Le mot d’ordre « balance ton porc » dérange. D’abord, parce qu’en France, les « balances » sont mal vues et plus mal vues encore que les auteurs de méfaits qu’elles dénoncent. Il n’y a pas pire qu’une « balance », dit-on. En France, on pratique volontiers le tout-ou-rien dans un souci dévoyé d’égalité. En général, le résultat est l’aggravation des inégalités qu’un dispositif ciblé entendait corriger. Donc, un premier malaise introduit par le premier terme de ce mot d’ordre. Ensuite, on constate qu’il a donné lieu à une déferlement de dénonciations anonymes. En effet, personne ne veut avouer des détails intimes ou sordides et une victime ne peut pas se payer le luxe d’être condamnée pour diffamation publique.

Le mouvement, depuis qu’il a été lancé, a donné lieu à des torrents de commentaires et d’analyses. Pourtant, on dirait que l’essentiel ou, du moins, un autre aspect, n’a pas été assez pris en compte. Il s’agit de l’aspect défouloir. Il est tout de même incroyable de voir la rapidité avec laquelle les premiers témoignages, les premières dénonciations sont tombés. Ça veut dire que beaucoup de femmes vivent avec un secret lourd à porter et ont saisi l’occasion pour témoigner. En d’autres termes, ces femmes n’ont, jusqu’à présent, pas trouvé d’écoute à leur souffrance. Autrement dit, la moitié de l’humanité tait ses souffrances, sachant que l’autre moitié n’y prêtera pas la qualité d’attention qu’elle est en droit d’attendre et, peut-être même une bonne partie de sa propre moitié d’humanité. Il y a donc un besoin de prise parole avec son corollaire, une demande d’écoute ; au moins d’écoute bienveillante. Il n’est pas encore question de compréhension. D’ailleurs, comment comprendre ce qui arrive à l’autre, d’une manière générale. « Moi aussi, j’ai vécu ça mais moi je... ». Oui, bien sûr mais que sais-tu de l’autre, de son vécu, de son entourage, des forces qu’il ou elle a épuisées à simplement lutter pour vivre à peu près comme tout le monde ?

 

Dans le cas qui nous intéresse, il y a des points communs entre tous ces incidents et les souffrances qu’ils ont provoquées. Ça devrait être plus facile. C’est peut-être ce qui a facilité ce flot de témoignages : je sais que je ne suis plus la seule. Dans une planète surpeuplée, où des problèmes de tout ordre se posent, la parole « des peu, des gueux, des riens » (selon le poème de Damas) est encore moins écoutée que par le passé. Dans le meilleur des cas, il y a des représentants mais ce sont des truchements et rien ne vaut le témoignage direct. Encore faut-il savoir s’exprimer. Les obstacles sont nombreux et l’on saisi à quel point, la moitié féminine de l’humanité, qui est sans doute la plus occupée, se résigne à taire une souffrance, un événement où elle n’est pas à son avantage qui plus est. Difficile d’avouer qu’on a été importuné, agressé, insulté, atteint dans son intimité et qu’on n’a pas été capable de se défendre. Se défendre comment, d’ailleurs ? Face à un individu masculin qui a déjà franchi les règles minimum de la bienséance, capable d’agresser un individu féminin, réputé plus faible physiquement, une femme hésite à résister et provoquer une réplique plus forte encore. Bien sûr, face à un homme qui transgresse occasionnellement les règles tacites qui régissent les relations habituelles entre homme et femme, il sera plus facile de répondre, de remettre en boite, voire de gifler. Face à quelqu’un qui ignore ces règles ou qui s’en affranchit délibérément, il n’y a pas de parade. On sent l’agresseur capable de tout et, c’est aussi ce qui explique, peut-être, la passivité de ceux qui, parfois, assistent à la scène.

 

Le besoin de parole est frappant à tous les niveaux et le principal mérite de ce mouvement est de permettre à celles qui ne pouvaient pas de parler, de témoigner et, éventuellement, de dénoncer mais on sent que ça n’est pas l’essentiel pour celles qui ont pu franchir le pas et parler. Encore faut-il nuancer. Les témoignages qui sont relatés émanent de personnalités habituées à prendre la parole, en général pour se mettre en valeur. On peut se dire que ce sont encore les mêmes qui parlent ou bien qu’elles ouvrent la voie à toutes les autres. Les critiques de la part des femmes ne manquent pas devant ces vedettes qui se plaignent de situations que l’immense majorité des femmes de vivra jamais et ne pourra même pas transposer dans sa vie quotidienne. Dans les sociétés dites traditionnelles, il y a des moments où les femmes se retrouvent et échangent leurs expériences. Les femmes, les filles parlent très tôt, sont curieuses, posent des questions mais aucune ne peut avouer devant ses semblables avoir été victime d’une agression. Il faut avoir particulièrement confiance en l’autre pour confier un terrible secret. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de solution ? En tout cas, ça n’est pas facile et ce mot d’ordre « balance ton porc » doit être considéré comme une tentative d’offrir la parole aux femmes. Malgré les défauts de ce mouvement, malgré inconvénients et les insuffisances, il faut en tenir compte et ouvrir une réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour écouter celles qui n’osent pas parler.

Parler de quoi, d’ailleurs ? Toutes les femmes n’ont pas été dans ces situations ; et dans ces situations, il y a des degrés et rien n’est pire que l’amalgame, dire que tout se vaut. Ce nivellement aboutit forcément à un discrédit sur l’ensemble. Parler de quoi ? Mais, parler de ces femmes qui partent au boulot, le matin, le ventre noué, en pensant aux réflexions qu’elles vont devoir subir toute la journée sur leur physique, sur leur sexualité supposée, de la part de collègues masculins qui ne sont pas seulement lourds et de leurs supérieurs immédiats. Parler de ces médocs qu’elle avalent pour tenir le coup car, il faut qu’elles tiennent le coup. Ça rapporte pas beaucoup mais ce salaire d’appoint est nécessaire au ménage. Alors, on tient. On avale les médocs, on essaie de répliquer avec humour, sachant que ça ne servira à rien. Et il ne faut pas compter sur la solidarité féminine. Ce sera plutôt : elle l’a bien cherché. Alors, on tient. Tiens, au fait, la soi-disant sur-consommation de médicaments en France et notamment les psychotropes…

 

Pourtant, à notre époque, il existe des moyens de s’exprimer et même anonymement. L’Internet a développé ces moyens et notamment les fameux « réseaux sociaux ». Il suffit de voir ce qui se dit, s’écrit pour constater que toute sorte de propos peut être tenu, des plus anodins aux appels au meurtre. L’Internaute se cache derrière un pseudonyme mais on constate que, de plus en plus, on ose tenir des propos abjects ou criminels à visage découvert et s’en vanter. Nous avons déjà dit que l’Internet est devenu un vaste bistrot où les propos les plus imbéciles, les plus dangereux s’échangent et avec quelle audience ! Justement, le bistrot, était un univers principalement masculin où les hommes pouvaient se défouler, tenir des propos stupides sur les femmes. Ça ne sortait pas du bistrot. Chacun avait dit ce qu’il avait à dire, avait plaisanté sur ses échecs, ses frustrations, ses succès réels ou inventés mais la parole avait été échangée. Les bistrots sont fermés. À leur place, on a ouvert des brasseries, des endroits branchés où l’important est moins de parler que de s’y montrer. On y parle mais entre soi. L’échange se fait avec des homologues. En revanche, l’Internet permet de dire ce qu’on pense de l’air du temps et, pour les hommes, ce qu’ils pensent des femmes d’aujourd’hui, plus difficiles à cerner, d’après eux, que celles d’autrefois qu’ils n’ont pourtant pas connues. Ce défouloir qu’est l’Internet a un aspect pervers. Nous avons dit que, à force de dépasser les bornes, de transgresser les codes et les règles, certains en arrivent à se convaincre qu’ils ont tellement raison qu’ils revendiquent et ne passent plus par le filtre de l’anonymat. Maintenant, il faut aussi observer que, à force de transgresser, seul devant son écran, on en a pris l’habitude et d’aucuns n’hésitent pas à transgresser les règles, à tenir des propos abjects. Si l’on se plaint, entre autres, de ses frustrations vis à vis des femmes, devant son écran, si l’on rencontre des interlocuteurs qui vont dans le même sens, on prend confiance et l’on aura plus de facilité à passer à l’acte dans la vraie vie. Un homme frustré se sentira renforcé après s’être exercé à l’insulte, à l’agression devant son ordinateur. C’est la différence majeure avec le bistrot où l’on savait que, une fois dehors, il fallait se soumettre aux règles de la vie en société. L’Internet amplifie la contestation de la société et, renforce, notamment, la transgression de ces règles qui permettent de se supporter en société.

 

Une des pistes à suivre pour, sinon mettre fin, du moins limiter autant que faire se peut, les agressions de toute sorte dont sont victimes les femmes est de remettre en avant ces règles de vie en société et, notamment la politesse, la courtoisie en ce qu’elles induisent une distance avant de s’adresser à l’autre, surtout si c’est une femme. L’Internet a facilité les pulsion, les réactions, le ressenti, l’immédiateté avec son cortège de maladresses, d’approximations et finalement, d’incompréhensions et d’invectives et d’insultes. On en a pris l’habitude et, une fois de plus, les femmes en sont victimes et doivent ajouter ces agressions à celles dont elles sont, malheureusement, instruites depuis toujours.

Et puis, comme avec beaucoup d’individus masculins il sera vain de raisonner, qu’on s’en tienne à quelques principes simples et incontestables : on ne lève pas la main sur une femme et on ne parle à une femme avec un minimum de respect.

 

 

Pour ceux qui n’auraient pas lu notre position, voici un texte publié il y a quelques années ici :

 

Jour de femmes - Le nom de femme