Les artistes meurent mais les enterrements ne se ressemblent pas. Pour Johnny, les radios genre Nostalgie n’ont passé que ses chansons pendant plusieurs jours. Pour Aznavour, curieusement, c’est Inter qui en a diffusé le plus, introduisant des chansons dans des émissions de bavardage et en supprimant ou aménageant d’autres. Sur les funérailles, le cortège a parcouru les rues de Paris avant de gagner l’église tandis que pour le petit Charles, c’est la cour des Invalides qui a accueilli le cercueil. Comme a dit Michel Fugain, « qu’est-ce qu’il fout là ? ». On peut penser que le Président de la République voulait un lieu solennel pour quelqu’un qui, n’oublions pas, était ambassadeur. Et puis, visiblement, le Président Macron aime ces cérémonies où il excelle. Celui ou ceux qui lui préparent ses discours, ses « langages » comme on dit aujourd’hui, sont très bons, savent les mots qu’il convient à chacun des défunts ainsi honorés. Dommage pour le peuple parisien qui aurait aimé en être, plutôt que de suivre sur l’écran géant la cérémonie réservée aux gens importants.

 

Parmi les réactions, je citerai celles de deux personnalités citées plusieurs fois dans La Lanterne de Diogène

Bernard Lavilliers : "C’était un géant cet homme pour ce qui était de la chanson, il était fou de la scène. Il m’avait d’ailleurs dit: "si j’arrête de chanter, je meurs". Ce que j’aimais chez lui, c’était sa voix, qui me faisait un drôle d’effet. Elle avait quelque chose du voyage. Sûrement du fait que ses parents sont arrivés en France apatrides... Il avait des mélodies légèrement de l’est. La nostalgie, la mélancolie qui sortaient de sa voix me touchaient toujours. C’était un "chanteur-migrant", c’est pour cette raison qu’il voyageait autant. (...) C’était le mec le plus gonflé qui soit pour avoir écrit "Comme ils disent" à cette époque, en 1972, et étant un chanteur très aimé des femmes"

Dimitri Yachvili : « Sa voix touchait une énième fois le cœur des arméniens samedi dans les rues d'Erevan. Son âme y restera éternellement... Reposez en paix Monsieur Aznavour.

L’article précédent a été écrit une heure après l’annonce de la mort de Charles Aznavour et les chansons qui venaient immédiatement à l’esprit étaient celles citées. Ensuite, je me suis rendu compte que, malgré le peu d’intérêt pour ces chansons qui traitent des problèmes de couples, il y en a une qui a accompagné systématiquement mes ruptures. Il s’agit bien sûr de « Désormais » : « Désormais, on ne nous verra plus ensemble ». Ben oui, en plus de la rupture, de la déchirure, de l’abattement, il faut encore affronter les autres et leurs questions. Pourtant, lors de ma dernière rupture, ce n’est pas celle-ci qui s’est imposée mais une autre d’Aznavour, encore : « Et pourtant ».

« Et pourtant, pourtant, je n’aime que toi »

 aznavour - Muppet's - Copie

 

Il n’empêche, en ré-écoutant les chansons d’Aznavour les plus emblématiques, on a vraiment l’impression que ce sont des chansons de vieux, chantées par un vieux, même quand il avait 35 ans. Finalement, c’est ça le secret de sa longévité : il a toujours été vieux, sauf au cinéma. On a eu raison de mettre à part des titres comme « Deux guitares » où il donne toute la mesure de son talent, de sa folie artistique, de sa nostalgie de l’Europe orientale. « La Bohème » est revenue plusieurs fois. Pour moi, elle complète « Saint-Germain-des-Prés » de Léo Ferré. Autres temps, autres lieux. « Comme ils disent » a probablement révolutionné le regard sur les « homos comme ils disent » auprès du grand public. Il a fallu qu’on dise que « Emmenez-moi » n’a eu aucun succès à sa sortie. Quelle blague ! On l’entendait partout et plusieurs fois par jour, y compris sur France-Inter qui diffusait aussi des chansons à cette époque. On aime bien penser que les artistes sont incompris de leur vivant ou dans leur jeunesse.

Quand on a évoqué les chansons qu’il a interprétées dans plusieurs langues, on s’est empressé d’ajouter à chaque fois « et même en espagnol », comme s’il était tout à fait incongru de s’exprimer en espagnol quand on est pas hispanophone. Ça en dit long sur la hiérarchie qu’on établit entre les nations et les cultures.

Inter a rediffusé la « Radioscopie » de Jacques Chancel où Charles Aznavour déclare, il y a 50 ans, qu’il sent qu’il est parti pour vivre 104 ou 105 ans. Dans ses derniers propos, il annonçait les dates de sa prochaine tournée. Il se croyait immortel alors que, de toute évidence, il avait la voix fatiguée mais comme on l’a toujours moqué pour sa voix, il devait penser que c’était normal.

 

Pour finir, une rectification. Quand j’habitais là-bas, on m’avait dit que l’artiste habitait Mérindol. Or, c’était sur l’autre rive de la Durance, à Mouriès, au pied des Alpilles, encore plus près de là où j’habitais. J’y suis passé plusieurs fois et quand je repasserai par là, maintenant, j’aurais une petite pensée pour lui.