Début de Tournoi des 6 nations et première défaite française après une rencontre terne ponctuée de trop peu d’actions d’éclat. Le XV de France a perdu mais aurait pu tout aussi bien gagner. Ça devient une habitude. Les derniers matches ont offert à peu près le même spectacle avec des scores serrés mais toujours en défaveur des Bleus. Si la France avait gagné, elle l’aurait emporté d’un seul point : 13 à 12. On aurait dit que cette équipe faisait plaisir à voir, qu’enfin elle renoue avec la victoire, que c’en est fini de la malédiction et que l’on a bien fait de virer Novès puisque l’ère Brunel commence par une victoire. Ne boudons pas notre plaisir, aurait-on ajouté, si l’on avait fait remarquer que « le chat est maigre », comme aurait dit Pierre Salviac. La France a perdu de peu et à la dernière minute : un magnifique drop de 45 m du butteur irlandais Sexton. Précisément, ça devrait mettre en évidence l’absence de butteur chez les Bleus. Depuis l’éviction de Parra, on n’a plus eu de butteur qui fait autorité. Le rugby se joue aussi au pied. Le professionnalisme impose de tenter systématiquement les pénalités quand elles sont dans la moitié du terrain où se trouvent les perches. Quand la défense est infranchissable, il n’y a plus d’autre choix que de passer par dessus. C’est comme ça que la France avait battu les All Black dans ce match d’anthologie de 1999, grâce à la botte de Christophe Lamaison. Les Irlandais ont parfaitement compris qu’ils ne franchiraient pas le mur des Bleus. Restait à passer par dessus : la victoire à la pointe du soulier.

 

Visiblement, ça n’est pas dans la mentalité française. Dès sa prise de fonction, après 1999, Laporte, sélectionneur, a écarté Lamaison puis a mis sur la touche Michalak qui montait en puissance. Ne parlons pas de Yachvili. Également, Laporte avait écarté Bernat-Salles qui marquait les essais après des exploits personnels. C’est bien ce qu’a réalisé Teddy Thomas contre les Verts. Il a osé y aller tout seul et a marqué. Les entraîneurs n’aiment pas les exploits individuels. Ils veulent du collectif. Ils ne comprennent pas que le collectif est content de voir l’un des siens marquer des points et récompenser leur travail. Combien de points perdus parce que le porteur du ballon a voulu faire la passe au dernier moment ! Le drop relève aussi de l’exploit individuel – comme les autres buts – et donc n’est pas encouragé. Au lendemain de ce match, la presse française regrette la possibilité du drop et s’interroge sur la façon de l’empêcher. Au fait, la performance de Thomas a été la seule action significative de la part des Français et aussi le seul essai de la partie. Les Irlandais n’ont pas été beaucoup plus brillants mais efficaces, comme à leur habitude. Les Bleus ont été pénalisés 10 fois. C’est intolérable à ce niveau. Laporte avait réussi à discipliner ses joueurs. Aucun de ses successeurs n’y est parvenu. À la fin, ça se retrouve au score. Les Français auraient pu être davantage sanctionnés. La défaite des Bleus dans le temps additionnel n’est pas cruel – comme le veut la version officielle – mais méritée. Les Français jouent un cran en-dessous.

 

Pour l’anecdote, on a vu, pour la première fois de l’histoire du XV de France, une publicité sur le maillot. M. Laporte, devenu président de la Fédération a vendu le maillot tricolore. Rien d’étonnant de la part de celui qui s’affichait sur des publicités alors qu’il était Ministre. On s’étonne juste du prix dérisoire de la vente et de la marque qui est celle d’un loueur régional de matériel qui veut se faire connaître. Le pire, c’est qu’on va s’y faire et que, à chaque fin de contrat, il y aura controverse pour savoir qui va remporter (et comment) l’appel d’offre. On se demande quel espace la publicité n’a pas encore investi.

 

Le protocole commotion

Le plus important n’est pas là. Il y a eu des arrêts de jeu. C’est d’ailleurs ce qui a permis aux Verts de l’emporter pendant le temps additionnel. Chaque arrêt a vu un ou deux joueurs au sol. Deux très jeunes français ont été sortis et soumis par le médecin du stade au « protocole commotion ». En d’autres termes, les chocs durs sont désormais prévus par le règlement. Les rencontres internationales mobilisent un médecin en plus de celui de chaque équipe. Ce médecin, après un examen hors du terrain décide si le joueur peut ou non reprendre sa place. À deux reprises, donc, des jeunes joueurs français ont été contraints d’aller s’asseoir en tribune. Les chocs sont de plus en plus durs. Ce protocole s’ajoute à l’exclusion temporaire d’un joueur qui saigne. On voit de plus en plus de bandeaux ensanglantés. On s’est aussi habitué au protège dents qui témoignait aussi de la violence des chocs.

 

Tant que le rugby à XV était amateur, il y avait un accord tacite pour ne pas forcer. Un joueur comme Walter Spanghero a joué avec des côtes cassées. Il savait qu’il pouvait et qu’aucun de ses adversaires n’en profiterait. Impensable aujourd’hui ! En revanche, dans le rugby à XIII, professionnel depuis l’origine, il y a toujours eu des blessures et des fractures, au point de ranger ce sport parmi les plus dangereux. Pourtant les règles du XIII sont faites pour éviter les affrontements. Depuis que le XV est pro, il a rejoint le XIII dans la violence et les mauvais coups. Un joueur comme Richard Astre, qui passait pour un génie du rugby, avec son jeu tout en souplesse, n’aurait aucune chance de terminer une mi-temps professionnelle. Ces derniers mois, des voix se sont élevées. Des articles ont été écrits. On a souligné que des mères de familles dissuadent leurs fils de faire du rugby malgré des valeurs qui plaisent à la gent féminine.

 

Ça ne peut plus durer et il est encore temps d’arrêter ou de ralentir la spirale de la violence. Déjà, il faut abolir la mêlée. Cette phase de jeu oblige à avoir au trois joueurs difformes (et leurs remplaçants), avec des cous de taureaux, qui se rentrent dedans dans un choc épouvantable. Les packs d’aujourd’hui peuvent atteindre la tonne ! Un pilier pèse au minimum 125 kg mais fait plutôt 130/140 kg, et les lignes suivantes alignent des athlètes plus grands, certes, mais qui pèsent 110 kg minimum. Le choc avec un joueur de ce poids/force ne peut pas être anodin. Il faut une encolure particulière pour supporter un tel choc. Les piliers s’entraînent avec des appareils qui ressemblent à des jougs. La mêlée ne sert à rien. Au niveau international, on n’a jamais vu l’équipe qui introduit perdre le ballon. En revanche, il arrive que l’équipe adverse fasse tourner la mêlée pour reprendre le dessus. Il y a aussi les rucks. La réglementation change tous les ans. Les pieds qui frottent le joueur à terre étaient, un temps, tolérés, sous certaines conditions. Il fallait demander à l’arbitre, en début de rencontre, ce qu’il tolérait. C’est aussi une caractéristique du rugby. Outre des règles compliquées, il y a l’interprétation rendue plus délicate encore dans la mesure où elle est rédigée dans la culture anglaise. Les Français (et les autres latins) ne comprennent pas toujours et crient parfois à l’injustice. Il doit bien être possible d’inventer une autre façon de remettre en jeu et de réparer la faute subie par une équipe sans obliger les joueurs à se pousser ou à des combats de chiens. Les spectateurs ne voient rien, en général, des mauvais coups qui sont échangés. L’arbitre ne peut les ignorer mais laisse faire tant que c’est dans le cours du jeu. Autrement dit, les pénalités ne sont sifflées que lorsque ça se voit trop. D’ailleurs, la plupart des pénalités sanctionnent des fautes techniques comme l’en-avant. Par conséquent, il y a une certaine tolérance à la violence. Matthieu Jalibert, dont c’était la première sélection, est sorti à la 30e minute sur entorse du genou. Que peut un adolescent de 19 ans comme Jalibert avec ses 79 kg quand il se trouve face à de tels colosses ?

 

Depuis la professionnalisation, on monte d’un cran à chaque fois et il est temps d’y mettre un terme. Avec le ballon ovale, la mêlée est le symbole du rugby. Et alors ? En sport automobile, la ligne droite des Hunaudières était aussi le symbole des 24 heures du Mans. N’empêche que, depuis qu’on atteint des vitesses de croisières très élevées, il a fallu imposer des chicanes pour briser des vitesses qui dépassent désormais les 300 km/h. Plus personne n’y trouve à redire. On doit pouvoir en faire autant dans le rugby.

 

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Pour l’avenir du rugby français, il ne devrait pas y avoir une amélioration notoire. On a mis en avant la durée du championnat mais personne ne veut passer à une élite à 12 équipes et encore moins à 12 provinces. On commence à pointer ce championnat français qui attire les vieilles gloires de l’hémisphère sud désireuses de terminer leur carrière en France. Pourtant, on ne fait rien contre. Il est vrai qu’en plein ultralibéralisme triomphant, on ne peut pas empêcher une équipe (= une entreprise) d’embaucher un honnête travailleur étranger et de le payer (au contraire de ce qu’on voit dans le BTP) des sommes astronomiques. Il manque, dans l’équipe de France, un butteur infaillible et sa doublure. Or, la France a fait des pieds et des mains pour que Rory Kockott soit naturalisé. Il a joué un quart d’heure sous le maillot tricolore… Il est aussi habile en mêlée qu’au jeu au pied et au tir au but. Son ex compatriote, Scott Spedding, naturalisé lui aussi, est un excellent arrière et un butteur redoutable sur grande distance. Vu les résultats de leurs homologues aux mêmes postes, vu les changements incessants de ces dernières années (preuve des hésitations, des déceptions, des espoirs), il n’y a pas de véritable risque d’empêcher un jeune français de souche de s’imposer à ces postes. Parra qui a travaillé d’arrache-pied pour parvenir au meilleur niveau est encore en activité. Alors ? Il est urgent pour le rugby français d’avoir un meneur de jeu, un véritable patron sur le terrain et un butteur. Évidemment, avec un président empêtré dans des affaires et plus préoccupé de régler ses comptes avec ses rivaux, c’est pas gagné. On savait ce qui allait se passer. On savait. Les licenciés ont voté pour lui en connaissance de cause. On ne s’étonnera pas du manque de réactions. On peut penser que les clubs se satisfont de la situation actuelle. Le championnat fait le plein. Les coupes européennes rapportent. Qu’importe la sélection nationale au moment où l’on cherche à en finir avec les États-nations. Finalement, l’équipe de France de rugby est l’image de sa publicité régionale : c’est une bonne équipe pour le niveau régional.

 

Rien sur les filles qui ont pourtant battu les Irlandaises en ouverture du Tournoi féminin

https://www.ouest-france.fr/sport/rugby/6-nations/rugby-6-nations-l-equipe-de-france-feminine-commence-fort-face-l-irlande-5543081

 

http://www.larepubliquedespyrenees.fr/2018/02/03/rugby-l-equipe-de-france-feminine-prend-le-bonus-face-a-l-irlande-24-0,2274491.php

 

https://www.francetvinfo.fr/sports/rugby/tournoi-des-six-nations/video-la-france-s-incline-a-la-derniere-seconde-face-a-l-irlande-lors-du-tournoi-des-six-nations_2592788.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20180204-[lestitres-colgauche/titre1]

 

Quelques réflexions sur le rugby (automne 2017)