Ce lundi 9 avril 2018, Mme Devillers s’indigne du passage du Président de la République dans le journal télévisé de 13h, sur TF 1, présenté par le célèbre Jean-Pierre Pernaut qu’il est de bon ton de décrier.

 

Suivent, une série de phrases choc qui caractérisent une démarche excluante, d’autant plus critiquable qu’elle s’exprime sur une radio qui proclame à l’envi sa vocation de service public ; autrement dit au service de tous les publics. Or, ce qui la gêne dans le JT de M. Pernaut, c’est qu’il a du succès et, de son aveu de spécialiste des médias, qu’il caracole « en tête des scores sur toutes les cibles ». Pourtant, le reste de la chronique s’ingénie à prétendre le contraire. « Qui déjeune devant la télévision en semaine ? Sûrement pas ceux qui bossent. ». Personne ne rentre chez soi le midi ? Pas facile quand on travaille en ville et qu’on n’y habite pas mais ce n’est pas le cas de tous : la preuve, « en tête des scores sur toutes les cibles ». Parmi les cibles, Mme Sonia Devillers omet les femmes qui restent à la maison. Il y en a encore beaucoup, par choix et surtout par contrainte. Aller se faire chier à bosser pour un patron pour une paie de misère et être obligé de payer pour faire garder les mômes tout en y pensant toute la journée. Bien sûr, les femmes qui exercent un métier qu’elles ont choisi ou qui n’est pas un complément de revenu pour le ménage ne connaissent pas ces affres. « Sûrement pas ceux qui bossent. » écarte un peu plus des gens qui ont bossé toute leur vie et dont la présence dérange et puis ceux qui ne trouvent pas de travail. Il est vrai que pour ceux qui exercent un métier choisi, les chômeurs sont des fainéants car, c’est bien connu, du travail, il y en a pour ceux qui veulent. C’est ce que nous disent les médias.

 

« Pour s’adresser aux jeunes et aux actifs, on parle le soir. » Cette phrase suffit à résumer le propos de la chroniqueuse. Les autres, on s’en fiche. Nous avons, à plusieurs reprises, émis des doutes sur les audiences de la radio mais que dire de celles de la télévision ? Quand on rend visite aux voisins, aux amis, il est rare qu’ils regardent le journal de 20 h. À une époque, c’était plutôt « Plus belle la vie » qu’on interrompait. Aujourd’hui, il y a encore plus le choix et il n’est pas sûr que la jeunesse dépolitisée se consacre à la contemplation des informations télévisées. Pour s’informer, ils ont leurs tablettes et leurs smartphones. Mais, encore une fois, le but est de dénigrer l’auditoire supposé du JT de Pernaut quand bien même on reconnaît qu’il touche l’ensemble des cibles. Si l’on doute de la véracité de ce genre de statistiques, on peut néanmoins penser qu’il y a plus qu’un fond de vérité quand un journal télévisé tient depuis 30 ans et qu’il est le plus cité à cette heure.

 

Exclus également, ces provinciaux qui n’ont pas l’heur de vivre dans une grande ville pour tenter d’imiter les Parisiens. Les provinciaux, les ruraux en l’occurrence, sont « ancrés dans la terre et dans le concret. ». Ils se voient traités de « super popu ». Quand on est de gauche, on se doit d’aimer le peuple mais il y a des limites. Il ne faut pas qu’il sente la terre. On aime le peuple quand il est cultivé malgré les difficultés mais pas qu’il a trop de soucis pour pouvoir s’évader un peu dans les loisirs de bon goût promus sur Inter.

 

« À Berd’huis, [le PR] se plante, loin des galères de RER et des maires de villes-cités qui démissionnent. » Visiblement, elle ignore qu’en province aussi, les maires démissionnent, et depuis des décennies, faute de moyens pour gérer leurs villages. La situation s’est améliorée mais dans nombre de petites communes, on ne se bouscule pas pour exercer le mandat de maire qui apporte plus d’ennuis que de prestige. On n’y discute pas de confier des terrains ou des locaux abandonnés à des associations culturelles pour animer le bourg. On tente de maintenir la poste, l’épicerie, le passage hebdomadaire du car. Y en a qui aimeraient bien connaître « les galères du RER » parce que ça voudrait dire qu’il y a au moins un transport quotidien. Le dernier médecin est parti en retraite depuis longtemps et n’a pas été remplacé. Nombre de villageois ne se soigne plus ou se soigne mal. Dans les villes-cités mentionnées par Mme Devillers, il y a encore des médecins mais ils se font agresser par leurs patients et leurs voisins et commencent à partir.

La chroniqueuse fait une allusion à la violence des banlieues mais propose un curieux point de vue : « La France rurale plus pauvre que la banlieue, mais on n’y brûle pas de voiture ». Elle enchaîne : « Il est comme ça, Pernaut. Souvent réac ». Est-ce à dire que c’est « réac » de désapprouver qu’on brûle les voitures ? Est-ce à dire que c’est moderne de brûler les voitures et que, donc, c’est dans cette voie qu’il faut progresser ? De qui brûle-t-on les voitures, au fait ? Certainement pas celles des responsables du mal être et du mal vivre des habitants des cités où brûlent les voitures. Certainement pas de grosses berlines allemandes. Pourtant, ça serait un acte politique symbolique. Ce sont simplement les véhicules des voisins. Parfois, c’est même le seul bien que possèdent les ménages qui habitent dans ces cités et qui voient leur possibilité d’aller bosser ou de retrouver un boulot s’envoler. Mais ça, il faut pas le dire parce que c’est « réac ». Elle ajoute encore :  « Le Président va sur le terrain de Jean-Pierre Pernaut. Une France qui s’inquiète et se sent abandonnée, certes, mais une France qui n’aime pas ceux qui foutent le bordel. ». Voilà le journalisme qu’elle défend, le journalisme qui va là où il y a « le bordel » et qui l’encourage parce qu’on sait que ça fait vendre mais qui délaisse les problèmes du quotidien, ceux qu’elle reproche à M. Pernaut de traiter. C’est justement ce journalisme qui fait détester les journalistes, qui les fait traiter de menteurs. C’est ce journalisme sensationnel qui montre un pays dans lequel ses habitants ne se reconnaissent pas.

 

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Ne regardant pas le JT de M. Pernaut, nous ne savons pas s’il est vraiment à l’écoute des problèmes des ruraux de préférence. Quand bien même, ça équilibrerait à peine les autres tranches d’information qui montrent une France urbaine pour ne pas dire parisienne. Une « France d’en-haut » comme disaient certains, il y a quelques années. En lisant les critiques qui ne manquent pas, depuis 30 ans de JT de Jean-Pierre Pernaut, nous avons l’impression que ce qui lui est reproché, habituellement, c’est plutôt de montrer une France d’initiatives individuelles, provinciale, plutôt optimiste mais pas tellement à l’écoute des villages qui meurent en silence. Les agriculteurs appartiennent à la profession la plus touchée par le suicide mais l’on parle peu de ces gens qui exercent une profession du passé dans un monde moderne. On en parle peu parce qu’ils sont toujours absents de la vie culturelle, absents des villes où ils ne vont même plus faire leurs courses puisque les centres commerciaux sont à l’extérieur. Pour tout dire, on ne les voit pas.

 

D’ailleurs, ce n’est pas le sujet. Le Président Macron cherche effectivement à toucher un public systématiquement exclu pour ne pas dire méprisé. Il recherche ceux qui le comprennent en espérant qu’ils l’approuveront mais lui ne cherche pas spécialement à les comprendre. Ce n’est pas de passer deux ou trois heures dans un gros village normand qui va lui donner une idée de la vie dans les départements ruraux.

 

Enfin, Mme Devillers résume son point de vue sur le JT de M. Pernaut : « libre, incarné et sans prompteur. » Ah, ça, le prompteur, c’est vrai que les journalistes et chroniqueurs d’Inter n’ont d’autre recours que de se moquer de ceux qui s’en passent. Il est de plus en plus audible qu’ils lisent leur papier au point de multiplier les erreurs en se trompant de ligne ou en lisant le mot qu’il ne fallait pas. Et ne parlons pas de ces vidéos en ligne qui montrent des hommes-tronc ou des femmes-tronc penchés sur leur papier. C’est égal, la chroniqueuse spécialiste des médias aime donner des leçons de journalisme à tout le monde, aime se moquer de tous ceux qui ont plus de succès que son émission ou sa chronique. En cela, elle reflète bien l’état d’esprit d’Inter et son mépris pour la France provinciale qui est la marque de fabrique de la station de radio dite « de service public ». Lors de la présidentielle de 2007, Mme Pascale Clark demandait au « petit candidat » trotskiste, M. Schivardi, bien « ancré » dans sa terre occitane : « Vous tenez bien l’alcool ? », ou encore « Si vous êtes élu, le cassoulet devient obligatoire ? ». Plus récemment, les humoristes de la station se sont payé la tête ou plutôt l’accent du candidat béarnais, M. Jean Lassalle, tandis que les journalistes en faisaient peu de cas. En clair, ça signifie que si l’on ne braque pas la caméra sur les expositions et les spectacles parisiens, si l’on ne s’intéresse pas aux « galères du RER francilien » (quand il y a une grève, on ne parle que des transports parisiens sur Inter, radio de service public), si l’on ne se lamente pas sur la vie dans les cités HLM avec tant de problèmes mais un réel potentiel (cliché habituellement repris), on ne parle pas « à TOUS les Français ». On parle « à TOUS les Français » quand on parle à ceux qui sont habituellement cités par les médias basés à Paris. Sinon, les autres ne comptent pas.

 

Il faut souligner dans le script de la chronique publié sur la page de l’émission le « TOUS » qui émerge et qui, paradoxalement, exclut une partie des Français.

https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-m/l-edito-m-09-avril-2018

 

Belle mentalité et curieuse conception du service public tant revendiqué par Inter.