Mai-68

Les premières évocations de Mai 68 ont vu aussi le début de ces témoignages inattendus par des gens qui, jusqu’à présent, n’avaient pas fait état de leur qualité, même de simple témoin, lors des rappels précédents à l’occasion des 20 ans, des 25 ans, des 30 ans etc. Bien sûr, tout ceux qui ont quelques cheveux grisonnants ont à cœur de dire : j’y étais ! Dans le passé, le chanteur Renaud, très populaire, jusqu’à ce qu’il chante qu’il a embrassé un flic, était invité pour raconter son Mai 68. À chaque fois, on avait une nouvelle version, depuis son rôle modeste (« J’étais môme en 68 ») de porteur de tracts jusqu’à son premier concert dans le grand amphi de la Sorbonne. Europe 1, qui a fait un boulot formidable à l’occasion du début des « événements », le 22 mars, a fait appel à son comique maison pour clore la soirée avec ses souvenirs. Europe 1 a lancé, le même jour, le début des commémorations et le début de ces témoignages que nous qualifierons de fictifs pour ne pas dire plus.

 

Guy Carlier – car c’est de lui qu’il s’agit – a surtout fait passer les disques qu’il aime et tourné en dérision le mouvement : « Une génération voulait baiser et cherchait une excuse politique en criant « paix au Viêt-Nam » ». Il déblatère sur quantité de chanteurs et de chanteuses (surtout), passe des disques sans aucun rapport avec les événements, pour expliquer que c’est par réaction à la ringardise des chansons qu’il a passées que la jeunesse s’est révoltée. En fait, il utilise une technique efficace consistant à multiplier les détails pour donner l’impression qu’il y était ou qu’il a effectué des recherches alors que tout est faux. Ainsi, il prétend avoir trouvé une collection de Télé 7 Jours (quelle idée de collectionner des programmes de télé). Donc, ce qu’il dit est authentique. Il parlera beaucoup de Danielle Gilbert qui, à l’époque, n’était pas productrice mais faire-valoir dans une émission de variétés de Jacques Martin (déjà) qui a débuté en septembre 1968 et dont le titre n’était pas celui qui l’a rendue célèbre bien plus tard. Par conséquent, ni la programmation ringarde d’avant mai, ni la reprise en juin qu’il évoque n’existe ailleurs que dans son imagination : « Comme un symbole, le jour de la fin de la grève à la télé, Danielle Gilbert reçoit, à Midi-Première, Sheila qui chante «  Petite fille de français moyens ». Plus grave : « De Gaulle disparaît mystérieusement en hélicoptère (…) mais quelques jours plus tard, c’est le retour du général ». Un demi-heure avant, on apprenait des détails sur la fuite de De Gaulle et son retour 24 heures après. Ce n’est pas tout. Guy Carlier émaille son récit de Mai 68 d’anecdotes personnelles et donc invérifiables. Ça ne serait rien si elles ne mettaient pas en cause des personnalités qu’il affirme avoir rencontrées dans des circonstances où elle n’étaient pas à leur avantage. Sur un ton très docte : « Dans le monde entier, une génération bascule dans la contestation. Par un hasard étrange, le jour même où Rika Zaraï sortait son disque intitulé « le Casatschok (…) – est-ce un hasard – le même jour, Martin Luther King était abattu. Quand ça veut pas, ça veut pas ! ». Le disque est sorti en 1969. Inutile de rappeler que c’est Robert Kennedy qui a été assassiné cette année-là et que les émeutes à Berkeley ont eu lieu quatre ans auparavant. Idem, pour lui « Jacques Dutronc (...) nous fait un inventaire à la Prévert de cette France-là, la France d’après 1968 ». La chanson « Paris s’éveille » est sortie en mars 1968. Peu importe, on s’arrange avec les dates, les événements, on raconte des histoires glauques pour ridiculiser des personnes avec la fatuité habituelle du personnage qui se pose en «  grand bureau des merveilles, centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie ». De son côté, il se vante de s’être rendu à la Sorbonne avant de recopier le lendemain dans son lycée, ce qu’il avait vu. Bien sûr, il ne payait pas le train d’Argenteuil à Saint-Lazare. Performance d’autant plus remarquable que les trains ne roulaient plus depuis longtemps et que son lycée était probablement fermé.

 

Pourquoi s’attarder là-dessus ? Simplement parce qu’on ne manquera pas de diffuser, plus tard, les moments où il donne sa version des faits et raconte ses anecdotes sur les unes et les autres. Les rieurs expriment leur préférence qui devient la vérité officielle. Peu importe que les références soient erronées, que les dates soient fausses, que les anecdotes soient inventées. Pour ceux qui ont écouté l’émission, c’est lui qui aura raison contre les débatteurs et les chercheurs qui se sont succédé toute la journée à l’antenne. Cette primauté de l’humour et de la caricature montre bien comment une collectivité, un peuple s’arrange avec l’Histoire, plébiscite certaines versions, en écarte d’autres. Quand, autrefois, on mettait en avant la valeur des armées (par exemple), quelques grands écrivains, de nos jours, ce sont les parodies qu’on affecte de retenir comme le reflet de notre époque. Dans tous les cas, le peuple est exclu et, souvent, par lui-même. On suspecte les journalistes, les chercheurs, les intellectuels, les archives, mêmes. On pourrait croire qu’il s’agit là de l’expression d’un peuple mature, d’une grande lucidité. On penchera plutôt pour la solution de facilité qui fait préférer la parodie à la réalité dans une société où les valeurs de travail et de culture ont cédé la place aux loisirs et aux divertissements. En son temps, M. Sarkozy emmène sa nouvelle fiancée au parc Disneyland. Que reste-t-il de « Nulle part ailleurs » ? Les déguisements de De Caunes, les sketches, les parodies, les Guignols de l’info. Les invités de valeurs, interrogés sur le plateau par M. Philippe Gildas, même quand ils ont pu en placer une, n’ont laissé aucun souvenir et ne sont repris par personne. En revanche, on se rappelle de « Le monsieur te demande de... » et de « Mangez des pommes » que la fille Chirac, directrice de la campagne de son père, a eu l’excellente idée de reprendre. De nos jour, on suspecte les journalistes, les chercheurs, les intellectuels, tous ceux que M. Raffarin fustigeait comme « élites » et autre « France d’en-haut », mais on accorde un crédit total à des pitres dont l’unique préoccupation (et c’est normal) est de chercher ce qui va pouvoir faire rire. Tout comme pour Astérix, c’est la caricature qui est gravée dans le marbre et qui tient lieu de vérité dans l’imaginaire collectif.

 

La semaine du 22 mars a vraiment marqué le début des commémorations des événements de Mai 68. Nous aurons certainement d’autres évocations avec d’autres documents ou les mêmes. Nous aurons probablement droit au défilé de tous ceux qui étaient absents au moment des faits mais qui jureront y avoir été et se répandront en détails. Déjà, M. Cohn-Bendit a pu observer plus d’un millier de personnes qui affirment l’avoir côtoyé pendant les événements. C’est un peu comme les adieux de Brel à l’Olympia.

Ceux qui ont connu, souvent de loin, les événements ont pu observer la tension sur le moment, la façon dont on les a racontés dans les mois et les années qui ont suivi. Nous avons pu aussi voir les ravages opérés par les soixante-huitards dès qu’ils ont eu quelque responsabilité (notamment dans l’Éducation Nationale et la Culture) ou qu’ils se sont reconvertis dans la « communication » pour ne pas dire la publicité. Voici que, maintenant, nous devons supporter la ré-écriture de l’Histoire par les absents et par les bouffons. Bien sûr, tout le monde ne pouvait pas en être et c’est compréhensible. De là à se prétendre acteur, il y a un pas que beaucoup vont franchir dans les semaines qui viennent. Ça en dit long sur la manière dont est racontée l’Histoire en général ainsi que les détails rapportés par des témoins.