Devaquet porcherie !

 

C’est comme ça qu’on disait en 1986. On ne pouvait pas entamer un propose sans dire « Devaquet porcherie ! ».

Il se trouve qu’en 1986, j’avais fréquenté pendant quelques années des jeunes de mon âge mais encartés au RPR. Ça n’était pas rare. Le RPR, fondé en décembre 1976 était une machine dynamique qui ratissait large et comptait 700 000 adhérents. Parti du « travaillisme à la française », selon les propres termes de son fondateur, il recrutait surtout à droite ; même si l’on recommençait, à peine, à employer ce vocable. Il recrutait parmi les anciens, plutôt conservateurs et qui suivaient l’évolution d’un parti fondé, autrefois, par De Gaulle. Beaucoup de gens du RPR ont « suivi » et se sont trouvés très bien avec une grande gueule comme Chirac. Il plaisait aussi aux jeune. Tu sais bien, la jeunesse est pure et dure. Les jeunes RPR étaient surtout durs. Lors des manifs d’étudiants en droit de 1983 – les futurs juges donc – , les passants disaient : ils seront plus durs que leurs pères.

devaquet

Et Devaquet, dans tout ça ? Il était un de ceux qui, brillants, étaient poussés en avant par Chirac. Chirac a bien des défauts y compris en politique mais on peut lui reconnaître une qualité, celle de penser à s’entourer d’une équipe ; pour servir son ambition présidentielle, naturellement. Le problème, c’est que tout le monde comprenait la manœuvre et que Devaquet était détesté : les cadres, les anciens, les vieux militants gaullistes, les militants – comment dire – « durs », les jeunes, jaloux de ne pas être à sa place. Tout le monde était contre lui. Il rentre au Gouvernement par la petite porte : un Secrétariat d’État. Il faut bien commencer par quelque chose. Seulement, le retour de la droite revancharde (« Au secours, la droite revient ! ») se devait d’être complet. Pas une pierre de l’édifice partiellement bâti par la gauche ne devait subsister. Tous les domaines devaient être frappés. À Devaquet, on a confié l’université. On savait très bien que le domaine était explosif. On savait très bien que la jeunesse, qui n’avait pas voté à droite en 1986, saisirait la première occasion pour descendre dans la rue. On savait qu’avec Pasqua à l’Intérieur et Pandraud (ancien de l’extrême-droite) à la Sécurité, la répression serait intraitable et qu’il y aurait des incidents. Il le fallait pour marquer les esprits. Devaquet le savait. Il savait qu’on l’attendait au tournant mais il ne pouvait pas se débiner. Il a donc présenté un projet de loi inacceptable, sachant qu’il ne serait pas accepté. Il savait ce qu’il risquait et ne pouvait espérer qu’un rebond, quelques années plus tard. Seulement, la répression de Pasqua a été encore plus féroce que prévue. Les « voltigeurs » de la brigade motocycliste sont allés au-delà de ce qui était prévu. Le soir de la mort de Malik, ordre était donné d’évacuer les piquets de grève qui stationnaient à quelques carrefours du Quartier Latin. Ce soir-là (j’étais sur place), tout était calme. Les motards et les voltigeurs ont attaqués les piquets et poursuivi les fuyards. Les gens qui sortaient du restaurant (il était aux alentours de 22 h 30) se sont trouvés sous les coups des voltigeurs. Malik était de ceux-là. Sa jeunesse le désignait aux yeux de ces brutes pour un de ces étudiants contestataires qu’ils avaient l’ordre de frapper. Ils l’ont poursuivi jusque dans l’entrée de l’immeuble où il avait cru pouvoir se planquer. On connaît la suite.

 

On savait ce qui allait se passer mais on ne pensait pas qu’il y aurait mort d’homme. Par la suite, chaque camp a tâché de récupérer l’incident. La droite soutenant qu’il n’avait pas à se trouver là, surtout s’il était malade. La gauche en faisant un manifestant martyr. Dans ces conditions, Devaquet ne pouvait pas rester ; son projet non plus. En fait, on ne se préoccupait même plus de lui. Il y avait urgence. Chirac se devait de faire face alors qu’il avait un mort sur les bras. L’heure n’était plus à chercher un successeur après son accession, qu’il pensait proche (en 1988) à la Présidence suprême. Et voilà comment un politicien plutôt intelligent, moins féroce que les autres à l’époque, a vu sa carrière politique arrêtée nette sans même que quiconque ne s’en préoccupe ni ne commente. Pire, son nom est malgré tout resté attaché à cette réforme universitaire qui n’a jamais vu le jour ni n’a été discutée. À l’heure de sa mort, on rappelle celle de Malik Oussékine alors qu’au moment de la disparition de Pasqua, on a parlé de sa Résistance, de son métier d’agent commercial, de ses magouilles en tout genre, de son accent mais pas de la répression des manifestations, ni de son incapacité à faire face à la vague de terrorisme malgré ses affirmations : « il faut terroriser les terroristes ». C’est bien, tout le monde a oublié 1986. Entre temps, il y a eu pire, d’abord à New-York puis à Paris. Ailleurs, ça n’a pas d’importance pour nous.

 

Devaquet est mort avant son mentor qui paraît increvable. Affaibli par l’inaction, l’opinion publique lui trouve désormais toutes les qualités. À gauche, on rappelle qu’il a refusé d’engager la France contre l’Irak et qu’il a tenu tête à la police israélienne à Jérusalem. À droite, on lui trouve, de toute façon, toutes les qualités. Alors qu’on commence à dire que ce type n’a jamais vraiment travaillé. Après son service militaire (pendant la guerre d’Algérie quand même), il s’est rapproché du pouvoir puis intégré un cabinet ministériel et n’a donc jamais payé un repas ni un loyer de sa vie. C’est lui qui a lancé les privatisations et le dépeçage des fleurons de l’industrie française, la plupart constitués par De Gaulle, d’ailleurs, et renfloués par les nationalisations de la gauche. Le but était que le pouvoir reste entre les mains de ses amis (« les noyaux durs ») vu que les élections pouvaient amener la gauche.

Son deuxième mandat, commencé par un tour de passe-passe politique, dont on connaîtra un jour les tenants, a inauguré une série de quinquennats tous plus lamentables les uns que les autres. Ça fait rien. Tout est oublié. On ne retient de lui que celle du bon vivant, amateur de bière comme le petit-fils d’instituteur qu’il était : un gars simple, finalement. Maintenant qu’il ne fait plus rien, et surtout plus de gaffes : c’est l’homme politique le plus populaire. Moralité ?

 

Cette histoire montre bien que la politique est avant tout un jeu. Les professionnels le savent. Ils ne sont dupes de rien. Ils se fréquentent tous, se rendent des services. Les commentateurs le savent aussi mais font semblant de rien car ce jeu de dupes est leur raison d’être et leur gagne-pain. L’opinion, on ne sait pas si elle est vraiment crédule, si ça lui plaît, finalement, de se faire entuber. La popularité d’un Chirac, après toutes les magouilles qu’il a organisées, tous ceux qui ont morflé à sa place (Devaquet, donc, puis M. Juppé), en dit long sur l’état de l’opinion publique. Et la popularité d’un Pasqua (directement responsable de la mort de Malik) ou d’un Balkany ? Et l’échec d’un Rocard après celle d’un Mendès-France ? Un seul mot vient à la bouche : dégoût !