Pierre Bellemare occupe une place immense dans le monde de la radio et de la télévision. Ce sont des voix comme la sienne qui ont fait aimer ce formidable média qu’est la radio. S’il occupe toute cette place, c’est aussi parce qu’il a inventé nombre d’émissions originales qu’on cite à l’occasion de sa mort et qu’il a inventé un métier, qu’il a compris quelles ressources offre la radio. La radio, c’est un média à part entière lié au courant électrique et à la télégraphie électrique et filaire, d’abord, puis sans fil : la fameuse TSF. La télévision que certains ont qualifié de « 8e art » a connu tout de suite un engouement sans précédent parce que, finalement, c’est de la radio avec l’image, mais c’est aussi un mass medium qui a remplacé tous les autres et créé une dépendance, au point que, d’aucun n’ont pas hésité à dire que c’est le nouvel opium du peuple. Depuis que la télévision est autorisée dans les prisons, les tentatives d’évasion sont négligeables et les gardiens ont la paix. Nuançons en ajoutant que la population carcérale a changé et que certains détenus posent des problèmes autrement plus graves que les tentatives d’évasion.

 

« La télévision c’est un cinéma / où l’on peut aller en restant chez soi » dit la chanson. C’est un peu le problème. Jusqu’à très récemment, la télévision, au contraire de la radio, ne se déplaçait pas et forçait à rester chez soi. Paradoxe : pour beaucoup, la télévision, c’est l’évasion. Quantité de personnes qui n’ont jamais quitté leur village ou leur quartier ont découvert des paysages, des peuples dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Pourtant, la télévision n’est qu’un outil, un moyen d’avoir sur un écran, chez soi, son journal, des reportages, des films qu’on a loupés ou qu’on aime revoir, des divertissements en tout genre. Invité d’Apostrophes, le génial Jean-Christophe Averty regrettait cette évolution qui faisait qu’on allait « Au théâtre ce soir, au cinéma ce soir mais jamais à la télévision ce soir ». Lui voulait utiliser ce nouveau moyen pour ce qu’il était et non pas pour en faire un support universel. Aujourd’hui, le smartphone est un nouvel instrument, carrément un auxiliaire de la vie quotidienne tant ceux qui en possèdent ont accès à des services inestimables.

 

La radio relève de la magie. Ne dit-on pas « la magie des ondes » ? Et le fait d’avoir supprimé l’image – comme disait le grand José Artur – participe de cette magie. Quand, en plus, on entend une voix, comme celle de Pierre Bellemare, qui vous interpelle, qui vous distrait, vous intrigue, on est captivé. De plus, la radio se prête à de nombreuses inventions et Pierre Bellemare, justement, a été un des plus inventifs et nombre de moyens (comme le téléphone en direct) nous paraissent aujourd’hui normales alors que chacune le doit à de géniaux animateurs, oubliés ou pas et que les voix d’aujourd’hui aiment moquer. C’est leur façon d’exister.

 

pierre-bellemare-emission-magazine-de-950x0-2

Pierre Bellemare est intimement lié à l’histoire d’Europe n°1, station qui a été fondée pour apporter du nouveau dans la radio, à une époque où l’on ne se contentait pas de passer des disques entre deux publicités ou d’accueillir « mon invité aujourd’hui ». On pourrait dire qu’il fait partie de la grande époque mais ce serait inexact. il fait partie de toutes les grandes époques : celle des Filipacchi, Ténot, Bouteiller, Lefèvre mais aussi celle des Lafont, Gildas, R. Nahmias, Mougeotte, Carreyrou, Coluche.

Pourtant, on peut dire que Bellemare, c’était un État dans l’État. Il avait sa propre équipe autour de lui : Jacques Antoine, le producteur et l’inventeur de tant d’émissions et de jeux pour la radio et la télévision, Jean-Paul Rouland, son alter-égo, Jacques Rouland, son frère, Jean-Marc Épinoux, Harold Kay, Robert Wilar et quelques autres au gré des besoins et des disponibilité. Les jeux qu’ils animaient (au sens le plus fort de ce verbe) faisaient appel aux connaissances, à la culture, faisaient remuer les méninges. C’était populaire et c’étaient des succès. En général, le jeu consistait à poser des questions à des quidams mais, sur le modèle du jeu télévisé Le défi, on a eu le Jeu du pourquoi où c’étaient les auditeurs qui posaient une question aux animateurs. Même sans filet, ce n’était jamais vulgaire.

Tous ces gens-là étaient de très grands professionnels mais s’ils connaissaient la réussite (Europe n°1 est une radio commerciale), c’était aussi parce que, à côté d’un immense talent, leur culture le disputait à leur humour. À entendre Pierre Bellemare ou Jean-Paul Rouland, on avait l’impression qu’ils savaient tout sur tout. Ils connaissaient le petit détail, l’anecdote amusante qui va faire aimer et inciter à en savoir plus. On avait envie de répéter ce qu’on avait entendu et, parfois, on se sentait un peu plus intelligent mais sans en mettre plein la vue. Il y a quelques années, une jeune animatrice ou journaliste racontait qu’elle avait dû se rendre au domicile de Pierre Bellemare. Elle avait été amusée, plus que fascinée, parce qu’il racontait l’histoire de chacun des éléments du décor de sa maison, à commencer par l’horloge comtoise. Cette anecdote illustre bien l’étroitesse d’esprit des jeunes générations qui, bien qu’ayant eu accès au lycée, n’a pas été invitée à élargir le cadre du programme du bac et approfondir. Cette personne allait faire son travail chez l’impressionnant Pierre Bellemare mais ne comprenait pas le plaisir qu’avait son aîné à partager ses connaissances avec une jeunesse. Pour tout dire, elle s’en fichait un peu et le trouvait un rien ringard avec sa culture générale*. Il incarnait bien cette génération, souvent autodidacte, avide de connaissances pour le plaisir, cherchant à les partager et consciente de la responsabilité de celui qui en sait un peu plus. Ainsi, Pierre Bellemare qui racontait (un peu trop sans doute) des histoires criminelles ne livrait aucun détail sordide. Aujourd’hui, ce serait le contraire : ne pas ennuyer le public avec des références culturelles mais livrer en pâture les détails les plus glauques pour provoquer l’émotion et retenir l’attention.

L’humour, toujours présent, a connu le sommet avec La caméra invisible. Là encore, nulle vulgarité : on se moquait des farces, de nos travers, tant nous nous reconnaissions dans les malheureux piégés. L’humour, c’est d’abord être capable de se moquer de soi-même plutôt que de tirer sur les ambulances ou taper sur une personnalité pour finir par penser que, décidément, on est mieux.

Nous terminerons par Vous êtes formidables où l’animateur mobilisait les auditeurs pour des élans de solidarité mais aussi pour soutenir des causes dont personne ne parlait ou récompenser des anonymes qui, dans leur association, effectuaient un boulot formidable. Pierre Bellemare est le type de « l’honnête homme » transposé dans l’ère de l’audiovisuel. C’est le personnage rabelaisien par excellence : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Connaissance, humour, fraternité, ce qu’en d’autres temps, on appelait l’humanisme et dont Rabelais était la plume en langue française.

 

 

 

 

* ce comportement n’est pas sans rappeler ‘des’ critiques du Masque & la Plume qui ridiculisent les connaissances générales et la culture dans une émission qui se veut culturelle