Ici, nous n’avons pas la télévision et, donc, nous n’en parlons pas mais il est difficile d’ignorer ce qui s’y passe tant la télévision, depuis quasiment sa création, est présente dans les foyers et dans les vies de chacun (ou presque).

La dernière affaire en date est la disparition des Guignols de Canal+ dont on peut dire que c’est la vitrine de la première chaîne privée française et de la première chaîne cryptée et payante également. C’est dire si cet avantage historique en fait un objet à part dans le paysage audiovisuel de France. Au départ, il a fallu innover pour attirer les abonnés. Sans émission originale, on n’aurait pas délié sa bourse. On aurait bien trouvé son bonheur sur les trois autres chaînes ; d’autant que l’on se doutait que le monopole vivait ses dernières années et que les chaînes privées étaient dans les tuyaux et n’attendaient que la chute de la gauche au pouvoir pour exister et ruiner les chaînes nationales. Tel était le vœu de beaucoup. La droite qui venait de perdre le pouvoir en 1981 ne supportait pas que sa chose, ses choses, soient entre les mains de ses adversaires. Pourtant, obéissant au souhait de voir « libérer » les ondes, c’est la gauche qui a imposé la télévision privée ; d’abord avec Canal+, puis avec la 5 et TV6. C’est la gauche qui a cédé Europe 1 à son actionnaire emblématique, le groupe Lagardère. Quoi qu’il en soit, la droit a mis à profit les cinq ans d’opposition pour comprendre deux choses fondamentales. D’abord, que les élections peuvent lui faire perdre le pouvoir politique. Qu’à cela ne tienne, il suffit de détenir le pouvoir financier. C’est ainsi que les fleurons de l’industrie française ont été privatisés et, par le biais des fameux « noyaux durs », ont été remis aux pontes de la droite. Au passage, remarquons que la plupart de ces groupes industriels, redressés par le contribuable au moment des nationalisations (qui ont mis un terme aux subventions de l’État), n’existent plus aujourd’hui. Les actionnaires ont jugé plus rentables de vendre au plus offrant sans souci de l’intérêt de la nation. Ensuite, la droite s’est saisie et a amplifié le mécontentement des téléspectateurs devant les nouveaux programmes (mis en place dès la rentrée de 1981) quand les nouveaux patrons de la télévision ont décidé de faire passer à 20 h 30 les programmes qui commençaient, jusqu’alors, à 21 h 30. La formule qu’on entendait à l’époque était : « ils nous prennent pour des imbéciles qu’il faut éduquer » et « on veut pas retourner à l’école ». Le patronat s’en est mêlé en menaçant de ne plus acheter de publicité, privant ainsi l’audiovisuel d’État (on ne disait pas encore « de service public ») de revenus. On aurait comprendre alors que le vrai pouvoir est détenu par la finance qui peut assécher les services de l’État et susciter le mécontentement. Un Michel d’Ornano s’est emparé de ce mécontentement et a travaillé les téléspectateurs afin qu’ils basculent dans l’opposition politique et renversent la majorité aux élections législatives de 1986.

Ces rappels ne sont pas hors-sujet puisqu’ils mettent en lumière la part d’ombre de l’économie et de l’audiovisuel. C’est aussi l’intérêt de la lanterne de Diogène que de pouvoir évoquer ce qu’un article spécialisé ne peut pas. Voilà quel était le contexte dans lequel Canal+ est né et a prospéré.

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Canal+ proposait dans son catalogue du cinéma, du sport, la rediffusion des grands films et de certaines émissions et le fameux porno du mois, à peine crypté. L’idée de génie consistait à proposer quelques programmes « en clair » afin de faire connaître et de donner envie de payer l’abonnement pour ne pas rater le meilleur. Autour de 20 h, on avait droit à un plateau, animé brillamment par un ancien directeur de radio et e télévision, M. Philippe Gildas, avec un ton nouveau, des pratiques imitées par tous depuis, et cette impression qu’on pouvait tout dire et tout se permettre. Ça changeait de l’autocensure permanente qui régnait partout ailleurs. Bref, c’était le ton, c’était l’identité de Canal, car on ne disait plus que « canal ». Et puis, tout de suite, les marionnettes se sont imposées. Au départ, il s’agissait de transposer une émission satirique et impertinente d’une chaîne britannique qui n’hésitait pas à caricaturer la famille royale et la Thatcher et qui, par conséquent, remportait un énorme succès tous les soirs. Comme il arrive très souvent, l’élève dépasse le maître et « les Guignols » sont nés sur Canal au point d’éclipser tout le reste. Après tout, assez rapidement, il y avait un nombre d’abonnés suffisant et la chaîne cryptée pouvait se payer le luxe de laisser voir « Les Guignols de l’info » qui sont devenus la vitrine de Canal+, son identité. Le succès est tel que la caricature a pris le dessus sur la réalité parodiée. Dans l’opinion publique, on citait davantage les propos prêtés par les marionnettes que par leurs modèles. Au point que le livre de Thierry Roland intitulé « Tout à fait Jean-Michel » est devenu « Tout à fait Thierry » et qu’on jure que c’était une formule répétée par J-M. Larqué. Au point que « Mangez des pommes » pour moquer le vide du programme de M. Chirac à la Présidence de la République est devenu l’emblème de sa campagne. C’est dire l’influence des « Guignols » de Canal+, devenus prescripteur !

 

Guignols

Seulement, le succès des médias est fragile : que ce soit la presse écrite, la radio, la télévision. Nul n’est à l’abri d’une formule, d’une émission, d’un article qui ne marche pas. Nul n’est à l’abri d’une chute après un succès exceptionnel. Avec la mainmise de la finance sur les médias, les choses sont devenues plus brutales. Canal+ est passé entre les mains de Vivendi qui a connu aussi des crises. À partir du moment où une certaine logique financière s’impose, l’originalité, la création ne sont plus de mise. M. Bolloré (car c’est lui) devient propriétaire de Vivendi et donc de Canal+. Il a pour souci de ne pas fâcher ses amis et ses actionnaires. Par conséquent, on s’interdira de les critiquer sur les plateaux. On favorisera les produits maison. Bien sûr, hors de question de les caricaturer dans une émission parodique. La nouvelle formule des « Guignols » avait été saluée même si l’on regrettait l’ancienne. On ne pouvait pas toujours montrer la marionnette PPD alors que son modèle a disparu des écrans depuis longtemps et que les jeunes ne savent même pas qui c’est. I savent même pas c’est qui (comme ils disent plutôt). Le résultat ne s’est pas fait attendre. La logique financière impose de mettre un terme à un produit qui n’a plus assez de vente. « Il faut faire des économies » est le maître-mot du Gouvernement qui reprend en tout point la logique financière. Le Gouvernement entend mener la nation comme on gère une entreprise. Eh bien, nous voyons comment une entreprise est gérée avec une telle logique. Le problème, quand on ferme la vitrine, c’est que l’entreprise n’est plus visible et, partant, que les clients ne savent pas qu’elle existe. Canal+ a supprimé nombre d’émissions en clair. Donc, les curieux, les prospects (employons les termes du commerce) ne savent pas ce qu’il y a. Ils ne voient pas (ou pas assez) les annonces pour les programmes cryptés et pour les films. Si en plus, même en payant, on les prive de la vitrine, des « Guignols », même édulcorés, c’est plus la peine. Pour le cinéma, il y a des chaînes payantes autrement plus intéressantes. Pour le sport, nous venons de voir que le plus populaire est mis aux enchères et que Canal+ n’est qu’un intéressé parmi d’autres. De plus, des financiers peuvent avoir intérêt à affaiblir Vivendi et donc Bolloré en ruinant Canal+. Les téléspectateurs pèsent de peu de poids dans ces considérations. Quand Canal+ aura perdu encore plus de clients avec ses programmes tièdes qu’on peut voir gratuitement partout ailleurs, aura perdu le football, que restera-t-il ? On a déjà compris que le financement du cinéma français est menacé. Est-ce que ce n’est pas le but ? Le cinéma français est le seul à proposer des films d’auteurs qui marchent. Une fois ramené au rang du cinéma italien (par exemple) qui a enchanté le monde entier avec des chefs-d’œuvre, il sera facile à l’industrie du cinéma, à ceux qu’on appelle les « majors », de proposer des produits uniformisés, aseptisés, insipides, dont il faudra bien se contenter. Ils seront fabriqués de façon à être compréhensibles partout et n’auront d’autres concurrents que les films sentimentaux indiens. Le cinéma deviendra ce que la pizza est devenue pour la cuisine : une vague ressemblance avec le produit d’origine et des déclinaisons insensées pour attirer une clientèle formée, jusque dans les assiettes, à l’uniformisation. Alors, Vivendi (propriétaire de Canal+) qui a racheté autrefois les studios Universal pourra appliquer à ses films la recette imposée aux nouveaux « Guignols » mais avec le risque que plus personne ne paie pour voir ça. Peu importe : on aura fait des économies (et viré une partie du personnel), les actionnaires seront contents.

 

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Sur Inter, Mme Devillers nous dit que le public n’est pas fidèle à une chaîne mais à un présentateur. Elle cite MM. Barthès, Nagui etc. pour appuyer son propos. Ce serait une erreur de penser ça. Certes, les téléspectateurs ne sont pas les auditeurs qui restent fidèles à leur station généraliste préférée mais le nombre de radios a modifié les comportements. On recherche un certain type de programmes. En général, c’est le type de musique ou l’appartenance à une communauté qui va déterminer le choix. Les auditeurs sont aussi des téléspectateurs et il serait étonnant qu’ils se transforment au point de ne pas fonctionner de la même façon pour la télévision. Il n’empêche qu’on a pris l’habitude de zapper. Il se peut qu’on suive, par exemple, M. Barthès depuis Canal+ jusqu’à TMC mais il en aurait été tout autrement si la chaîne cryptée avait proposé un équivalent de qualité après le départ de son animateur emblématique. En fait, c’est le vide qui incite à retrouver son animateur préféré. Tant que les financiers n’auront pas compris qu’on ne dirige pas un média comme une entreprise (ou qu’on ne dirige pas un pays comme une entreprise), il y aura des problèmes de ce genre-là.

Si l’on parle autant de la disparition des « Guignols », si l’on a toujours beaucoup commenté les heurs et malheurs de Canal+, c’est que la chaîne cryptée occupe une place particulière, non pas dans l’audiovisuel de France mais dans l’imaginaire collectif. Lui appliquer une stricte logique financière va à l’encontre de la notion de commerce qui consiste à attirer la clientèle avec des bons produits et à savoir les mettre en valeur. Si l’on décide que le plus important c’est de « faire des économies », il est bien évident qu’on ne fait plus rien. C’est ce que nous allons voir avec Canal+ et en politique.

 

 

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