Nous venons de voir à travers la question de la formation du gouvernement catalan comment les médias – sans doute par ignorance – insistent sur la difficulté alors même que c’est le gouvernement central qui est à la peine. C’est d’autant plus aberrant que les grands médias audiovisuels disposent de correspondants sur place, parfois installés depuis longtemps. Ils ne peuvent ignorer la réalité sous leurs fenêtres. Curieusement, la presse écrite propose une analyse inverse : http://www.lindependant.fr/2017/12/23/catalogne-la-triple-gifle-pour-rajoy-selon-la-presse-francaise,3082470.php

http://www.20minutes.fr/monde/2192815-20171222-catalogne-electeurs-toujours-aussi-deboussoles-apres-victoire-independantistes#xtor=EPR-182-[welcomemedia]--[article_monde]--

 

Revenons sur la façon dont les médias présentent la volonté d’indépendance de la Catalogne. Pour eux, c’est clairement un désir de cesser de payer pour les autres. La Catalogne est riche et peuplée et rechignerait à participer à l’effort national. Ça n’est pas à écarter complètement mais c’est une analyse très superficielle et propre à entretenir les lieux communs. L’homme de la rue, ne calcule pas quand il dit qu’il en a marre de la tutelle de Madrid. Il attend ce moment depuis toujours. Avec l’entrée de l’Espagne dans la Communauté Européenne (à l’époque), les Catalans avaient l’espoir de tirer leur épingle du jeu et d’apparaître, avec leurs particularités, comme les meilleurs élèves de la classe et que ça serait reconnu et récompensé. En réalité, c’est le raisonnement inverse qui prévaut. La Catalogne a les moyens de son indépendance. Comme nous l’avons dit précédemment, la Catalogne aspire à un statut qui l’affranchirait de Madrid tout en lui laissant les compétences en matière monétaire (déléguées à l’euro d’ailleurs ce qui logiquement lève cet obstacle), diplomatique et militaire. Sur ce dernier point, on peut écarter l’hypothèse d’une attaque contre la Catalogne et, inversement, la Catalogne se joindrait à l’effort de guerre de l’Espagne au cas où. Il est piquant de voir que les mêmes qui espèrent que la Californie va se détacher des États-Unis de Trump s’offusquent que les Catalans veuillent couper les ponts avec l’Espagne de Rajoy.

Pourtant, malgré la volonté de la Commission Européenne de favoriser les Régions au détriment des États centraux, les régions peinent à se faire entendre. Le calcul de l’UE, c’est que les Régions ne disposent pas de la puissance publique nécessaire pour négocier avec elle et qu’il sera plus facile d’imposer l’ultralibéralisme et la dérégulation via les Régions. Le pendant, c’est que les Régions peuvent voir se développer localement des forces politiques autrement moins dociles que celles qui tiennent les rênes des États centraux et qui peuvent être tentées de renoncer au nom de la raison d’État. Les féroces indépendantistes catalans ou écossais sont susceptibles de troubler le jeu soi-disant dérégulé de l’UE qui sait parfaitement édicter des règles d’airain quand ça arrange les intérêts de la grande finance. C’est pour cela que la CE n’a nulle envie de voir la manne pétrolière écossaise échapper au pouvoir ultralibéraliste de Londres ni la puissance industrielle catalane au pouvoir tout aussi libéraliste de Madrid. Et si les Catalans indépendants en profitaient pour changer les règles du jeu, imposer une nouvelle organisation du travail avec de meilleures rémunérations ? Tout l’édifice ultralibéraliste européen s’effondrerait au su de tous.

Par conséquent, les médias – dont on connaît les propriétaires* – ont tout intérêt à ne pas creuser le sujet catalan et à donner une vision superficielle et politiquement correcte de l’indépendantisme catalan en le présentant comme l’expression de l’égoïsme catalan refusant la solidarité avec le reste de l’Espagne que les élites françaises ont appris à aduler depuis la movida madrilène. Pour aller dans ce sens, on peut penser raisonnablement que les Catalans peuvent être aussi en colère de devoir payer beaucoup pour des gens qui les détestent quoi qu’il arrive. Car, n’oublions pas que la manœuvre du Président Rajoy est possible, avant tout, parce que tout le reste de l’Espagne déteste les Catalans.

 

Nous en avons eu une preuve lors du fameux clásico du 23 décembre. Les supporteurs du Real Madrid ont accueilli l’ennemi de toujours, le Barça, avec force drapeaux espagnols et ont copieusement hué l’équipe catalane tout au long de la partie. Ça ne les a pas empêché de gagner nettement par 3 buts à 0. Bien sûr, toute la Catalogne y a vu la victoire de leur équipe nationale sur l’équipe qui, mieux que la sélection nationale, fait briller le football du reste de l’Espagne dans le monde entier. Ici, les commentateurs ont semblé déçus de voir l’équipe entraînée par notre Zidane se faire ratatiner par celle qui a éliminé, l’an dernier, le PSG en coupe européenne.

http://www.goal.com/fr/news/la-revue-de-presse-du-clasico/9lz9ucze6pq81godgnz1rde6d

https://sport.francetvinfo.fr/football/espagne/liga-le-barca-donne-la-lecon-au-real-madrid-et-senvole-au-classement#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20171224-[lestitres-coldroite/titre8]

Vu d’ici, le football est anecdotique mais en Espagne, il occupe une place primordiale dont on ne se fait pas une idée ici. L’unité de l’Espagne, scellée par le mariage en 1469 de la reine de Castille avec le roi d’Aragon, ne s’est jamais vraiment réalisée sur le terrain. Outre que les deux royaumes étaient très différents, tout au long de l’histoire de l’Espagne, on a pu observer une séparation entre une grande partie traditionaliste, royaliste, conquérante et rurale et une petite partie progressiste, républicaine, ouverte et industrielle. Tant que ça correspondait aux vieilles séparations entre les deux anciens royaumes, ça ne posait pas trop de problème mais, dès la fin du 19e siècle, avec la révolution industrielle, des villes comme Bilbao et Madrid ont ouvert une brèche dans la forteresse espagnole et la séparation est apparue à l’intérieur même de la grande Castille. C’est une des raisons de la guerre civile dont le souvenir ne s’est pas estompé. Aujourd’hui, cette séparation s’observe avec les équipes de football professionnels. Presque toutes les grandes villes ont deux clubs qui correspondent plus ou moins à cette antagonisme. Dans la capitale espagnole, le Real, tout en blanc (sauf pour la publicité bien sûr) est le club riche qui défend la puissance de l’Espagne éternelle tandis que l’Atlético est le club de l’Espagne qui travaille. À Barcelone, c’est le contraire, le riche FC Barcelone est le club populaire qui a longtemps refusé la publicité et a même offert son maillot à l’Unicef, tandis que l’Espanyol (récemment catalanisé), comme son nom l’indique, clame son attachement à l’unité de l’Espagne ; donc au pouvoir central de Madrid. Dans toute l’Espagne, on observe les rencontres entre les deux géants du football ibérique et on veut y voir la victoire d’une certaine conception de la société sur l’autre.

 

catalunya dibujo

Si, dans les années 1970, les médias français étaient curieux du régionalisme et surtout de l’expression artistique du régionalisme, il en est tout autrement aujourd’hui. À l’époque, quiconque était quelque peu éduqué connaissait les chanteurs bretons, occitans et même catalans comme Joan-Pau Verdier. À l’heure de l’ultralibéralisme, la défense des particularités culturelles et des terroirs est présentée comme ringarde. Il suffit de voir les critiques contre le journal télévisé de M. Pernaut pour s’en convaincre. Que les Catalans dansent la sardane ne nuit pas à l’ultralibéralisme mais qu’ils se piquent de produire catalan et de le revendiquer et qu’ils veuillent diriger leur pays eux-mêmes est intolérable à l’heure où la souveraineté est abandonnée, peu à peu, aux intérêts privés au moyen des accords commerciaux qui s’imposent à tous et qui abrogent les législations votées par les représentations nationales. Le mieux, pour être sûr de ne pas réactiver les sympathies régionalistes d’autrefois, c’est de les discréditer et de les accuser de ne pas participer à la solidarité.

 

En fait, comme nous l’avons remarqué précédemment, l’opinion publique française est hostile à l’indépendance de la Catalogne parce que, depuis l’instauration de la démocratie, l’Espagne est devenue la proche destination à la mode. Les excès de la movida ont enchanté les Français des classes moyennes supérieures, éduquées qui ont remplacé les familles ouvrières attirées par la Costa Brava, synonyme de vacances bon marché et ensoleillées. Les Français qui, depuis trente ans se rendent en Espagne, visitent les monuments (nombreux), les musées, se passionnent pour l’art mauresque présent dans le sud. Ils goûtent la gastronomie et sont directement responsables du prix exorbitant des tapas, ces petits canapés coupe-faim qu’on dégustait pour trois fois rien au comptoir des bistrots sur le coup de 10h du matin en attendant le déjeuner vers 2h de l’après-midi. Ils vont à la corrida et participent au maintien d’une pratique tombée en désuétude mais considérée comme faisant partie d’un tout qu’on ne peut diviser. Ils n’ont pas envie de voir une partie de la péninsule ibérique se séparer. Comme ils sont, par ailleurs, de gros consommateurs des médias, ils influent sur l’opinion publique, ici, pour condamner la volonté indépendantiste des Catalans quand ils la défendent ailleurs. C’est ainsi que les médias français ont pris fait et cause contre les Catalans et s’alignent sur le Gouvernement presque minoritaire de M. Rajoy.

Peut-on imaginer qu’ils en fassent autant avec la Russie et reprennent à leur compte la position ferme de Moscou comme ils reprennent celle de Madrid. Ils déclarerait l’opposant Navalny inéligible et insisteraient sur la peine de prison qu’il vient de purger pour s’être opposé à son gouvernement élu démocratiquement comme chacun sait.

http://www.huffingtonpost.fr/2017/12/24/ces-russes-votent-symboliquement-pour-lopposant-alexei-navalny-declare-ineligible-a-la-presidentielle_a_23316266/

http://fr.euronews.com/2017/12/24/l-opposant-alexei-navalny-a-remis-ses-signatures-a-la-commission-electorale

Le traitement des événements en Catalogne pose quantités de questions et notamment celle de la compétence de ceux qui nous informent. Si, certains, possèdent le bagage nécessaire pour faire la part des choses et savoir à quoi s’en tenir sur ce sujet, qu’en est-il des autres sujets d’actualité. Nous ne pouvons pas tout savoir et devons nous fier à un correspondant, un chef de rubrique, un spécialiste externe qui nous donnera son opinion à lui – ce qui n’est pas le plus grave car on la devine facilement – mais qui ne maîtrise peut-être pas son sujet et ça, nous ne nous en apercevons pas forcément. C’est ainsi que des erreurs sont induites et que les lieux communs, les idées fausses et la pensée unique se forgent.

 

*https://www.bastamag.net/Le-pouvoir-d-influence-delirant-des-dix-milliardaires-qui-possedent-la-presse

 

https://www.francetvinfo.fr/monde/espagne/referendum-en-catalogne/exile-a-bruxelles-carles-puigdemont-veut-revenir-au-parlement-catalan-pour-la-seance-inaugurale-du-23-janvier_2528651.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20171224-[lestitres-coldroite/titre3]

 

http://www.20minutes.fr/monde/2193035-20171223-catalogne-carles-puigdemont-hesite-rester-bruxelles#xtor=EPR-182-[welcomemedia]--[article_monde]--

 

http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/12/23/catalogne-rajoy-et-puigdemont-dos-a-dos_5233891_3214.html

 

 

CATALUNYA (3) : l'échec de M. Rajoy

CATALUNYA 2 : en attendant la suite des événements

Catalogne indépendante

CATALUNYA et puis après

 

http://diarigran.cat/2014/09/catalunya-el-pais-mes-sobiranissim/

 

http://breizatao.com/2017/12/23/catalogne-le-vote-anti-independantiste-est-celui-des-grandes-villes-bobos-et-multiculturelles/