Comme dans beaucoup de domaines, on gouverne sans prévoir. En l’occurrence, on n’a pas prévu le 11 novembre 2018, soit cent ans après la fin de la première guerre mondiale du siècle dernier. C’est simplement le 11 novembre de cette année avec juste un petit quelque chose. Pour le bicentenaire de la Révolution française, on nous a bassinés jusqu’à l’écœurement pour, finalement, déboucher sur une cérémonie grandiose et festive qui nous a fait oublier les épisodes du chemin.il Rappelons que pour le centenaire, il y avait eu une exposition universelle dont il reste la Tour Eiffel. Donc, à l’occasion de la deuxième grande fête républicaine de l’année, après le 14 juillet, on aurait dû prévoir un défilé grandiose, comme celui d’il y a 50 ans, exceptionnellement sur le Cours de Vincennes à Paris. Sur cette avenue qui ne fait jamais parler, à la limite du 12e et du très populaire 20e, cela avait encore plus d’allure, avec l’apothéose sur la place de la Nation où « Le triomphe de la République », groupe monumental sculpté dans l’atelier de Jules Dalou, clôt une autre perspective, plus modeste et à taille humaine comme ceux qu’on prétend honorer. On retiendra surtout le dernier défilé présidé par le Général De Gaulle et les troupes en costumes d’époque. Quand il s’agit de militaires, on parle d’uniformes.

Pourquoi refaire, pour le centenaire, un tel défilé en couleurs ? Simplement pour que ce soit le dernier. Il n’y a plus personne qui a vécu l’événement, même de très loin. Il n’y a plus d’électeur à flatter. Il n’y a plus de revanche à entretenir. Comme chantait Brassens, « Que vos filles et vos fils vont, la main dans la main/Faire l'amour ensemble et l'Europe de demain »  ; et c’est très bien ainsi. Dernier défilé commémorant la fin de la Grande Guerre mais on pourrait conserver la date pour en faire un journée du souvenir de tous les morts tombés en service commandé ; quoi qu’on pense de la décision d’envoyer des troupes à tel endroit et dans quel but.

Seulement, il ne s’agirait pas de faire une reconstitution historique. Il y a des lieux pour ça et les spectateurs sont contents du résultat. Il s’agirait encore moins de faire, comme il y a quatre ans, à l’occasion du centenaire de la bataille de la Marne, une attraction costumée où l’on se prend en photo devant des vieux taxis, si possible avec des enfants sur le capot. La guerre mondiale, la bataille de la Marne n’étaient pas des spectacles ni des moments à immortaliser pour la galerie. Que des collectionneurs retapent des vieux taxis de la Marne, se conçoit. Qu’ils poussent jusqu’à se grimer en chauffeurs de taxi et à inviter des potes à se déguiser en soldats passe encore mais la République et son Gouvernement n’ont pas vocation à transformer une guerre qui a fait des centaines de milliers de morts en un carnaval subventionné. Si l’on veut rendre hommage aux soldats tombés, on se doit de les respecter et pas de dandiner sur leurs tombes.

 

Un défilé en uniformes d’époque devrait, au contraire, rappeler les cérémonies de l’époque où l’on se pressait pour admirer les belles livrées des troupes. Rappelons qu’au début du 20e siècle, un ministre de la Guerre (c’est comme ça que s’appelait alors le Ministère de la Défense), avait proposé de moderniser la tenue des soldats au combat et les troupes avaient défilé dans l’affreux vert-kaki que nous connaissons. Le public avait hué. Les tailleurs (on ne parlait pas encore de lobbies) avaient protesté et, devant le tollé, on était revenu aux tenues traditionnelles, hautes en couleurs. Les professeurs d’Histoire se gaussent, depuis, de ces soldats qu’on envoyait au front avec des pantalons rouges où ils constituaient des cibles bien visibles, même dans les brouillards de Champagne ou dans la fumée des explosions. Faire défiler des troupes en uniformes de 1914-1918 devrait amener à réfléchir sur les foules qui se massaient pour admirer, donc, ceux qui allaient reprendre l’Alsace et une partie de la Lorraine à l’ennemi et qui portaient si beau l’uniforme. Réfléchir sur le peu de cas que faisait l’opinion publique de la vie de ces jeunes hommes qui allaient connaître quatre ans de batailles incessantes. Réfléchir, plus prosaïquement, sur ces tenus pesantes qui rendaient les mouvements difficiles alors même que tous les déplacements s’effectuaient à pieds : pas de véhicules légers (seulement des moyens de transports de troupes), pas de blindés, encore moins d’avion de transport. Les chevaux étaient réservés aux officiers – et encore pas tous et pas tout le temps – qui, à l’époque, marchaient encore à la tête de leurs troupes, mais pas tous. Déjà les généraux restaient dans leurs PC.

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Ouvrons une parenthèse pour mentionner ce souvenir que rappelait Maurice Genevoix qui a beaucoup écrit sur cette guerre atroce et dont on annonce l’entrée au Panthéon. Alors qu’il commandait lui-même une section chargée d’une mission périlleuse, à son retour, il fait son rapport à son officier supérieur en mentionnant, notamment, les pertes subies par son détachement. « Que ça ! » a été la réponse de l’officier. À l’époque, on se montrait prodigue avec la vie des autres mais, les réactions au fiasco des premières batailles, dont celle, fameuse, dite du Chemin des Dames, a montré que l’on changeait d’époque. Du moins, on en parlait et, avec la diffusion de la presse, on ne pouvait plus l’ignorer. Reprendre l’Alsace et la Lorraine n’étaient pas des objectifs théoriques mais des réalités que, cette fois, toute la population connaissait. Marguerite Yourcenar s’interrogeait sur l’instinct maternel de ces femmes qui voulaient des fils pour reprendre l’Alsace et la Lorraine et celles qui se montraient fières d’avoir donné un fils pour la cause. Avec les progrès de l’instruction et de la diffusion des livres et des journaux, on ne pouvait plus parler de la guerre comme d’une épreuve sacrificielle nécessaire. On a commencé à parler de boucherie et chaque foyer a pleuré ses morts. Donc, pas de folklore autour des défilés ni de selfies.

 

Le Président de la République ne manque pas de dire qu’il va renouveler les pratiques et les institutions. Décider de faire un grand et beau défilé pour rendre hommage aux morts de la Grande Guerre et de transformer ce jour férié d’automne en une journée du souvenir des morts de toutes les opérations militaires auraient eu une portée symbolique qui aurait vraiment tourné une page de notre Histoire. Au lieu de cela, il préfère se rendre dans sa région natale comme un élu local qui préside une cérémonie dans sa circonscription, parmi ses électeurs et ses amis. Nous aurons donc d’autres défilés du 11 novembre, d’autres cérémonies devant les monuments aux morts des 36 000 communes, avec des discours d’élus, ressassés et invariables. Ce n’est pas respecter la mémoire de ceux qui sont tombés et de ceux qui ont été atrocement mutilés par ces combats d’autrefois.