Impossible d’y échapper. C’est la nouveauté de l’année, le nouvel événement civilisationnel : le « black friday ».

Pour ceux qui ne savent pas* (dont moi) Le Monde nous apprend que « Aux Etats-Unis, le "Black Friday", jour suivant la fête de Thanksgiving, marque traditionnellement le début des achats de Noël avec notamment des soldes très importantes dans les magasins qui ouvrent leur porte dès le petit matin. » 

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2008/11/29/un-homme-meurt-ecrase-par-une-foule-d-acheteurs-a-new-york_1125103_3222.html

On avait déjà compris qu’il s’agit surtout d’une nouvelle opération commerciale. Depuis le début de la semaine, impossible d’y échapper : pubs à la radio, prospectus dans nos BAL. Ça touche tout le monde. Outre les supermarchés qui répandent la nouvelle pratique, tous les secteurs sont concernés : grande distribution, donc, mais aussi VPC et concessions d’automobiles. On est donc loin de l’esprit décrit par l’article du Monde. Sans compter que, forcément, vu que la fête de « Thanksgiving » n’existe pas (pas encore?) sur le vieux continent, il n’y a aucun lien culturel. Mais c’est ainsi. Dans le passé, on a inventé la fête des grands-mères, Halloween afin de susciter des dépenses tout au long de l’année. Halloween a une autre conséquence vu qu’il est désormais impossible d’évoquer les fêtes des morts dans le monde sans que les enfants ne réagissent aussitôt en qualifiant d Halloween tout ce qui se fait, hors de toute tradition. On a beau leur dire que l’origine est celte peu leur chaut. Pour eux, ça vient des prestigieux et tellement modernes États-Unis qu’il est vain de rappeler que ce pays constitué d’immigrés a importé toutes les traditions européennes de ces habitants. C’est bien ce constat qui permet de lancer, cette année le « black friday ». Notons d’abord que le terme, comme d’hab, est repris intégralement sous sa forme originale. Si l’on s’avisait de traduire, on aurait aussitôt nos élites intellectuelles, nationales et de proximité, qui monteraient au créneau pour nous dire : « lol, en français ça ferait vendredi noir » ; comme si ça voulait dire autre chose en anglais. Et puis, en France, le noir (couleur du deuil) est associé au dramatique et fortement connoté négativement. Le vendredi noir est généralement employé pour une journée riche en catastrophes*. Dans certains pays de forte tradition catholique, comme l’Espagne, le vendredi est un jour maudit en souvenir de la mort du Sauveur. Donc, trop c’est trop et hors de question de traduire. On aurait pu trouver une formule intermédiaire comme « noir vendredi » mais dans le pays de la version originale obligatoire, on reprend intégralement. D’ailleurs, la formule en VO présente un autre avantage, c’est d’être complètement déconnecté de sa signification. Ainsi le « black friday » a commencé mercredi (jour où les promotions changent dans la grande distribution). Certaines enseignent annoncent qu’il se prolonge jusqu’à lundi. Tout comme Noël, il ne reste que le nom, le contenu a complètement changé.

 

Certains y voient un nouveau pion avancé par l’ultralibéralisme, la mondialisation, le capitalisme, l’impérialisme anglo-américain ou quelque soit le nom qu’on lui donne. Le fait est qu’on donne l’impression que quelque chose est nouveau chaque fois qu’on prend le terme en anglais, comme si la chose n’existait pas auparavant. Nous avons déjà dénoncé l’abus du terme « timing » pour tout et n’importe quoi (moment, échéance, calendrier, emploi du temps, rythme, précision, opportunité, flair etc.), du terme « turn-over » (pour remplacement, roulement, renouvellement, rotation). Arrêtons-nous un instant sur « turn-over » qui apparaît cette année dans les commentaires de rugby. Les commentaires sportifs sont très pourvoyeurs de ce genre de termes. On sait aussi qu’il suffit qu’un commentateur emploie une expression pour que tous les autres la reprennent. À un moment, ils abusaient tous de « la plus mauvaise place » pour désigner l’athlète ou le skieur qui avait raté de peu le podium. Et puis, on n’en parle plus. En rugby, « up and under » avait fait florès mais finalement, on préfère « chandelle ». Le sort de ces gadgets lexicaux à consonance anglaise est inégal mais, en général, ça marche. Ça marche d’autant plus quand des les élites intellectuelles, habituellement de gauche et combattant l’impérialisme anglo-américain s’allient objectivement pour valider les termes anglo-américains. Bien sûr, ils mettent en avant d’autres raisons mais le résultat est bel et bien le renforcement de la part anglo-américaine dans l’expression, l’appauvrissement du vocabulaire (un mot comme « timing » se substitue à une demi-douzaine de vocables), le façonnage de la pensée. En général, pour justifier qu’on prenne intégralement le mot ou l’expression française, on nous dit qu’en anglais, c’est plus court et que ça justifie l’abandon du terme français. Force est de constater que c’est souvent vrai. Les mots anglais sont très souvent courts ou peuvent s’abréger facilement. De toute façon, on finira invariablement par dire « oui mais, ça sonne mieux en anglais » ou « oui mais, en français, ça fait... ». Toujours la suprématie de la connotation sur le sens.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2017/11/12/35859815.html

 

Autre facteur qui favorise cette colonisation linguistique : l’égalitarisme à la française. Pourquoi exclure sous prétexte qu’on ne remplit pas les critères ? Pourquoi ne pas organiser un « black friday » en France, sous prétexte qu’on ne fête pas « Thanksgiving » ? Pourquoi se limiter au vendredi puisque, de toute façon, on ne traduit pas l’expression ? Allons-y gaiement ! Avant la débauche de Noël, après celle d Halloween (en perte de vitesse) et surtout la rentrée de septembre, il fallait bien trouver quelque chose : «  cinq jours formidaaaaaaables ! » comme l’affichent certains prospectus. Un nom anglais pour attirer les plus jeunes et ceux qui jubilent d’employer des mots anglais, et le tour est joué. Remarquons au passage que, désormais, à peu près tous les mois, il y a une grande opération commerciale qui s’ajoute aux promotions hebdomadaires et aux foires aux vins. En janvier, il y aura le blanc suivi des soldes, en février, la saint-Valentin. Total : six mois consécutifs d’incitation à la dépense.

 

Ce qui est également tout à fait stupéfiant, c’est cette servitude volontaire consistant à adopter tout ce qu’on découvre aux É-U (et qui existe depuis longtemps là-bas) sans changer le terme et en pensant ( ???) qu’on va vers le progrès chaque fois qu’on abdique un peu plus : renoncement à sa langue maternelle, renoncement à la protection sociale, renoncement à l’indépendance des peuples et des individus sacrifiés sur l’autel d’un moins disant uniforme.

 

* D’autres internautes ont trouvé des explications complémentaires :

« pour mémoire, des black Friday il y en existe avec plusieurs origines: "... il fut un temps où cette célébration désignait la liquidation pure et simple du reste d’esclaves noirs non vendus, par leurs maîtres blancs sur le marché de la place publique. Avant le départ vers l’Afrique pour en attraper de nouveaux plus frais, et renouveler ainsi le stock.

C’est ainsi que des esclaves étaient exposés devant des centaines d’acheteurs, qui faisaient leur choix et en ramenait dans leurs plantations pour travailler du coton, de la canne à sucre, ou dans leur maisons afin d’effectuer les taches domestiques.

Cette version n’est pas souvent citée, peut-être pour des raisons de tranquillité et éviter qu’elle ne divise l’Amérique, de même que la véritable version de la Thanksgiving qui est en fait le jour où les indiens (autochtones) ont décidés de donner des couvertures aux colons blancs pour pas qu’ils meurent de froid, marquant ainsi une trêve dans la guerre qui les opposait, symbolisée par un partage de nourriture entre les deux clans." ....."....Black Friday désigne le lendemain du repas de Thanksgiving, un grand jour de soldes pour lancer la saison des achats aux États-Unis. Il a été utilisé pour la première fois dans les années 1960 pour désigner l'achalandage piétonnier et automobile lors du début des emplettes de Noël. Quelques années plus tard, les commerçants utilisèrent le terme afin de désigner la « sortie du rouge » de leurs comptes pour « retourner dans le noir » : on relate qu'à une époque où la comptabilité était tenue à la main, les comptes étaient écrits en rouge, car déficitaires, toute l’année jusqu’à ce fameux vendredi. Les achats du lendemain de Thanksgiving permettaient de sortir « du rouge », faisant passer les comptes en positif, ce qui permettait de les écrire à l'encre noire, d'où le terme de vendredi noir. " »