La prestation de Guy Carlier racontant comme s’il y avait été Mai 68 m’a donné l’idée d’en faire autant. http://www.europe1.fr/emissions/shuffle/shuffle-emilie-mazoyer-220318-3606953

Voici donc un récit fictif sur Mai 68, un faux témoignage qui peut paraître vrai à ceux qui n’y étaient pas ou qui ont suivi ça de loin.

 

J’avais 13 ans en 1968 et si j’ai pas vraiment participé aux manifs, j’étais aux premières loges puisque mes parents habitaient rue Claude-Bernard qui est dans le prolongement de la rue Gay-Lussac.

 

À l’époque, il y avait un bistrot qui faisait le coin de la rue Claude-Bernard et de la rue Rataud. Il était tenu par un Algérien qui s’appelait Azouz et sa femme faisait la cuisine le midi pour quelques habitués. S’il restait à manger, il arrivait qu’ils donnent aux clochards qui connaissaient l’adresse. Des fois, y avait des gens qui restaient dîner le soir et qui, eux aussi, finissaient les restes de midi. C’est chez lui que j’ai fumé mes premières cigarettes parce que, bien sûr, il faisait bureau de tabac et quand il entamait un paquet de Gitanes pour lui, il m’en donnait tout le temps une. Pour moi, Mai 68, ça veut surtout dire le temps des premières cigarettes. Le reste, les manifs, les filles, c’est venu plus tard ; surtout les filles.

 

Donc, je passais mes journées chez Azouz parce que mon collège était fermé et mes parents me laissaient chez lui le matin. Il vendait aussi des journaux et je dévorais les Spirou, Tintin, Mickey et surtout Pilote où je lisais le Démon des Caraïbes et les Dingo-dossiers de Gotlib. Bien sûr, il y avait aussi Charlie-Hebdo qui reparaissait après avoir été censuré par De Gaulle. Ça rigolait à l’époque dès qu’on se moquait du grand Charles. En quelque sorte, je me déniaisais chez Azouz. Sinon, quand j’en avais marre de rester chez lui, j’allais faire un tour du côté du Boul’Mich où il y avait toujours des manifs et des tables disposées devant la Sorbonne où les gauchistes discutaient des tracts. C’est là que j’ai vu Krivine et toute la bande de la Ligue. À d’autres tables, y avait Geismar, July et d’autres moins connus. Ils étaient toujours en train de se disputer et puis quand arrivait l’heure d’aller manger, des fois, ils me donnaient des tracts à porter dans une des nombreuses imprimeries qu’il y avait autour des facs. Sinon, je devais aller en chercher chez l’imprimeur sur mon vélo. À 13 ans, je pouvais pas aller sur les manifs ni intégrer un comité lycéen puisque j’étais pas encore au lycée mais je passais inaperçu parce que faut dire aussi qu’il y avait des flics de partout. Je connaissais des imprimeurs parce que mon père écrivait des romans policiers sous un pseudo et les publiait à compte d’auteur.

 

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Alors, les manifs, je les passais surtout chez Azouz. Dès qu’il y avait du grabuge, il me gardait et sa femme m’interdisait de sortir. On parle beaucoup de la manif du 13 mai, mais le 10, il y a eu, en quelque sorte la répétition générale. On entendait que ça pétait de partout. Des fois, on ouvrait une fenêtre pour voir si on voyait quelque chose. On voyait de la fumée du côté du Boul’Mich et de la gare du Luxembourg. Et puis, à un moment, y a un type qui est rentré dans le bistrot d’Azouz. Il était couvert de poussière, ses cheveux frisés étaient tout emmêlés. Il est rentré en trombe et a demandé s’il y avait un téléphone. Faut se rappeler qu’à l’époque, y avait pas de portable et pas beaucoup de gens qui avaient le téléphone mais dans les cafés, il y en avait toujours un. Des fois, comme chez Azouz, c’était dans une cabine. Azouz était avec sa femme au comptoir. Ils l’ont regardé et ont répondu qu’il y avait une cabine dans le fond, à côté des toilettes. On le voit qui court vers la cabine et alors, on a tous éclaté de rire parce qu’il avait fait dans son falzar. Justement, il appelait sa femme pour qu’elle vienne lui apporter un pantalon. On l’entendait hurler dans la cabine parce que, elle, elle devait lui poser plein de questions tandis que lui, il avait besoin d’un pantalon tout de suite. À un moment, il est ressorti pour demander l’adresse exacte, puis il a refermé la porte et on s’est remis à rigoler. On a vu une femme arriver, un peu affolée, une heure plus tard, avec un pantalon sur le bras. Ce mec, je peux pas vous dire le nom mais c’était [x]. Le mec, il était en tête d’une manif. Les gardes mobiles – pas les CRS, hein – ont chargé, et lui qui gueulait devant, il a eu tellement la trouille en les voyant charger avec leurs matraques et leurs sacoches qu’il a fait dans son froc. Le mec, il était même pas blessé. Ils l’ont même pas tabassé mais il a eu la trouille de sa vie. Il a écrit un bouquin, après, mais il parle pas de ça. Il préfère raconter ses entretiens avec Sartre. En tout cas, je peux dire que j’ai vu la couleur de la merde de [x] et il y a pas grand monde qui peut en dire autant…

 

Alors, Sartre, je l’ai vu aussi parce que ma sœur, qui avait 18 ans, était en classe de philo au lycée Saint-Louis, sur le Boul’Mich. Comme elle avait pas cours non plus, elle allait quand même au lycée pour les AG et quand c’était fini, elle me disait de la rejoindre et on allait ensemble à l’Odéon pour écouter Sartre. C’est là que j’ai vu tous ces mecs que j’ai dû me taper en terminale quelques années plus tard. Y avait Beauvoir, bien sûr, toujours tirée à quatre épingles. Ça faisait drôle de la voir au milieu des filles en pantalon et pull à col roulé. Ma sœur, elle était vachement en avance parce qu’elle portait jamais de soutien-gorge. Y avait aussi Merleau-Ponty. On voyait Barrault et Renaud qui étaient assis au premier rang. Sartre, il essayait de conceptualiser ce qui était en train de se passer dehors. À l’époque, j’étais encore jamais allé au théâtre mais quand j’étais au lycée et qu’on m’y a traîné, je peux dire qu’il y avait plus de bruit dans la salle que quand c’était Sartre qui parlait.

 

Sinon, j’ai vu aussi les journalistes qui couvraient les événements ; comme on disait alors. Y avait Elkabach qui était sur RTL à l’époque. Chez nous, on écoutait RTL parce que c’était encore Radio-Luxembourg et qu’il y avait « La famille Duraton ». La télé, y en avait plus. C’était la mire. Alors y avait que les radios périphériques qui marchaient. France-Inter, Fip, tout ça, c’était en grève et y avait rien. Des fois y avait le JT à 13 heures. On regardait ça chez Azouz. Tout le monde arrêtait de manger pour regarder Mourousi et les rares images qu’il avait pu avoir de ce qui se passait à côté de chez nous, en fait. Une fois, on a même vu la devanture du café d’Azouz. Il était tout content. On nous avait filmé sans qu’on le sache. Elkabach, je l’ai vu aussi. Il avait dû prendre un mauvais coup parce qu’il se tenait le front et sa veste était déchirée. Y avait un technicien qui essayait de le dépoussiérer. Elkabach, il est toujours là. Il a survécu à tout.

 

Après, ça a été le retour à la normale et tout a repris progressivement. On se demandait tous si l’on n’avait pas rêvé. À la radio, ils passaient tout le temps la chanson d’un mec pas très connu qui s’appelait Michel Polnareff et que j’avais vu traîner dans le quartier. Il chantait ses chansons dans le métro et un jour il a été repéré par quelqu’un et il a fait la carrière que l’on sait. Juste après Mai 68, donc, il a enregistré « Le bal des Laze » qui commence par cette phrase terrible « Je serai pendu demain matin ». En fait, si l’on écoute bien, elle annonce le destin des idéaux de la révolution inachevée tout comme l’amoureux transi qui finira sur l’échafaud.

 

Après la grande manif des gaullistes – y avait Malraux, Debré, Pompidou, Chaban – on comprenait que c’était la fin et qu’on venait de vivre un moment historique. Je me souviens que, plus tard, je regardais dans les livres scolaires si l’on parlait de la révolution de Mai 68. À l’époque, y avait des librairies partout au Quartier Latin et c’était facile d’aller feuilleter les bouquins mais à part le livre de [x], personne parlait encore des événements. Par contre, quelques années plus tard, on parlait déjà d’Armstrong, le premier homme sur la Lune. Moi, je croyais qu’Armstrong, c’était le saxophoniste qui passait quelques fois au Caveau de la Huchette et qu’on allait voir avec mes parents. Et là, j’ai compris que les Américains s’étaient lancés dans la conquête de l’espace pour donner du rêve à leur jeunesse et mettre fin à la vague de contestation commencée à Paris, dans mon quartier, et qui s’est répandue comme une traînée de poudre dans le monde entier. Émeutes qui ont eu lieu aussi au printemps 68 en Amérique après l’assassinat de Luther-King, comme tout le monde sait. C’est un hasard – mais est-ce vraiment un hasard – mais le premier pas d’un homme sur la lune a eu lieu exactement un an, jour pour jour, après la manif des gaullistes sur les Champs-Élysées.

Cette fois, Mai 68, c’était bien fini !

 

 

Tu vois l’astuce :

tracts presse

Tu prends des faits réels et tu mélanges avec des inventions. Va démêler le vrai du faux… Ensuite, tu parles à la première personne et tu donnes des détails comme les lieux pour faire témoignage authentique. Tu cites des vrais lieux et tu en inventes un faux qui, comme par hasard, aura disparu quelques années après. Idem avec l’histoire du pseudo de l’écrivain à compte d’auteur : invérifiable. Et puis, personne va chercher des témoins pour te contredire. Quel intérêt d’ailleurs ?

 

Pour les faits, tu mets des dates : ça fait historique, ça fait chercheur. Peu importe que les dates ne correspondent pas. Qui ira vérifier ? Tu donnes des détails archi faux (Armstrong saxophoniste à la Huchette ; « Le bal des Laze » ne passait pas à la radio justement ; Elkabach a été viré à chaque changement au contraire ; Mourousi n’avait pas encore débuté à la radio etc.) mais plausibles.

Enfin, tu balances des raisonnements à deux sous, des interprétations personnelles pour faire croire que tu penses (« j’ai compris que ») et que tu as une opinion différente (forcément puisque tu étais sur le terrain et pas les autres) et tu lâches une formule bien percutante en guise de conclusion. Quand bien même elle est d’une banalité à pleurer.

 

J’ai pas osé mettre un nom à la place de [x] mais on peut mettre n’importe qui. Bien sûr, on pense tout de suite à Jean-Edern Hallier et il y aurait pas trop de risque vu qu’il est mort et qu’il avait plus beaucoup d’amis. Paix à son âme tourmentée. En plus, je l’ai vraiment connu (un tout petit peu) mais bien plus tard.

 

Pourquoi s’être livré à cet exercice d’imposture ?

Simplement parce que, dans les semaines qui viennent – et ça a déjà commencé donc – nous allons entendre des tas de gens qui vont prétendre avoir vu, connu, parlé avec les vrais acteurs de Mai 68. Soyons sûrs que certains n’hésiterons pas à prétendre avoir changé le cours de l’histoire en suggérant quelque chose à Daniel Cohn-Bendit, par exemple. Le pire, c’est que les vrais témoignages, originaux vont être noyés dans la masse et qu’il va être difficile de démêler le vrai du faux ; exactement comme l’émission qui a déclenché cet exercice d’imposture.

 

Illustrations dans http://la-story.over-blog.com/2015/02/mai-68-s-affiche.html