On apprend presque par hasard que RTL déménage et quitte son fameux « 22, rue Bayard » pour aller un peu plus loin, sur l’avenue de Neuilly. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça se fait discrètement. Entre l’annonce à la fin de l’année 2017, l’annonce en mars du déménagement effectif, le démontage de la façade de Vasarély, on ne sait pas vraiment où l’on en est. Cette discrétion tranche avec l’habitude de RTL de monter en épingle tout ce qu’ils font ; y compris quand il s’agit de simplement changer l’habillage ou le nom. Peut-être que, finalement, le profil bas affiché prépare une suite.

 

RTL Vasarély2

Pour ceux qui ne sont pas familiers des lieux, le 22, rue Bayard se trouve à deux pas des Champs-Élysées. C’est dans ce vieil immeuble que l’Abbé Pierre a lancé son appel de 1954. Neuilly, commune connue pour abriter les plus grosses fortunes de France et ceux qui les servent, se trouve exactement entre les Champs-Élysées et le quartier d’affaire de La Défense. L’avenue qui prolonge les Champs-Élysées, donc, et la perspective qui va du Louvre à l’Arche de la Fraternité en passant par l’obélisque de la Concorde et l’Étoile, porte, depuis la mort du grand homme, tout comme la place précédemment citée, le nom de Charles De Gaulle. C’est sur cette avenue que se trouvait, il y a peu encore, la rédaction du prestigieux International Herald Tribune, devenu l’International New-York Times.

 

Ça n’est que de l’anecdote mais c’est cet angle qui a été choisi par la presse pour traiter l’événement. Pour prolonger, on a annoncé le démontage du panneau réalisé par Vasarély apposé sur la façade du vieil immeuble et qui représente, dans le style de l’artiste, le logo de la station la plus populaire de France. Les lames vont donc rejoindre la fondation éponyme, à Aix avec les autre œuvres du maître. Rappelons qu’il avait aussi réalisé le logo de Renault abandonné, il y a plus longtemps. On perçoit là une certaine évolution de la société. Les plus grandes entreprises avaient à cœur d’appeler des artistes pour réaliser leur « visuel » comme on dit aujourd’hui. Désormais, c’est un ordinateur ou un cabinet, grassement payé, qui va produire le logotype et nous expliquer, dossier de presse à l’appui, les « intentions ». Telle couleur symbolise ceci, telle forme cela. Bien sûr, personne ne savait que la couleur en question symbolisait ce qu’on nous dit mais, justement, puisqu’on nous le dit ! Les concepteurs n’ont pas lu les ouvrages de Pastoureau sur les couleurs et ne doivent même pas savoir que des études ont été menées avant eux. Ce sont eux qui décrètent la symbolique et comment il faut comprendre le logo. Ils doivent passer autant de temps à le créer qu’à rédiger le mode d’emploi. D’habitude ça passe mais quand il s’agit de l’ANPE puis quelques mois plus tard de Pôle Emploi, ça fait grincer des dents : payer si cher pour un (e) dans un rond…

Le logo d’RTL se devait d’être dans un cercle, justement, puisqu’il faisait suite à une campagne publicitaire lancée au moment du changement qui a vu Radio Luxembourg devenir RTL. Le rond rouge de RTL et d’elf apposé sur la lunette arrière de la voiture, au moment du boum du tout automobile assurait la popularité des deux nouveaux sigles apparus au même moment. Vasarély a donc repris la forme géométrique et l’a déclinée selon son goût. Aujourd’hui, l’heure n’est plus de faire de beaux logos mais des « visuels » efficaces. Plus personne ne se rappelle le rond rouge derrière la voiture. D’ailleurs, la mode des autocollants est terminée depuis bien longtemps. On en est au « tunning » mais plus aux « stickers » publicitaires sur les voitures. En revanche, les trois lettres parlent à tout le monde. Qu’on se souvienne que Bouygues, après avoir racheté TF1, a changé le logotype créé par Catherine Chaillet pour celui que nous connaissons tous, qui est d’une mocheté proverbiale mais très efficace. Exit Vasarély donc.

 

Pourtant, l’essentiel n’est pas là. Certes, l’immeuble de la rue Bayard était devenu trop exigu mais, jusqu’à présent, on avait fait avec. Logique qu’on cherche plus grand. Neuilly est le prolongement du quartier des Champs-Élysées. C’est aussi plus facile d’accès pour les voitures de reportages et les camions de régie. Pourtant, ce n’est pas la raison du déménagement. RTL, radio commerciale populaire, vient d’être rachetée par une autre branche de RTL-group, à savoir M6. Et c’est là que ça devient compliqué et intéressant. RTL a été pendant longtemps une « radio périphérique ». Son capital était détenu par la CLT (Cie Lux. de Télévision) et la Sofirad, holding de l’État français pour contrôler le capital et, éventuellement, les programmes des médias audiovisuels diffusant sur le territoire. Avec l’émergence des radios libres, l’État (sous la gauche) s’est peu à peu désengagé de l’audiovisuel privé (RTL, Europe 1, RMC, Sud Radio). La vague des privatisations a complété le dispositif. La gauche socialiste a toujours eu à cœur de prouver au capital sa bonne volonté afin de le rassurer et de montrer qu’elle est le meilleur élève de la classe et son défenseur le plus zélé. Donc, sous Mitterrand, on a lancé Canal+ puis privatisé Europe 1 et créé deux chaînes de télévision. Il s’agissait de la fameuse « 5 » avec Berlusconi, présenté à l’époque, par la droite, comme un « ami des socialistes » (c’est dire s’ils connaissaient le dossier), et « TV6 », pour les jeunes, appartenant à un groupe emmené par Publicis. La droite revancharde de 1986, furieuse de s’être fait battre sur son terrain de la « libération des ondes » a donné la « 5 » à Hersant (grand serviteur de la droite et de sa propagande) et la nouvelle « M6 » a été confiée, plus sobrement à la Lyonnaise des Eaux (aujourd’hui Suez) appuyée par les professionnels de la CLT. Jusque là, c’est simple. Depuis la fin des années 1990, l’État français a revendu les parts qu’il détenait encore dans la CLT, ainsi que le gouvernement luxembourgeois et c’est le groupe allemand Bertelsmann* qui a raflé la mise. Depuis, le capital d’RTL n’en finit pas de passer d’une main à l’autre. Ce sont toujours plus de filiales, de participations croisées, de prises de contrôle de l’une par l’autre, de fusions. Le jeu se déroule à l’échelle européenne voire mondiale. Tant est si bien que la filiale « M6 » (M6, W9, Paris-Première, Teva etc.) vient de prendre le contrôle d’RTL-France (RTL, RTL2, Fun radio). Tant est si bien que le nouveau groupe concentre toutes ses activités dans le même immeuble de l’avenue de Neuilly.

Ce n’est pas la première fois qu’on voit une filiale racheter sa maison-mère. En général, ça arrive lorsque la filiale est plus dynamique et finit par être plus connue. Dans un passé lointain, qui se souvient que Thorn, géant de l’électronique en Grande-Bretagne avait fusionné avec EMI (électroménager et édition musicale avec « La Voix de son MaîtrePathé-Marconi ») alors en mauvaise posture ? Il y a longtemps que Thorn a disparu de la circulation et que les trois lettres (encore!) ont pris le dessus et sont connues du monde entier. Plus récemment, SFR, filiale de Cégétel, elle même filiale de la Générale des Eaux (devenue Vivendi) a racheté la Cégétel que personne ne connaissait finalement. Il faut croire qu’un sigle de trois lettres est particulièrement percutant et d’une redoutable efficacité commerciale. Le groupe Bertelsmann lui-même, toujours présent dans RTL-group quelles que soient les péripéties de détention et d’échange du capital, est inconnu du grand public. Il utilise des marques comme BMG (Bertelsmann Music aG) ou RTL, autrement plus connues. Il est donc tout à fait surprenant que RTL qui est connu sur pratiquement tout le continent s’efface devant une chaîne de télévision dont l’audience ne justifie pas cette domination apparente. Tout n’est qu’apparence dans cette histoire. Tout n’est que trompe-l’œil, comme les œuvres de Vasarély.

RTL - autocollant

En fait, ces histoires sont parfaitement ignorées du grand public et surtout des auditeurs d’RTL qui retrouvent leur radio préférée, leurs disques, leurs vidéos estampillées et qui n’en demandent pas plus. RTL ne va pas changer de nom. Déjà, elle ne change pas beaucoup ses programmes. Ça rassure. C’est très important de rassurer les clients. RTL déménage ? On commente avec l’attendrissent des mères de familles, RTL qui a trouvé plus grand et plus neuf. On est rassuré quand un prestataire de service affiche sa bonne santé financière. Bonne santé assurée, en partie, par toutes ses opérations sur le capital qui permettent, à chaque fois, de réaliser des bénéfices et de compliquer les recherches sur la fiscalité. RTL-group reste basé au Luxembourg malgré la participation de Bruxelles-Lambert autrefois, de Bertelsmann, de Pearson et de tous ceux qui ont investi. On est sidéré d’observer le contraste entre le traitement anecdotique ou culturel de cet événement et ce qui est sous-jacent, à savoir les sommes énormes qui sont en jeu. RTL et toutes les sociétés citées sont emblématiques de la financiarisation de l’économie. La production ou la prestation de service comptent pour peu comparée aux opérations financières qui jalonnent la vie des grands groupes. Bien entendu, le grand public n’en sait rien et, pour tout dire, s’en fiche complètement. Les commentateurs les rassurent. Ils parlent de « la station de la rue Bayard », le chevalier sans peur et sans reproche. Vasarély avait caché la façade vieillotte de l’immeuble haussmannien de la petite radio qui, au contraire de ses consœurs d’avant guerre (comme le Poste Parisien ou Radio Cité, Paris PTT, Radio-Paris) n’avait même pas son siège sur les Champs-Élysées mais un peu en retrait. Vasarély avait donné un aspect moderniste à la station populaire et conservatrice, afin d’attirer les plus jeunes. On faisait du neuf sur du vieux. De nos jours, on n’en est plus à ravaler les façades. C’est RTL, elle-même, qui sert de paravent à des opérations financières qui assurent l’essentiel des revenus du groupe. Parions que, d’ici quelques années, c’est RTL-France qui reprendra M6.

 

http://www.inaglobal.fr/television/article/rtl-group-un-conglomerat-de-medias-paneuropeen

 

http://culturebox.francetvinfo.fr/patrimoine/la-fresque-vasarely-de-rtl-quitte-paris-pour-aix-en-provence-264319#xtor=EREC-15-[Quotidienne]-20171025-[actu]

https://www.scoopnest.com/fr/user/GrossesTetesRTL/771000710938984448

 

http://www.paristoric.com/index.php/art-et-culture/bibliotheques-et-information/4071-le-siege-de-rtl

 

https://www.la-croix.com/Economie/Medias/RTL-part-Neuilly-Aix-accueille-facade-Vasarely-2017-10-23-1200886360

 

http://www.rtl.fr/culture/medias-people/rtl-va-demenager-a-neuilly-sur-seine-d-ici-fin-2017-7781937275

 

 

http://www.rtl.fr/culture/medias-people/rtl-va-demenager-a-neuilly-sur-seine-d-ici-fin-2017-7781937275

 

En collant ce lien, nous découvrons que bizarrement RTL met en avant la culture juste après son sigle et finit pas « people » qui est plutôt la marque de la station. En revanche, Inter mentionne « musique ». On a l’impression qu’il s’agit d’un formulaire où il faut rayer les mentions inutiles…

 

 

* Bertelsmann détient aussi Prisma Presse avec les titres français GÉO, VSD, Femme Actuelle etc.