Tout a déjà été dit sur Francis Lay et sa carrière et c’est justice. Profitons-en pour rappeler que les musiques de film ont pris le relais des grandes pièces de musiques telles que les symphonies et les opéras. Grandes étant compris comme désignant la dimension de la pièce et non sa qualité. Les bandes originales de films forment une catégorie comparable à celles mentionnées et qui ont précédé dans l’histoire de la musique. On y trouve les prologues, les introductions, les musiques accompagnant les scènes ainsi que, parfois, des morceaux chantés qui deviendront, peut-être, des chansons populaires. Dans cette discipline, Francis Lay a excellé.

 

Faisons une digression pour rappeler le destin de la chanson du film de Lellouch, « Un homme, une femme ». Tout le monde vous affirmera, avec un ton enjoué : Ah oui, « chabadabada » ! Quelle méprise. Les onomatopées du leitmotiv sont bien « dabadabada » (simple déclinaison de lalala) mais on vous jurera que non et, si l’interlocuteur bat en retraite pour avoir la paix, il gardera sa conviction et vous jugera inculte et, surtout, persistant dans l’erreur. Il en est ainsi de tous les clichés. Pourtant, « chabadabada » est emblématique de tous ces personnages que nous croisons et qui vous balancent toutes les idées reçues, non sans avoir, au préalable, précisé qu’ils étaient mauvais à l’école et toujours assis dans le fond de la classe à côté du radiateur. Quelle blague ! Comme si les personnes encore en vie aujourd’hui n’avaient pas connu le chauffage central dans les écoles même dans les villages les plus reculés. Ceux qui ont connu les préfabriqués se souviennent de l’affreux poêle à mazout situé non pas au fond mais bien devant pour être accessible au professeur et inaccessible à l’élève farceur ou maladroit. Mais bon, comme tout le monde le prétend, pour se mettre en avant, ils reprendront le cliché tout en s’ingéniant à montrer qu’ils ont rattrapé leurs lacunes scolaires en étalant une culture faite de stéréotypes en guise de preuves. D’où le « chabadabada » censé faire croire qu’ils ont vu et revu le film mais que, lassés, ils ne veulent plus en parler. C’est bien commode aussi. Au besoin, ils citeront les interprètes de la chanson : Nicole Croisille et Pierre Barouh. Sauf que, deuxième erreur, Pierre Barouh y interprète la « Samba Saravah » composée par Baden Powell. Toujours dans le cinéma, on vous affirmera que « T’as de beaux yeux » est une réplique de « Quai des Brumes » quand le titre est « Le quai des brumes », ce qui n’est pas grave mais pas tout à fait pareil. Autre cliché qui permet de faire croire qu’on a lu le livre : « A nous deux Paris » qui illustre, selon ces cuistres, l’arrivisme des provinciaux montés à la capitale. Or, cette phrase prononcée après l’enterrement du père Goriot prélude au désir de Rastignac de venger le vieil homme victime de l’ingratitude de ses filles. C’est pas tout à fait pareil. Continuons dans les clichés les plus courants avec Big Brother, qui écrase l’œuvre d’un George Orwell dénonçant l’appauvrissement du langage afin de réduire les possibilités de penser. Ça va bien au-delà de la vidéosurveillance. Toujours dans « 1984 », la novlangue désigne, aujourd’hui, les euphémismes et autres termes technocratiques qui dissimulent la pauvreté des politiques. La novlangue, ou « néo-parler » dans la nouvelle traduction, n’est que le nom de ce système de réduction du vocabulaire qui supprime, notamment les antonymes et les synonymes par un système de préfixes.

On passera sur l’abus des termes « autiste » et « schizophrène » pour désigner des personnalités politiques ambigües ou bornées mais ça relève de la même démarche visant à étaler des connaissances (approximatives en fait) pour bien montrer son droit à s’exprimer sur les sujets les plus sérieux et les plus complexes. Nous avons déjà, dans le passé, dénoncé les clichés en littérature autour des œuvres de Rabelais ou de Pagnol. Pourtant, tout comme nous avions démontré que la brève de comptoir est plus efficace que la meilleure argumentation, le cliché persiste et renforce le prestige de son locuteur et, même la preuve de sa compétence approximative voire de son ignorance ne servira à rien. Quand l’erreur est à ce point commune, elle vaut vérité absolue.

 

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On nous a dit, à propos de Francis Lay, qu’il est aussi l’auteur de l’indicatif du « Cinéma de minuit ». En fait, tout comme Gérard Calvi (autre compositeur de musiques de films et de chansons comiques) a réalisé l’habillage sonore de France Info à sa création, Francis Lay a réalisé celle de FR 3 à son lancement en janvier 1975. La chaîne des régions et du cinéma, disposant de peu de moyens, a fait le minimum en déclinant le même logo pour la plupart de ses émissions (ouverture, journaux télévisés national et régionaux, Thalassa, Cinéma de minuit etc.) et le même indicatif musical avec des variantes. Depuis, au gré des changements de direction, l’habillage de la chaîne a changé plusieurs fois mais Patrick Brion a conservé l’indicatif intimiste de Francis Lay. C’est le moins qu’on puisse faire pour une émission consacrée au cinéma.

Si ça n’a déjà été fait, proposons un cycle Francis Lay pour « Le cinéma de minuit » : il le mérite bien.