Nous publions rarement les analyses extérieures parce que, jusqu’à présent, après plus de 10 ans de Lanterne de Diogène, ça ne s’est pas présenté, à notre grand regret. Lorsque les commentaires étaient courts, nous les avons systématiquement publiés. Ont-ils été lus ?

 

La complexité des réponses de Jérémy nous force à les publier en fin d’article commenté et dans une nouvelle catégorie qu’il a fallu créer et qui permet de renouveler un peu le blog : Contribution extérieure.

Rappelons aussi les contraintes de l’hébergeur. Ainsi, les réponse de l’administrateur sont obligatoirement signées « La colère » et l’on ne peut rien y faire. Ensuite, dans le passé, il y a eu des changements de caractère en plein milieu d’un texte, des alinéas forcés devant chaque majuscule. Tout ça a fait dire à un commentateur que nous faisions des « copier-coller ». Aujourd’hui encore, il y a des problème avec l’insertion d’images.

Enfin, regrettons que Canalblog fonctionne avec des réseaux sociaux mais pas avec Facebook qui correspond davantage au profil intéressé par La Lanterne de Diogène.

Voici donc en lecture facilitée la première contribution signée Jérémy

 

 

Il y a longtemps que je me pose une question bizarre à propos du travail.

D'où vient ce prestige dont jouit le travail auprès de la majeure partie de la population, sachant qu'il ne doit pas y avoir plus de 10 % de nos colocs, sur cette planète, qui gagnent correctement leur vie en faisant un boulot qu'ils ont vraiment choisi, qui pour eux a du sens, où ils s'épanouissent?

Je pensais qu'avec les années et le retour de l'esclavage sous cette forme policée qu'on appelle le précariat, la malédiction paulinienne ("Celui qui ne travaille pas...", etc ) perdrait de son lustre, notamment auprès des classes dites populaires. Au contraire c'est chez celles-ci que le chômeur, l'allocataire, le déporté immobile du système libéral est le plus stigmatisé.

Je pensais que les évolutions de la Société amèneraient au moins une partie de la population, celle idéaliste et au crâne plus rempli que la moyenne, celle soucieuse d'avancées, décrassée des vieilles lunes productivistes, débarrassée des dogmes moralistes hérités du judéo-christianisme, à se distancier de cette malédiction paulinienne, à revendiquer le droit d'exister sans avoir à y sacrifier les meilleures années de sa vie contre des salaires aux montants des plus discutables, séchés par les dépenses contraintes et écrémés par le fisc, ceci dans la perspective d'une chiche retraite - là où l'allongement statistique de la durée de vie condamne nombre d'entre nous à passer près de la moitié de leur existence affublés du statut de "senior" - forme novlinguistique désignant les vioques.

Que nenni ! Le travail, mot dont l'étymologie renvoie à un engin de torture, rappelons-le, constitue encore et toujours un repère d'intégration sociale et vaut à qui s'y adonne, fût-ce pour un salaire misérable, la reconnaissance de ses semblables. De même que l'artiste qui n'a pas d'autre porte de sortie que le bénévolat forcé est encensé par ses pairs (et les tenanciers des assos' "non lucratives" qui retirent du profit et du bénef de son talent) là où l'esprit lucide serait plutôt tenté de le qualifier de couillon, l'esclave est mieux considéré par le populo que le résistant, qui pour échapper à des contrats (et des contraintes et des contrariétés) qu'il sait sans issue, se pointera aux convocs du Pôle Emploi pas lavé pas rasé et dûment bourré, avec une coupe de cheveux innommable, bardé de piercings, déguisé en rescapé de catastrophe aérienne, comme naguère le jeunot retors au service militaire simulait le délire au conseil de révision, ou s'y présentait affublé de bas résille.

Notons que ceux qui encensent la "valeur" travail dans les médias, n'ont jamais vu une usine, un atelier, un chantier, un open-space où crépitent les claviers autrement qu'à la jumelle, ou bien calés à l'arrière d'une limousine climatisée.

Ces jours-ci, Macron nous a fait du Sarko, lequel semble être l'inspirateur de sa conduite devant les caméras (on ne change pas une équipe qui perd, axiome très français). Au frais de ce jeune horticulteur au chômage, dont on nous dit que l'Elysée lui a permis de retrouver du boulot, Macron a ratissé large, ce jour-là, espérant sans doute que sa sortie occulterait quelque peu l'affaire Benalla et d'autres que ses alliés des médias de propagande s'efforcent d'étouffer tant bien que mal.

Macron a joué les hommes de terrain, qui connaissent le monde du travail comme le fond du string de leur copine sans jamais avoir bossé - travers bien français, là encore, que l'on retrouve chez les intellectuels (Sartre déjà s'était bien illustré en la matière) et chez certains artistes.

- Il a flatté l'électorat des beaux quartiers, où on le sait, foisonnent les stakhanovistes (les gros travailleurs exemplaires, pour les djeun's qui nous liraient) .

- Celui des classes moyennes (qu'on ne dénomme plus les "petits bourgeois-grands prétentiards" depuis l'instauration de la novlangue), ces braves gens, embourgeoisés à crédit comme par le sortilège de l'héritage, qui se plaignent de trop payer d'impôts pour sponsoriser les pauvres, sans trop fustiger ces assistés de grand luxe qu'ils élisent, réélisent et dont ils financent un train de vie où la sueur prolétarienne est rare, du maire au conseiller départemental et de la députaille au sénat en passant par les sous-fifres placés à la tête des partis politiques et leur cour attentionnée de hauts-fonctionnaires, ce qui représente quand même, dans notre pays, 10% de la population - c'est peu-être de là que doit venir sa réputation de "démocratie", même si sur le terrain on n'en voit pas trop la couleur...

- De même qu'il s'est allié les suffrages, de longtemps acquis pourtant, de ses bons amis du Medef, syndicat patronal minoritaire mais puissant lobby parmi les lobbies non moins influents à qui l'on doit la réussite du merveilleux projet européen... pour les multinationales, leurs actionnaires, les banquiers, leurs actionnaires, et les mafias et leurs actionnaires.

- Les prolos l'ont applaudi, du moins ont-ils hoché la tête quand Macron a désigné le restau qui se trouvait de l'autre côté de la rue, où Monsieur a sa table, et où, cela va de soi, on est prêt à embaucher le premier venu, même s'il n'est passé par aucune école hôtelière.

- Quant au beauf, traditionnellement accro au travail surtout si ça concerne son voisin, en contempteur militant qu'il est de l'"assistanat", il s'est dit que pour une fois qu'un président reprend mot pour mot ce qui se dit au Bar des Sports le samedi à l'heure de l'apéro, ça vaut bien de déboucher une bouteille de rosé.

Depuis, on ne parle plus que de ça. La rue. L'horticulteur. Macron. Le restau. On s'en gargarise. Le temps de passer à autre chose. A la saynette suivante. Car si le ridicule en politique tuait, il y a longtemps que l'Assemblée nationale, cette espèce de fac-similé de l'Acropole d'Athènes sensé symboliser la démocratie, serait transformée en parc d'attraction, et l'Elysée en ferme bio d'où monterait le fumet des pétards. Malheureusement le ridicule en politique ne tue pas. Voyez la longévité de Giscard...

De fait, tant qu'il restera des gens pour glisser un bulletin nominatif dans une urne, tant que nos congénères n'auront pas acquis la maturité suffisante pour comprendre, selon l'adage libertaire, que "si l'élection au suffrage universel pouvait changer les choses, elle serait interdite", et qu'une abstention massive, de l'ordre des 80%, est le seul moyen d'évincer des pouvoirs ces parasites qui nous causent tant de désagréments, eh bien nous continuerons à les subir, eux et leur cour, eux et leurs propagandistes attitrés, eux et leurs mensonges, leurs tricheries, leurs faux-semblants, leur malhonnêteté, leur impunité, l'arbitraire de leurs diktats et de leurs lois, leurs idéologies assommantes, leurs injections de moraline infantilisante et pis encore, nous continuerons à les enrichir au frais de tant d'autres, si presque unanimement méprisés, qui dans leur coin, sans rien dire, représentés par personne, ignorés même des syndicats ouvriers et des partis politiques fossiles se réclamant de la gauche et de ses extrêmes, vivotent en comptant leurs pièces jaunes : les pauvres. Les précarisés. Les marginalisés. Les déportés immobiles du libéralisme triomphant.Qui connaissent mieux la rue des deux côtés que l'individu qui tient actuellement le rôle de président dans le casting foireux de notre république bananière

Je vous renvoie pour conclure à la série d'émissions que France-Culture consacre ce mois-ci à la pauvreté, notamment dans sa série "Entendez-vous l'éco" :

https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/les-visages-de-la-pauvrete-la-pauvrete-au-dela-des-cliches

https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-du-mardi-18-septembre-2018

https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-du-mercredi-19-septembre-2018

https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-du-jeudi-20-septembre-2018

Dans la seconde émission, l'échange est particulièrement édifiant entre Olivier Noblecourt, émissaire de la politique macroniste chargé de vente du futur "plan pauvreté", et le sociologue Serge Paugam. L'un parle la langue de bois des technocrates, l'autre celle du pays réel. Et c'est là qu'on pressent que l'éradication de la misère de masse selon Macron, eh bien, c'est pas gagné d'avance...!

 

 

Réponse de La Lanterne de Diogène :

 

Oui, le culte de la « valeur travail » est tout à fait stupéfiant. On peut supposer que, au moment de la révolution néolithique, quand l’espace est devenu choisi et non plus subi, les humains se sont répartis les tâches en fonctions de leurs aptitudes. La suite, nous la connaissons.
Le travail est passé d’un moyen de subsistance et de se préserver du temps pour le plaisir à un but ultime, un moyen de reconnaissance à la fois de son passage sur Terre et de l’utilité de sa vie.

L’écrivain voyageur ou « écrivain-corsaire » selon l’expression de Kessel, à savoir Henry de Monfreid, s’emportait quand on dénonçait l’esclavage à son époque. Pour lui, il fallait distinguer ce qu’il nommait « l’esclavage patriarcal » de la traite négrière qu’il condamnait aussi. Dans les familles arabes proches de la corne de l’Afrique, il n’était pas rare qu’un(e) ou plusieurs esclaves évoluaient dans la maisonnée, non pas affecté au travail de force mais, tout simplement au travail, jugé indigne du maître de maison. La reconnaissance envers l’esclave méritant était telle que, souvent, il héritait de tout ou partie du patrimoine sans que les héritiers légitimes ne trouvent à redire. Par conséquent, il était plus sévère à l’encontre des patrons qui exploitaient honteusement leurs salariés et, notamment, les femmes.


Sur la sévérité des pairs envers ceux qui se trouvent privés d’emploi, elle est sidérante. Je me rappelle un camarade de mon syndicat qui ne manquait pas une occasion de dénoncer : « il y a trop d’assistés en France ! ». Bien sûr, il était le premier d’entre eux. Après avoir été débouté lors de son procès aux prud’hommes, on a essayé de lui obtenir l’AAH mais comme il faisait du bénévolat chez nous, il croyait qu’il était devenu employé de bureau dûment rémunéré.
On est également confronté à cette sévérité lors des demandes de tarif réduit pour les demandeurs d’emploi. Malgré l’installation durable du chômage de masse depuis 40 ans, la catégorie des privés d’emploi est encore souvent oubliée. L’ employé ou le bénévole qui tient la caisse répercute avec zèle cet oubli. Le ton de la réponse à la fois vous culpabilise et vise à vous montrer qu’on peut trouver du travail quand on s’en donne la peine et qu’on peut même se permettre de faire du bénévolat (qui se substitue à un emploi d’ailleurs). Comme si l’on devait s’estimer heureux de pouvoir encore vivre alors qu’on n’a pas de boulot.

Lors de réunions politiques, j’ai pu constater que, en privé, les participants n’étaient pas loin de rejoindre la position du Gouvernement sur les chômeurs qui font pas beaucoup d’efforts pour s’en sortir. Comme si, la critique de la politique de l’emploi n’était qu’un moyen de plus pour s’opposer au Gouvernement mais que les cas concrets n’entraient pas dans leurs préoccupations. On est dans la posture : on s’oppose au Gouvernement par principe mais, au fond, on n’est pas complètement contre.


À l’heure où le travail se raréfie, celui qui possède un travail se sent appartenir à une minorité, à ces « happy few » qui peuvent encore choisir beaucoup d’aspects de la vie au lieu de le subir. Alors que les régimes qui mettaient en avant la valeur travail au point d’en faire une religion d’État avec cérémonies et manifestations grandioses, qui faisaient semblant de promouvoir les travailleurs afin de mieux leur faire accepter leur exploitation, l’ultralibéralisme qui considère le travail comme un coût qu’il faut faire baisser a réussi à produire une masse qui vénère le travail et se comporte, vis à vis de ceux qui en sont privés comme des supplétifs du système qui les exclue.