Trois jours, déjà, que la nouvelle est tombée. Aucun écho à la radio. Rien dans les réseaux sociaux.

Edmond Maire s’est éteint dans l’oubli. Personnage modeste, il a dirigé dès 1971 un syndicat jeune, créé en 1964 avec Eugène Descamps à sa tête. Dès le début, la CFDT n’était pas seulement l’ancien syndicat des travailleurs chrétiens mais une innovation dans la manière de faire du syndicalisme. Cette tendance s’est accentuée après Mai 68 et sous la houlette d’Edmond Maire.

Avec lui, la CFDT a pris le contre-pied de la CGT alignée sur Moscou et espérant la soviétisation de la société française. Entre temps, Budapest et surtout Prague étaient passés par là. Le modèle ne pouvait plus être cette sorte de capitalisme d’État qu’était l’URSS mais la gestion directe de l’outil de travail par les travailleurs eux-mêmes. Ça n’était pas évident tant la bipolarisation de la pensée est forte : capitalisme ou socialisme (c’est à dire étape transitionnelle avant le communisme).

À la CFDT, on comprend qu’il n’y a pas à espérer de lendemains qui chantent mais qu’il faut prendre en main son destin et faire parler le peuple. De Gaulle recourait au référendum pour contourner les appareils de partis et obtenir la légitimité directement du peuple. Les mentalités française devenaient exigeantes et l’autogestion séduisaient ceux qui refusaient l’univers concentrationnaire de l’Urss et combattaient un système fondé essentiellement sur l’injustice à tous les niveaux. Le message ne passait pas si bien et la CFDT n’a jamais pu faire mieux qu’être la deuxième centrale syndicale derrière l’historique CGT dont l’intransigeance faisait parfois plier le patronat ou le gouvernement.

 Edmond Maire 2

Malgré tout, au long de ces formidables années 1970, la CFDT d’Edmond Maire est devenue un véritable laboratoire d’idées pour la gauche (non communiste) mais sans véritable transposition dans le monde politique. S’il était évident que la CGT roulait pour le PCF, la CFDT ne marchait pas avec les formations qui allaient fonder le PS ; même si Edmond Maire et les principaux cadres de la CFDT avaient leur carte du PS à titre personnel. Le parti qui était le plus proche de la CFDT était le PSU dont l’influence était anecdotique et qui était assimilé, dans les études politiques, aux nombreux mouvement gauchistes de l’époque ; bien que n’ayant aucune accointance avec eux. Le PSU prônait aussi l’autogestion et portait sur le devant des préoccupations écologiques avant la candidature de René Dumont à l’élection présidentielle de 1974. Outre ce manque de relation privilégiée avec un grand parti politique, la CFDT a toujours manqué de visibilité. Encore une fois, en cette époque de guerre froide, il fallait prendre clairement parti pour le modèle soviétique ou pour le modèle libéral (au sens où on l’entendait à l’époque, c’est à dire par opposition au système soviétique). La CFDT était nettement de gauche mais pas communiste et pas non plus vraiment socialiste. La CFDT faisait des propositions pour changer la façon de vivre en société, changer les relations dans le monde du travail, le rapport de l’individu au travail, à la famille, aux loisirs. Pour beaucoup de gens, la CFDT faisait plus peur que la CGT qui, malgré ses outrances, indiquait clairement sa préférence pour un modèle existant et largement rejeté. Les positions intermédiaires ou raisonnables font souvent plus peur que les positions tranchées.

C’est comme ça qu’il faut comprendre le conflit de Lip où la CFDT majoritaire prouvait à tous qu’on pouvait produire des montres d’excellente qualité sans avoir besoin d’un patron tout puissant. L’outil de travail aux mains de ses travailleurs continuait à fonctionner, et mieux puisque le conflit était né de l’incapacité du patron historique à intégrer les innovations technologiques et notamment les montres à quartz. Ce modèle était autrement plus dangereux pour la stabilité du système capitaliste que le partage des tâches entre le patronat et la CGT, par exemple : nous profitons, vous protestez, chacun son rôle et nous vous donnons un local ou un panneau plus grand pour avoir la paix.

De cette époque, il faut rappeler qu’il reste la réduction du temps de travail, portée par la seule CFDT au milieu de railleries, de rejet de la part des autres centrales syndicales, du patronat et de la droite ; chacun pour des raisons différentes mais convergeant vers ce consensus. Le chômage de masse étant devenu ce qu’il était à la fin des années 1970 et au début des années 1980 la gauche élue ne pouvait faire autrement que tenter l’expérience mais sans oser vraiment puisqu’on était passé de 40 heures hebdomadaires à 39...

L’arrivée de la gauche au pouvoir a été fatale aux syndicalisme et au mouvement alternatif. D’abord, est entré au Gouvernement le chef de la toute puissante FEN, André Henry, nommé « Ministre du Temps libre ». Ensuite, tous les successeurs potentiels d’Edmond Maire ont été enlevés à la centrale syndicale : d’abord Michel Rolland, entré au cabinet de Michel Rocard (Ministre du Plan) puis Jacques Chérèque nommé chargé de mission avec titre de préfet puis finalement promu Secrétaire d’État. Le résultat ne s’est pas fait attendre. La syndicalisation a chuté dans les années où la gauche exerçait le pouvoir et le mouvement ne s’est jamais vraiment inversé, au point que la droite dénie désormais aux syndicats le droit de représenter les salariés. L’actuel gouvernement a entendu la revendication et permet de se passer de l’assentiment des syndicats. S’il fallait demander son avis au peuple…

Curieusement, la CFDT qui a pris avec Mme Nottat la voie de l’accompagnement plutôt que de la défense des intérêts des salariés gagne du terrain et se retrouve désormais première centrale syndicale dans le privé. Comme il semble loin le temps où la CFDT se proposait d’enchanter la vie !

C’est sans doute l’échec sur le long terme des propositions alternatives de la CFDT d’Edmond Maire qui est la cause de l’oubli de celui qui a incarné l’espoir pour beaucoup de travailleurs.