On n'aime pas trop dans ce pays les novateurs, les solitaires, ceux qui marchent hors des clous et explorent les chemins de traverse. Sont entendues comme hérétiques, pour rester dans le parallèle religieux, les alternatives à, je dirais, le "travail forcé" et à un mode de vie tel que je le décrivais plus haut sur le mode caricatural. Plus largement, seront vus comme hérétiques les allergiques à la télé, à la pub, aux sports de masse, à "la vie associative", les critiques du bénévolat et du charity-business, les autodidactes, les abstentionnistes, les esprits lucides, les dissidents de Clochemerle, pour qui le monde ne saurait s'arrêter aux frontières de l'hexagone.

L'exemple de NDDL, que tu cites, est éclairant. Un champ d'expérience qui, dans un pays libre autrement que dans les professions de foi de ses politiciens, aurait été intégré en tant qu'hypothèse de travail et étendu à d'autres territoires en friche. Mais là on se heurte à de rudes adversaires. Les technocrates, les politiciens, le clientélisme des politiciens, l'idéologie dominante, les multinationales du bétonnage et... la paysannerie qui est loin d'être une entité bienveillante - quiconque vit à la campagne ne me démentira pas. En arrière-plan se profile un dogme indéboulonnable issu de cette vieille culture paysanne dont découle le mode de vie-franco-français : le droit sacro-saint à la propriété privée. Tu veux t'installer en tant que cultivateur bio, coco ? Créer une communauté auto-suffisante ? Sois propriétaire terrien d'abord. Ensuite tu pourras faire ce que tu veux, dans la limite de ce que t'autorisent les normalisateurs de Bruxelles (qui n'ont jamais vu un poirier autrement qu'en photo) et l'Etat à leur solde.

Bref, on n'est pas, mais alors pas du tout dans un pays libre. Toute velléité d'initiative individuelle et novatrice est corsetée par un faisceau de lois, de décrets, de dispositifs, une bureaucratie omniprésente et les sanctions prévues par ce qui est rien moins qu'un Etat policier. On l'a vu récemment avec ce type qui a inventé le skate-board volant qui nous émerveillait dans "Retour vers le futur", dont les essais sur les bords de la Méditerranée ont été mis en échec par notre bonne vieille Maréchaussée. On ne veut pas de ça chez nous ! Un visa pour les USA et l'avenir de cette merveilleuse invention est assuré. On se contentera d'acheter au prix fort les droits dérivés, le moment venu.
On l'a vu aussi avec les projets exprimés ici et là d'implanter sur des terrains inutilisés des petits pavillons destinés à loger des SDF. Initiative récupérée par le FN qui arguait des facilités accordées aux migrants, nourris, logés, nantis de vélos et de smartphones, alors que nos sans-toit crèvent dans la rue. Ce qui soulève, en effet, de ces questions qui tuent propres à alimenter quelque débat sans fin utile à noyer le poisson - la mauvaise foi partisane étant bien au-delà du foot notre sport national.
De fait, l'idée, intéressante, a tourné court. Ce qui a évité à ses auteurs de devoir se confronter à l'hostilité des communes et des propriétaires voisins, en clair de poser les vraies questions de fond, vouées comme il se doit à des débats sans issue concrète.
Outre les barrières précitées, il y a celles que pose le réseautage, passage obligé pour tout esprit créatif, novateur, imaginatif soucieux de rencontrer une demande, un public. Cela va des assos' agréées (les assos' sont au Système ce que ses prélatures sont au Vatican...!) aux milieux dits autorisés, implique à la base la nécessité d'appartenir à la bonne caste socio-professionnelle ou d'en avoir reçu l'onction, et suppose la capacité à savoir se vendre et les moyens de s'arracher de sa province pour aller courtiser les gens qu'il faut. Sous peine de se retrouver dans son coin à faire du sur-place avec ses idées.

On revient au rapport au travail, dont tu pointes le côté délirant chez les syndicalistes et la politicaille hors-sol, de droite comme de gauche.
On peut dire que les syndicats paient d'un lourd tribut leur non-prise en compte du statut de chômeur et leur totale absence auprès des précaires. Qui représentent-ils désormais dans le monde du travail, hors les corporations bureaucratiques où ils comptent encore quelques affiliés ? Beaucoup de précaires étaient employés dans nos administrations du temps des emplois dits aidés - auquels les syndicats et la gauche semblent être très attachés, et là on est quand même dans un sacré paradoxe ! On veut bien défendre les intérêts du camarade fonctionnaire, mais le lumpenproletariat, on connaît pas ! Livré à lui-même, le lumpenproletariat.

Quant à la gauche, enfin, à ce qu'il en reste... Je peux te dire que le lyrisme de l'insoumis de service, le précaire qui a du mal à finir le mois, ça le fait doucement ricaner, et que les ponctuelles manifs de fonctionnaires, qui dans nos rues font penser à des processions conventuelles, il passe à côté sans se retourner. J'habite un de ces bleds paumés dont parle Olivier Razemon, devenus des foyers de paupérisation où à chaque élection l'extrême-droite gagne du terrain. Dans ces bleds aussi on est dans le champ d'expérimentation, mais en sens inverse de ce que j'écrivais au début ce mon propos. Des bleds où les pauvres vont se ravitailler aux Restos et dans des épiceries associatives, où le CCAS ne désemplit pas au moment des factures de chauffage. Où la gauche tient les manettes et surtout, les pieds au chaud des retraités des banlieues pavillonnaires excentrées, subventionne à mort leurs assos' de gym et de rando, d'anciens combattants, de pétanque, leurs chorales
patoisantes et leurs repas des anciens où coule à flots le rosé. Mais où croupissent RSAstes et chômeurs parce que l'économie y est inexistante, les transports en commun sous-développés et qu'une dette persistante fait que ceux qui sont imposables, particuliers, proprios et commerçants, sont pilonnés fiscalement et qu'on n'investit plus qu'à la petite semaine pour privilégier un certain électorat plutôt que celui dont on sait n'avoir pas de voix à attendre.
Et pourtant, il y aurait à faire pour redonner du peps à cette ville. Elle compte des artistes, des gens qui ont des tonnes d'idées, des envies d'initiatives mais qui n'ont aucune envie de les brader dans des bénévolats hasardeux pour rester dans les clous de la liberté conditionnelle. Qui ont juste envie de vivre décemment là où ils sont. Qui en ont ras-le-bol de "faire les bénévoles" tandis que les factures s'accumulent dans les boîtes aux lettres et que la télé leur raconte la dernière de Macron dûment analysée par les commentateurs agréés, dont la parole va à l'opposé de celle de cette entité bafouée qu'est la femme, l'homme de la rue.

Oui, avant de conclure, Diogène, une petite réserve à propos des Esat : dans le contexte du handicap, le travail peut représenter une utilité, à défaut de salut, dans la mesure où ce genre d'institution permet à des personnes que leur handicap promet à l'isolement de conserver un semblant de vie sociale. Même si on est loin d'une véritable intégration, chose dont la société française, dans sa rigidité (et là je parle du système français comme de nos "compatriotes"), est tout à fait incapable. On ne sait pas en France, et ON NE VEUT PAS intégrer ce qui n'entre pas dans les cases précontraintes, l'handicapé, le Black, le pauvre, l'artiste hors-réseaux autorisés, le baba-cool, le Zadiste, le sans-toit, le Gitan... Mais c'est là un autre débat sans fin.

 

 

Réponse de La Lanterne de Diogène :

 

 

 

La déconnexion de la classe politique et des syndicats est sans doute l’aspect le plus original et le plus douloureux de ces années de crise qui succèdent aux fameuses « Trente Glorieuses » qui ont marqué une apogée imparfaite mais le déclin qui suit force à dresser ce constat.

 

L’abstention, le faible taux de syndicalisation sont les symptômes les plus marquants de cette crise sociétale. Ceux dont c’est la seule raison d’être, à savoir de représenter les citoyens, les travailleurs, les consommateurs, les contribuables, semblent vivre sur une autre planète tant leurs discours sont éloignés de la vie quotidienne subie, dans la plupart des cas par la classe moyenne. Quand il y a inadéquation entre les élites et le peuple, on peut espérer que les élites, éclairées vont orienter le peuple vers un mieux. C’est leur tâche suprême, parfois, d’aller à contre-courant pour ne pas céder à la démagogie. Ce qui est frappant, c’est que nous avons les deux, à savoir des élites incapables de guider car elles persistent dans l’erreur et la démagogie.

 

Nous avons dit, il y a quelques années, que la gauche s’est aliénée le peuple et donc son électorat en choisissant de défendre des minorités brillantes à ses yeux, plutôt que le peuple dans son ensemble. Pourtant, le succès des stands et des pavillons culturels à la Fête de l’Humanité, autrefois, montre bien que le peuple n’est pas insensible à la beauté et à la culture pour peu qu’on la mette à sa portée. Les revues culturelles communistes, comme « La Nouvelle Critique », montraient bien qu’on brillait en dehors des revendications des minorités. On sait vers quelles illusions le peuple répudié s’est tourné quand ses représentants naturels leur ont tourné le dos.

 

Tous les Gouvernements anticipent sur la réussite de leur politique et, pour bien persuader l’opinion, annoncent en premier des mesures qui pénalisent les chômeurs. Puisque ça va aller mieux, la croissance va revenir et l’emploi dans la foulée. Par conséquent, on peut baisser les allocations ou instaurer une dégressivité en attendant la croissance. On a vu que, à chaque fois, on est revenu sur ces mesures pour ne pas augmenter la misère.

 

Les syndicats sont aussi discrédités dans la mesure où, dans les entreprises et surtout dans les administrations, ils ne font rien contre des anomalies que subissent les salariés au jour le jour. Ça va des conditions de travail à la promotion en passant par les affectations. Certains salariés subissent davantage les dysfonctionnements de l’organisation du travail et n’ont que faire des slogans syndicaux auxquels on ne peut qu’adhérer et qui apparaissent tellement éloignés des problèmes quotidiens. Et c’est sûrement pas en disant qu’il faut d’abord changer les causes et le système qu’ils vont pouvoir se renforcer et accomplir ce pour quoi ils existent.

 

Les syndicats s’obstinent à ne pas prendre en compte le chômage, en attribuant sa cause à de mauvaises politiques qu’il suffira d’inverser. Pas question d’admettre cette réalité et de paraître gérer le chômage de masse alors qu’il faut le combattre. En attendant, les chômeurs sont exclus. Certains n’ont plus de toit et rejoignent ceux qui sont allongés sur les trottoirs. Les uns comme les autres ne sont pas pris en compte. Nous avons déjà dit que tout se passe comme s’ils n’existaient pas et l’on prend des mesures pour faciliter l’insertion des handicapés, des réfugiés, des prisonniers, des jeunes, des sans-diplômes mais pas de ceux qui sont privés d’emploi et qui voient les ceux-là leur passer devant alors qu’ils attendent depuis plus longtemps.

 

Idem pour les sans-abris : on crée (quand on le fait) des hébergements d’urgence pour les nouveaux arrivants et on laisse les autres croupir sur les trottoirs ou dans des tentes sur les berges humides des canaux parisiens. En Allemagne, le petit pécule qu’on donne aux réfugiés passe mal dans une population qui subit la précarité qui trompe l’opinion sur le soi-disant plein-emploi à l’Allemande. Les constructions nouvelles servent juste à ceux qui le peuvent financièrement, à quitter un quartier dont ils ne veulent plus ou, parfois, à acquérir un logement plus conforme à l’évolution de leur vie (famille qui s’agrandit ou départ des grands enfants). Les appartements ainsi libérés permettent tout juste de ne pas trop augmenter le nombre de sans-abris. Le fond du problème n’est pas traité. Déjà, au moment de la crise des « boat-people », le nouveau quartier construit au sud de Paris a finalement logé ces réfugiés plutôt que les mal-logés qui attendaient mieux depuis parfois des années.

 

Le plus drôle, c’est que, alors même que le chômage progresse, que les artisans rament, les pouvoirs publics ne trouvent rien de mieux que d’encourager le bénévolat. Vous avez du temps ? Venez donc donner un coup de main. Vous êtes au RSA, venez donc bosser pour rien ! Nous avons aujourd’hui le recul sur les expériences passées et nous savons que très rares ont été les emplois aidés qui se sont transformés en contrats de travail salarié. À plus forte raison le bénévolat ou même le stage en entreprise. Tout le monde le sait et pourtant, on s’obstine dans ces voies sans issue. Plus personne ne veut payer pour quoi que ce soit. Il faudrait d’ailleurs s’interroger. Jusqu’à présent, des politiciens genre Macron nous expliquent que c’est la faute de l’imposition. Donc, ils font mine de diminuer les impôts. Partant, ils diminuent aussi la redistribution. Le dogme de l’ultra-libéralisme c’est qu’on ne doit pas redistribuer, chacun doit pouvoir se débrouiller dans un monde idéal aidé par « la main invisible du marché ». Là, on est bien dans la religion dans ce qu’elle a de plus irrationnel et il n’y a même pas la spiritualité pour élever la réflexion.

Or, le manque d’argent est dû en grande partie, non pas au prélèvement sur les revenus mais à la faiblesse des salaires qui ont peu augmenté, du fait, notamment, que le taux d’inflation officiel est très bas. Pourtant, tout le monde a pu constater, en France comme ailleurs en Europe, que le passage à l’euro s’est traduit par une hausse des prix courants : alimentation, restauration, hôtellerie. Le textile et l’informatique ont vu leurs prix baisser non pas en lien avec l’euro mais parce que fabriqués en Asie où la main d’œuvre est bon marché.

 

Ceux qui profitent du système n’ont certainement pas envie d’en changer et ils sont assez puissants pour freiner des quatre fers. Les plus lucides voient bien que le bateau prend l’eau mais, tout comme sur les galères romaines, ils veulent avoir le plaisir de voir ou de savoir la chiourme enchaînée, boire la tasse avant de sombrer à leur tour. On nous dit, on nous répète que le monde est en train de changer. Les potentiels sont immenses dans presque tous les domaines mais les décideurs, les financiers ne voient ce potentiel que comme une amélioration de l’existant et non comme changement.