que la Commission Européenne s’apprêtait à finaliser la mise aux standards anglo-américains de l’Union. Voilà que son principal fer de lance se retire… Son remplacement par la Catalogne ou par l’Écosse ne ferait pas l’affaire d’autant que d’autres Régions seraient alors tentées d’en faire autant. La Belgique, qui abrite les institutions européennes serait menacée dans son existence même. Ne parlons pas des minorités opprimées dans les pays slaves de l’UE. En supposant que la Catalogne obtienne vraiment son indépendance, le pays ne sera reconnu par aucun autre et, partant, ne s’intégrera dans aucun dispositif ; notamment l’euro. Un pays comme la France est capable de causer les pires ennuis aux entreprises qui travailleraient en Catalogne ainsi qu’aux simples touristes qui seraient attendus à la frontière à leur retour. On préférerait ruiner des entreprises qui auraient des filiales ou des unités de production en Catalogne, provoquer le chômage dans les maisons-mères à cause du manque à gagner que de laisser un peuple décider d’être indépendant en Europe.

 

On observera également que, depuis au moins 2005 et les funestes référendums européens dans quelques États membres, on se méfie des référendums qui ont l’inconvénient de demander leur avis aux peuples qui peuvent exprimer, parfois, des opinions contraires à la doxa, malgré la propagande officielle, amplifiée par les nouveaux moyens médiatiques.

 

D’une manière générale, tout recours à l’avis du peuple est aujourd’hui devenu impie. On essaie, par tous les moyens, de réduire, autant que faire se peut, les conséquences des élections. La législation européenne prime sur les législations votées par les parlements élus démocratiquement. Les traités comme le CETA qui vient d’entrer en vigueur, le TAFTA qui va suivre, prévoient, sans que personne n’y trouve à redire, des tribunaux privés où les grands trusts transnationaux pourront poursuivre les États-nations quand ils estimeront que leurs lois, leurs décisions (par exemple augmenter les salaires, prendre des mesures de santé publique) sont contraires à leurs intérêts. Les juges étant leurs propres avocats d’affaire, le verdict est évident. De plus, ils pourront exiger des compensations financières si elles estiment qu’elle ne gagnent pas assez dans les pays où elles veulent faire des affaires. Par conséquent, le résultat des élections a de moins en moins d’importance. C’est pour ça qu’on assiste dans la plupart des pays européens à une alternance tranquille entre un bloc libéraliste et un bloc de moins en moins social-démocrate, sans que rien ne change sur le fond et que chaque équipe élue s’efforce, tout au plus de corriger des erreurs de la précédente. Les derniers résultats en France montrent que même une alternative à l’alternance tranquille conduit au même résultat et que le « ni droite – ni gauche » est un autre moyen de consolider le système plutôt que de le réformer. Ne parlons pas de l’abattre ni même de le transformer.

Comment s’en étonner quand on sait à quel point les idées puériles et funestes de l’École de Chicago se sont répandues et qu’elle mettent l’entreprise au-dessus de tout ! « J’aime l’entreprise » a pu proclamer un récent Premier Ministre français, pourtant social-démocrate. L’idée, c’est que l’entreprise, ou plutôt, les entrepreneurs (terme préféré à « patrons ») savent ce qui est bon pour eux et, partant, ce qui est bon pour leurs employés, pour leurs clients et pour tous les dirigeants. Par conséquent, il devient absurde de demander leur avis aux peuples, surtout si l’on ne peut pas le prévoir à l’avance, malgré les moyens considérables mis en œuvre pour tâcher de l’anticiper. L’École de Chicago a, à ce point, façonné les mentalités qu’il est devenu évident pour une grande partie des populations qu’il faut renoncer à ses propres revendications, à des mesures prises à échelle locale. Elle induit la résignation et l’abandon du libre-arbitre. En France, on a fini par persuader l’opinion publique qu’il y avait trop de Communes, trop de Régions. Maintenant, avec les grandes Régions (qui peuvent se comprendre) les décisions sont prises toujours plus loin du lieu d’application ; sans parler du rejet de responsabilités sur l’autre en entretenant la confusion des compétences, ce qui rend plus difficile encore les recours contre les abus ou les mauvaises décisions.

 

C’est comme ça qu’il faut comprendre le formidable consensus qui s’oppose à l’initiative des Catalans. On trouve, outre le pouvoir de Madrid qui n’entend pas revenir à la situation antérieure à 1492 (apposition des royaumes de Castille et d’Aragon), l’UE, les Gouvernements des États membres de l’UE, le patronat. On sait que les uns et les autres sont capables d’unir leurs moyens pour réduire à néant le résultat d’un référendum. Hors de question de demander l’avis du peuple et encore moins d’en tenir compte, que ce soit sur la façon dont il veut être gouverné, sur ce qu’il doit manger, sur la défense de sa culture et de ses terroirs.

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Le refus du référendum catalan n’a pas seulement des conséquences sur la Catalogne, l’Espagne, l’Europe. Le hasard veut que les Kurdes d’Irak viennent, par référendum également, de proclamer leur indépendance. Là encore, personne n’en veut. Que le Kurdistan ait été prévu par le traité de Sèvres de 1919 (comme l’Arménie et l’Assyrie) mais jamais réalisé, que les Kurdes viennent de remporter une victoire militaire au profit des puissances européennes et américaines, que les Kurdes forment le peuple sans pays le plus nombreux du monde n’a aucune importance face aux intérêts en jeu. Là encore, si une solution originale, innovante avait été trouvée dans des pays apaisés, où l’on a le temps de réfléchir, affranchis des problèmes de guerre, de pénurie, de santé, on aurait pu la proposer aux Kurdes et aux autres parties prenantes de la question. Le monde a changé et change encore. À l’heure où l’on parvient à des miracles en chirurgie, où des maladies ont été éradiquées, où l’intelligence artificielle permet d’écrire des compte-rendus et même des œuvres de fiction, il est tout de même insensé qu’il n’y ait d’autre réponse aux revendications territoriales que le refus obstiné des États-nations et les menaces de répression armée. Il faut croire que, malgré des millénaires de philosophie, de solutions pacifiques, d’appel à vivre ensemble, les pulsions de mort l’emportent toujours et la guerre sourd sur toute la surface du globe.

L’Histoire a montré, prouvé, ce qu’il en coûte de nier le résultat d’un référendum. Décidément, on ne retient jamais les leçons de l’Histoire.